Malick Sidibé tire le rideau

Hasards du calendrier, alors que Seydou Keïta est célébré à Paris, Malick Sidibé s’est éteint à Bamako. Tous deux ont fait défiler la jeunesse malienne dans leur studio, tous deux ont fait découvrir – et aimer – la photographie africaine hors du continent. C’est Malick Sidibé qui a reconnu les portraits de Seydou Keïta au début des années 1990, alors que le marchand d’art André Magnin recherchait leur auteur. Il est décédé jeudi, à l’âge de 80 ans, des suites d’un cancer. Portrait (image ci-dessus Nicolas Crispini)

Né en 1935 à Soloba, à la frontière guinéenne, Malick Sidibé est remarqué très tôt pour ses talents de dessinateurs. Le fils d’un paysan peul entre à l’Ecole des Artisans Soudanais de Bamako, dont il sort diplômé en joaillerie en 1955. Mais c’est la photographie qui l’intéresse. Gérard Guillat, surnommé «Gégé la pellicule», lui apprend le métier et le jeune homme ouvre son «Studio Malick» en 1958 dans le quartier de Bagadadji, au cœur de Bamako. Là, il tire le portrait d’une jeunesse en pleine effervescence, qu’il retrouve le soir dans les soirées branchées de la capitale puis sur les rives du fleuve Niger. L’indépendance flotte dans l’air, le rock et la salsa également. On s’habille à l’occidentale et on sourit sur les photographies. «Seydou, c’était la grande classe des fonctionnaires, avec des hommes richement habillés qui couvraient leur dame de chaînes en or. Moi, c’était la classe moyenne; on pouvait même poser avec un mouton», raconte-t-il dans une interview au Monde. Dans son atelier, devant des tissus à rayures ou colorés, les couples et les bandes paradent en veston et minijupe, une guitare, un ballon ou une mobylette à la main.

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(Malick Sidibé / courtesy Nicolas Crispini) (Malick Sidibé / Courtesy Galerie MAGNIN-A, Paris)

 

Si Malick Sidibé est le chroniqueur des suprise-party, les «surpat’», son Brownie Flash à la main, il couvre également les baptêmes, les communions et les mariages. «Ses milliers de clichés bien conservés constituent une mémoire et un témoignage unique des années 1950 et 1960. De ses reportages de proximité, il rapporte des images simples, d’une grande beauté, pleines de vérité, ni spectaculaires ni décoratives, souligne André Magnin dans Photographes A – Z (Taschen). Les instantanés du quotidien nous dévoilent son amour des gens, sa passion pour la photographie.»

La démocratisation du medium, à la fin des années 1970, recentre son activité sur les clichés d’identité et la réparation des appareils. En 1994, l’oeuvre du génial portraitiste est présentée aux Rencontres de la photographie africaine. L’année suivante, André Magnin organise une exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. La reconnaissance, certes tardive, est immédiate. «Au début, je ne croyais pas tellement à mon talent, avoue-t-il à Libération à l’occasion de son portrait en 2001. La photographie africaine était admirée en Europe, les vendeurs nous ont flattés, ils ont mis du sel, c’est devenu un marché. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que c’était sincère, que mes images intéressaient les autres.» Les images d’une Afrique joyeuse et insouciante, à mille lieux de celles qui font l’actualité depuis quelques décennies. En 2003, Malick Sidibé reçoit le prix de la photographie Hasselblad, il est le premier Africain à recevoir cette récompense. Quatre ans plus tard, la Biennale de Venise lui décerne un «Lion d’or» d’honneur pour l’ensemble de sa carrière.

 

  • Lire l’interview d’André Magnin sur letemps.ch

 

  • Le photographe genevois Nicolas Crispini a rencontré le Malien début 2007 dans le cadre d’un échange artistique pour célébrer les trente ans de la coopération suisse. Il a posé pour Malick Sidibé, puis lui a demandé de poser. Il raconte.

(Nicolas Crispini)

 

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Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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