La photographie n’est pas une arme.
Hommage à Leila Alaoui

Femme d’images, jeune artiste éblouissante, Leila Alaoui est morte au Burkina Faso sous les balles de jeunes mâles aveuglés par leurs maux.

Regardons ses images de femmes – marocaines – pour lui rendre hommage.

Un puissant face-à-face, digne et courageux, les yeux dans les yeux, même pour l’image au centre ou la femme voilée est en «robe» de mariage. Elle nous regarde et nous la regardons. Des êtres dévoilant un instant de leurs existences tout en gardant leur part de mystère. Des présences.

Leila-Alaoui,-Marocaines-
© Leila Alaoui, Les Marocains, travail inachevé qui a été exposé à la Maison européenne de la photographie jusqu’au 17 janvier.

Au premier regard, Les Marocains de Leila Alaoui s’inscrivent dans la tradition du portrait documentaire  qui trouve son origine dans des ensembles gravés au XVIIe siècle.  On pourrait relever dans sa démarche l’influence de portraitistes comme l’Allemand August Sander – Menschen des 20. Jahrhunderts – ou encore Irving Penn avec ses séries sur le genre humain initié  à Cuzco en 1948 pour le magazine VogueWorld in a Small World –. Mais l’artiste franco-marocaine expliquait la différence de son statut : «Puisant dans mon propre héritage, j’ai séjourné au sein de diverses communautés et utilisé le filtre de ma position intime de Marocaine de naissance pour révéler, dans ces portraits, la subjectivité des personnes que j’ai photographiées. (…) Il s’agissait pour moi de contrebalancer ce regard en adoptant pour mes portraits des techniques de studio analogues à celles de photographes tels que Richard Avedon dans sa série In the American West, qui montrent des sujets farouchement autonomes et d’une grande élégance, tout en mettant à jour la fierté et la dignité innées de chaque individu.» Il est vrai que ses mises en scène restent plus modestes, parfois moins abouties que celles d’Avedon dans l’Ouest américain. Rappelons que même au sommet de sa carrière, il remit l’ouvrage sur le métier à plusieurs reprises afin de capter la meilleure expression de certains de ses modèles. La jeune artiste n’aura pas ce temps là.  Les Marocains était un projet en cours et il restera inachevé, plein de promesses.

Du tir photographique

Les portraits de Leila Alaoui et la brutalité de sa disparition me rappellent d’autres images, celles de jours sombres, de l’occupation des territoires :  les Femmes algériennes 1960 de Marc Garanger.  Jeune soldat français envoyé en Algérie à la fin de la guerre d’indépendance, on lui demande de photographier les femmes pour dévoiler leur identité. Le résultat est brutal, des portraits de guerre. Nous sommes face à une agression photographique. « J’ai reçu leur regard à bout portant, premier témoin de leur protestation muette, violente.» dit le photographe dans la postface d’un de ses livres. Gardons-nous de porter un jugement sur Marc Garanger. Qu’aurions-nous fait à sa place ? Certains ont déserté,  il a photographié. Mais quand on regarde ses portraits de femmes, ils sont effectivement « à bout portant ». Une expression de chasseur, de snyper. La mécanique de l’appareil photographique, son viseur, son déclencheur, condamnent singulièrement le vocabulaire photographique à des métaphores meurtrières. Les usages de « Tirer le portrait » ou en anglais « shooting » en sont les plus emblématiques exemples et ils laissent des traces.

Devant les images fortes de Marc Garanger reste des interrogations sur lesquelles je n’ai pas de réponses. Doit-on exposer les tirages d’un viol photographique ou alors les relire comme les épreuves traumatiques d’un acte de violence fait aux femmes algériennes par ce dévoilement forcé ? Pourquoi le photographe dans ses premières publications n’a pas retenu les portraits d’hommes ? Le changement de statut de cette mission photographique militaire devenant une œuvre du marché de l’art interroge aussi.  Ce cas exemplaire d’agression visuelle en temps de guerre trouva son paroxysme, ou plutôt sa défaite, avec les mises en scène humiliantes des prisonniers d’Abou Ghraib. On peut craindre que la connerie et la misère des hommes soit capable d’en inventer d’autres.

Henri Cartier-Bresson, roi toute catégorie du tir photographique le plus souvent en temps de paix, disait : « Photographier, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur.» Il faudrait peut-être exposer les portraits d’Algérie de Marc Garanger face à ceux du Maroc de Leila Alaoui.

Leila Alaoui Crossing
© Leila Alaoui, Crossings, installation vidéo en triptyque, 6 min

La photographie est-elle une arme ?

Depuis Jeanne d’Arc, connaissez-vous beaucoup de femmes chef de guerre ? Le cas est si exceptionnel que certains religieux d’un autre siècle n’ont pas pu s’empêcher de béatifier la guerrière… Depuis trop longtemps le genre masculin à un problème irréductible avec sa pulsion destructrice. Un abîme morbide, ancestral et profond reste a apaiser. Qui apprendra aux jeunes hommes à vivre et à aimer la vie, à la donner, la partager plutôt qu’assassiner Leila, une femme qui tissait des liens d’humanité et de culture entre le sud et le nord. Les hommes sont aveugles.

Comme elle l’expliquait, son installation Crossings  « explore l’expérience des migrants sub-sahariens qui quittent leurs pays dans l’espoir d’atteindre les rivages de la Méditerranée.  L’installation vidéo révèle le traumatisme collectif provoqué par la traversée des frontières et la fragilité d’une communauté plongée dans un nouvel environnement hostile. (…) L’installation invoque aussi le concept de l’Europe comme une utopie problématique dans l’imaginaire collectif africain. Après des semaines de travail sur le terrain au sein de communautés de subsahariennes au Maroc, j’ai nourri l’idée d’une installation audio-visuelle immersive pour partager les témoignages de migrants et recréer les sensations troublantes de leurs trajectoires.  En tant que photographe, j’étais intéressée par le langage contemporain de l’art vidéo pour aller au delà d’une approche documentaire traditionnelle et éviter toute représentation misérabiliste.» Des images aussi simples que le souffle de la vie. Des vidéos qui nous montrent ce que le confort et la peur chassent de notre regard.

Dans l’hommage qu’ils lui rendent, deux hommes touchés – Jack Lang, Président de l’Institut du Monde Arabe, et Jean-Luc Monterosso, Directeur de la Maison Européenne de la Photographie – écrivent : « Elle était jeune, elle était belle, elle avait du talent. C’était une artiste rayonnante. Elle menait un combat pour redonner vie aux oubliés de la société, aux sans-abris, aux migrants, avec pour seule arme la photographie.» Ne nous trompons pas de discours. Leila Alaoui n’était pas une combattante pour qui la photographie est une arme. Elle était une artiste qui portait un regard respectueux pour tenter de faire la paix avec nous-même des deux côtés de la Méditerranée.

A Leila qui n’est plus. Reste ses images en mouvement que nous reverrons et son sourire qui manquera tant a ses proches.

Voile noire et linceul blanc.

14:31:54   01/20/2016

Nicolas Crispini

Nicolas Crispini

Photographe et passeur d'images | n-crispini.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *