La gloire posthume des photographes amateurs

L’exposition des images de Vivian Maier, la nurse au Rolleifleix, à Photobastei est l’occasion de revenir sur quelques uns de ces grands talents découverts sur le tard.

L’histoire fait les délices de la presse, depuis qu’elle a été révélée au grand public par un documentaire sorti en 2014. Vivian Maier, nourrice américaine un peu timbrée, plantait souvent les enfants aux coins des rues pour saisir des images. Elle en a réalisé ainsi plus de 100000, presque l’air de rien, dont beaucoup sont restées non développées. Un jeune agent immobilier a acheté par hasard un carton à Chicago en 2007 et presque tout le monde, désormais, connaît la suite (Le Temps du 28 mars 2014). Après une première exposition à la Bibliothèque cantonale de Fribourg il y a deux ans, Photobastei présente à Zurich le fascinant travail de l’«artiste déguisée en nurse»

Romano Zerbini, directeur des lieux désormais installés à Sihlquai, revendique fièrement la plus grande exposition Vivian Maier jamais présentée. 164 tirages acquis par le groupe KMS, basé à Wettingen, et ordonnés par le commissaire indépendant Daniel Blochwitz. «Evidemment, il y a une part de business puisque la plupart des images sont à vendre (ndlr, entre 3200 et 8200 francs selon le nombre de tirages déjà cédés sur les 15 exemplaires de chaque photographie). Mais c’est surtout un pas de plus dans l’interprétation de cette œuvre incroyable», se réjouit le maître des lieux.

L’exposition est organisée par thèmes et l’on retrouve les grandes marottes de la gouvernante américaine: les enfants – largement mis en scène dans une salle destinée au jeune public, les classes sociales, les autoportraits. Bienveillant avec les marmots des rues, les pauvres et les noirs, le regard se fait volontiers sarcastique avec les gros cigares et les colliers de perles. (crédit: Vivian Maier/Maloof Collection, Courtesy Howard Greenberg Gallery)

 

«Nous ne connaissons que 200 à 300 images de la production de Vivian Maier, estimée autour de 90000 à 130000. Mais c’est une œuvre étonnante, une sorte de miracle, estime Romano Zerbini. Les planches-contact montrent qu’elle ne prenait qu’une fois le même sujet et il n’y a pas une mauvaise photo! Elle traverse les genres, les motifs et l’histoire de la photographie. Il y a du Cartier-Bresson, du Richardson et même du Rodchenko dans ses clichés. Savait-elle ce qu’elle faisait? Je pense que oui, même si nous ne connaissons pas son point de vue sur son travail. La narration est orchestrée par le duo Maloof-Greenberg (ndlr, l’agent immobilier qui a découvert et acheté la plupart des tirages et le galeriste new-yorkais), le business donc, et non par les musées. Cela dit, ils ont permis de sauver une œuvre. Il y a certainement des trésors comparables en Suisse, mais la Fotostiftung n’a pas les moyens de s’y pencher.»

Des oeuvres magistrales ont cependant été découvertes sur le tard, en Suisse et ailleurs. Retour sur quelques exemples.

 

Charles Jones, l’amour des légumes

 

CHARLES JONES (2)

(Charles Jones / Sean Sexton, Courtesy Michael Hoppen Gallery)

Charles Jones, né en Angleterre au milieu du 19è siècle, auteur de centaines de portraits de légumes, de fruits et de fleurs, photographiés isolément et sur fond neutre, en gros plan. Là encore, la composition est extrêmement soignée, la lumière étudiée. C’est le collectionneur Sean Sexton qui déniche la malle dans un marché aux puces en 1981. Elle contient des plaques de verres et des épreuves, dont la quasi-totalité mentionne «CJ» à la mine de plomb. Comme Maloof, le chanceux part à la recherche du photographe et ne trouve que des bribes biographiques: une épouse, des enfants, une vie sans eau courante ni électricité, jusque dans les années 1950. Rien de son obsession à capturer ses fruits et légumes, ni de ses choix esthétiques, avant-gardistes pour l’époque. Les voisins du jardinier ont seulement raconté qu’il remplaçait les carreaux cassés de sa serre avec des négatifs sur plaques de verre.

«Dans ce genre de découvertes, l’histoire compte presque autant que la qualité des images. La nourrice ou le jardinier photographe, c’est une mythologie merveilleuse à laquelle s’ajoute celle de la découverte d’un trésor, rappelle l’historien de la photographie Nicolas Crispini. C’est le jackpot, l’histoire du lot acheté pour trois fois rien qui révèle un immense talent. On en a retrouvé un certain nombre du 19è siècle du fait du statut amateur des photographes à l’époque et on continue à en révéler car les historiens sont friands d’images neuves et désireux élargir le corpus.»
Arnold Odermatt, accidents en série

OBERMATT

(Urs Odermatt, Windisch/Courtesy: Galerie Springer Berlin)

Plus local, Arnold Odermatt est célébré pour ses images de voitures accidentées. L’homme pratique la photographie depuis qu’il a gagné un appareil lors d’un concours à l’âge de dix ans. Au début des années 1950, lorsqu’il entre au service de la police de Nidwald, il propose de documenter photographiquement les rapports d’accidents de voiture. Un trépied installé sur le sommet d’une fourgonnette, il réalise des clichés étonnants de carcasses enfoncées. C’est son fils Urs, metteur en scène et réalisateur, qui dévoile cette œuvre au début des années 1990, alors que le père est à la retraite. Harald Szeemann expose les berlines cabossées à la Biennale de Venise en 1998, qualifiant Odermatt d’«homme-oeil». C’est le début de la consécration. D’autres évoquent un «Facteur Cheval de la photographie». «Je crois que ce qualificatif est erroné, estime Nicolas Crispini. Ces gens sont tout à fait conscients de ce qu’ils font et Odermatt, en outre, prend ses photographies dans le cadre de son travail.»

 

Jacques-Henri Lartigue, enfant photographe et roi des instantanés

L’information peut sembler surprenante, tant le photographe est désormais connu, mais Jacques-Henri Lartigue a été révélé alors qu’il frôlait les 70 ans. Le Français reçoit son premier appareil en 1902, à l’âge de six ans et dès lors, enregistre tout, car «on ne peut pas faire de conserves de ses émerveillements». Chronique minutieuse de l’histoire familiale, ses albums soigneusement mis en page témoignent d’un regard amusé sur le monde et des évolutions techniques d’un medium. Au début du XXè siècle, Lartigue veut saisir des instantanés et son frère multiplie les sauts pour lui donner de la matière. Un article de 1953 décrit le peintre décorateur comme le «premier photographe amateur de France» mais c’est dix ans plus tard que John Swarkowski l’expose au MoMa et en fait un photographe à part entière.

 

Miroslav Tichỷ, l’artisan voyeur

Lui aussi est d’abord un peintre. Né la même année que Vivian Maier, Miroslav Tichỷ se met à la photographie dans les années 1970, contrait de quitter son atelier. Le Tchèque fabrique lui-même ses appareils et son agrandisseur, avec du matériel de récupération. Pour économiser, il utilise des films 60 mm qu’il coupe en deux. Son objectif planqué sous le pull, il ne photographie quasiment que des femmes plus ou moins dénudées, dans la rue ou à la piscine. La méthode induit le style: flou, sous-exposé et sur des pellicules abîmées. La ribambelle de pin-ups est découverte à la fin des années 1990 par le psychiatre zurichois Roman Buxbaum et certains tentent d’estampiller l’oeuvre «art brut», oubliant les études à l’Académie des Beaux-Arts de Prague et rappelant les internements du morave. Miroslav Tichỷ est exposé pour la première fois à la Biennale de Séville de 2004, sous la coupe, une fois encore d’Harald Szeeman.

 

Jean-Gabriel Eynard

Dernier talent tardivement mis au jour de cette liste, le Genevois Jean-Gabriel Eynard est célébré pour le nombre conséquent de daguerréotypes qu’il a laissés, dont certains d’un format unique. Est-ce parce qu’il est reconnu de son vivant pour son activité de financier ou de diplomate? Son oeuvre photographique est exposée pour la première fois 70 ans après sa mort. «On sait que ses daguerréotypes ont circulé au plus haut du pouvoir – il en a notamment donné à Louis Philippe – mais il ne s’est jamais considéré comme un photographe et n’a appartenu à aucune société de photographie», souligne Nicolas Crispini, spécialiste du sujet. Eynard réalise sa première image à l’âge de 65 ans et une grande partie de ses photographies consistent en des autoportraits ou des vues de sa propriété, autant d’«enregistrements de sa réussite». Doté d’une bonne technique et d’un sens de la composition, l’homme se donne les moyens de sa marotte; il utilise les produits chimiques les plus chers et n’hésite pas à faire construire un échafaudage pour un meilleur point de vue sur son château de Beaulieu. Certains construisent eux-mêmes leur légende.

 

 

 

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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