Des méduses au fond du Léman

Le festival Images démarre demain à Vevey. Thème de cette nouvelle édition: l’immersion, avec pour mascottes des méduses en verre photographiées par Guido Mocafico et plongées dans les eaux

C’est peut-être l’idée la plus folle qui ait germé dans le cerveau de Stefano Stoll, directeur du festival Images: monter une exposition au fond du lac. «Il y a deux ans, lorsque nous avions cherché la manière la plus pertinente de présenter le travail de Tadao Cern, qui photographie des baigneurs à quelques mètres de hauteur, l’idée du drone nous avait semblé évidente. Après les airs, j’ai eu envie de quelque chose dans l’eau!», relate le Veveysan. Bienvenue à Images 2016, dont cette exposition-phare (excusez le piètre jeu de mot) a donné le thème de l’immersion. Sept tirages en dibond grand format sont donc fermement arrimés au fond du Léman, à quelques mètres du quai Roussy. Sur chacun d’eux, une méduse magnifiquement photographiée par Guido Mocafico.

Si la pensée a été effleurée de faire plonger les festivaliers, il faudra vous contenter d’une balade en paddle pour les approcher. Ou, plus naturaliste encore, du visionnage d’un film avec un casque de réalité virtuelle. La semaine dernière, le guide de montagne et plongeur Sébastien Devrient a accroché les œuvres avec le club de Vevey, puis il a filmé sa visite d’exposition à l’aide d’une caméra à 360 degrés. En cinq minutes, vous vous jetterez à l’eau avec lui et ferez le tour des photographies disposées à trois-quatre mètres de fond. Les algues remuent doucement tandis que

le cameraman respire bruyamment. Un poisson passe. Tournez un peu la tête et vous observez le soleil filtrer à travers le lac, la flotte à perte de vue ou le plongeur tenir la perche. «C’est une manière très particulière de filmer, puisque l’on n’a plus de cadre. Je n’avais encore jamais testé, commente le cofondateur de Vertiges Prod, associé à l’agence Créatives pour ce tournage. Le rendu avec le casque est très réaliste. Je conseille aux gens de s’assoir au moment où je saute dans l’eau, afin de ne pas perdre l’équilibre!» «Comme avec les drones, l’idée est de donner l’accès une technologie alors qu’elle n’en est qu’à ses débuts», ajoute Stefano Stoll.

Guido Mocafico, photographe des plus grandes marques de luxe, est ravi de la mise en scène. «J’aime cette bizarrerie qui consiste à mettre des méduses au fond du lac Léman, et ce geste hallucinant d’une exposition sous l’eau! Et tant mieux si au final, les images apparaissent un peu floues, verdâtres ou recouvertes d’algues; il s’agit d’une performance plus que d’une exposition.» Si dans l’eau, les clichés semblent en effet un peu brumeux, au sec ils sont sublimes et ultra précis. Leur auteur a été approché par Stefano Stoll parce qu’il avait publié un livre de portraits de méduses bien vivantes en 2006. Mais les invertébrés qu’il expose ici sont des reproductions en verre signées Leopold et Rudolf Blaschka. Depuis quatre ans, le Romand photographie à Dublin, Utrecht ou Strasbourg ces modèles trop fragiles pour être déplacés. Mais l’histoire a démarré à Genève. «J’ai emmené mon petit garçon au Museum et découvert les créations magnifiques et surréalistes de ce père et de son fils. En tant que photographe d’objets et de natures mortes, je me suis précipité. Il y a une telle variété de formes et une telle une richesse chromatique dans ces productions.»

Leopold et Rudolf Blaschka sont les descendants d’une famille de maîtres verriers originaires du nord de la Bohême. Né en 1822, le père est spécialisé dans les prothèses oculaires lorsqu’un médecin, dit-on, lui prescrit un voyage en mer. Fasciné par les espèces rencontrées, il dessine, puis sculpte méduses et anémones. Son fils rejoint l’atelier en 1876. Musées, universités et aquariums européens leur commandent des modèles, bien plus pratiques pour étudier qu’un croquis en deux dimensions. «En effectuant mon Baschka World Tour, j’ai photographié 500-600 pièces, dont une cinquantaine à Genève grâce à l’accord immédiat de Jean Mariaux, au Museum. Mais le catalogue en comptait environ 1000 à l’époque, dénombre Guido Mocafico. Cette série est une forme d’hommage à cette existence toute entière passée à souffler du verre pour créer des méduses. C’est complètement obsessionnel et monacal.» Dans chaque lieu, le photographe et ses 800 kilogrammes de matériel ont été assistés de restaurateurs pour manipuler les objets. La pression est grande, bien que les modèles paraissent moins menaçants que les centaines de serpents photographiés par Mocafico dans une série qui a fait date.

Au final, chaque être est représenté à la même taille, sur fond noir, dans un tête à tête minimaliste avec l’artiste. Méduses, anémones et autres radiolariums défilent. Inventaire magnifique et minutieux d’un travail d’orfèvres réhaussé à la peinture. Ode à la nature tant qu’à l’artisanat. La plupart du temps, on ne soupçonne ni la matière ni la rigidité du verre. «C’est une réflexion sur l’illusion. Il ne s’agit pas de photographies de méduses mais de photographies de Blaschka. Or les Blaschka sont tellement bien faits que l’on dirait des méduses», sourit Guido Mocafico. En 1890, le duo signe un contrat d’exclusivité avec Harvard pour la production de végétaux. Le demi-siècle suivant, pour Rudolf au moins, sera consacré à la confection de plus de 4000 pièces qui constituent les joyaux des collections botaniques de l’université américaine. C’est la prochaine étape de ce projet au long cours, dont la conclusion devrait être une monographie chez Steidl. Les négociations sont en cours pour organiser des prises de vue outre-Atlantique.

Une autre série de l’artiste né à Vevey il y a un peu plus de cinquante ans est présentée dans le cadre du festival Images. La collection de parfums cheap glanée à Belleville par le photographe des grandes marques. Des fioles aux formes improbables et aux noms «ridicules» (My manager, CNN ou Megazor, ndlr) sont placardées sur la façade du magasin Manor. «Nous voulions positionner en très grand le flacon nommé Orgasme mais le conseiller en communication du centre commercial a refusé. Nous avons donc opté pour celui qui s’intitule Merci Merci», dévoile Guido Mocafico. En deux expositions, le meilleur et le pire réalisé avec du verre.

 

Infos pratiques

Guido Mocafico: Blaschka, jusqu’au 2 octobre à la salle del Castillo, à Vevey ou sur le quai de Reussy.

101 packshots, Manor, Vevey. www.images.ch

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Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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