LA LUNE CORNÉE _ 1 _
Une photographie pour débuter l’année… avec un sourire

Fred Boissonnas et Charles Gollhard, Au théâtre Guignol, février 1900

épreuve au gélatino-bromure d’argent virée en sépia, 41 x 61 cm, © coll. N.C. Genève

 

Comment ne pas partager un sourire devant cette photographie ?

En février 1900 par un jour gris clair – la lumière est idéale pour que l’ombre ne marque pas le modelé des visages – vingt membres du clan Boissonnas sont conviés à venir jouer les acteurs-spectateurs devant un décor de saltimbanques monté dans le jardin. C’est Charles Gollhard, le fidèle et meilleur photographe de l’atelier qui dirige  la mise en scène. Il expose au moins trois négatifs. Un seul est réussi. Peut-on parler d’«instant décisif» au sujet d’une mise scène photographique ? Certainement ! Pas moins que  l’artificiel Baiser – d’acteurs – de l’Hôtel de Ville de Doisneau – https://iconicphotos.wordpress.com/2009/05/08/le-baiser-de-lhotel-de-ville/ –.  Au théâtre Guignol devient une œuvre primordiale de l’ensemble d’épreuves que Fred Boissonnas va présenter à l’Exposition Universelle de Paris qui ouvre deux mois plus tard.

Placé au centre du groupe,  comme une signature, Fred tient dans ses bras Lilette, sa fille malicieuse. Augusta vient de mettre au monde Pierre, leur sixième enfant. Absent de la composition, il est probablement dans son berceau. Ce jour-là, personne ne pense qu’il ne va vivre que deux petites années. Paul naîtra l’année suivante – il reprendra bien plus tard l’atelier – et Freddy qui rit avec tant de joie au premier rang sera emporté par la maladie en 1904… Son père lui dédiera le livre le plus bouleversant de sa carrière. Les images sont muettes et ne prédisent rien. Tant mieux. Une seule certitude : cette photographie émouvante est celle des temps heureux. Un minuscule 125e de seconde de bonheur pour l’éternité…

À Paris, Fred Boissonnas obtient la consécration «universelle» : le grand prix de photographie. La réussite se partage moins facilement qu’un sourire. Le pictorialiste Robert Demachy désapprouve cette récompense et juge les cimaises du Genevois trop chargées.  Il est vrai qu’Au théâtre Guignol est agrandi sur plus d’un mètre cinquante de long. La pratique du format tableau est exceptionnelle à cette époque, ce n’est que depuis la fin du XXe siècle qu’il s’est imposé comme un standard. Sans se soucier de l’avis du maître français du pictorialisme, un journaliste parisien partage l’enthousiasme du jury : « Une famille à Guignol – Voici à mon avis, le triomphe de la photographie instantanée. Peut-on imaginer quelque chose de plus vivant et de plus expressif que tous ces rires aux divers âges de la vie. Il y a là un chef d’œuvre ! Du grand’père au tout petit qui se fourre les doigts dans la bouche et n’y comprend rien, tous rient et ma foi, force est de rire à leur ombre.» Le critique a raison. L’image est exceptionnelle. Magistrale de simplicité et pourtant si rare ! Aujourd’hui qui arriverait à capter avec tant de finesse les expressions de vingt visages en une seule prise de vue ? Comme nous sommes loin de la sanglante exhortation : Souriez ! Ne bougez plus ! qui a figé de crispation tant de souvenirs familiaux sur le papier.

115 ans plus tard, cet instant composé garde toute sa vitalité. Il n’a pas perdu sa force communicative en devenant une «vieille photographie» et continue à partager son humanité joyeuse. Sa qualité tient aussi à la finesse conceptuelle mise en œuvre par Fred Boissonnas et Charles Gollhard. Ils choisissent de ne pas nous montrer le spectacle, mais les spectateurs placés sur la scène. Ce basculement du dispositif transforme les spectateurs du théâtre en acteurs du spectacle qu’à notre tour nous regardons.  Basculement de regards, aller et retour se confondent dans cette idée simple et radicale qui me pousserait à trouver ici – comme précédemment chez Henry Peach Robinson – un des fondements à Picture for Women, l’œuvre en miroir de Jeff Wall. http://www.moma.org/interactives/exhibitions/2007/jeffwall/

Personne n’est dupe devant la théâtralisation de la vie. Mais qui peut résister à la vision de tant de sourires offerts ? Au théâtre Guignol est une photographie immense et jouissive. Ne nous privons pas de la regarder et de la partager durant les jours moroses. Mais reste un mystère : de qui riaient-ils de si bon cœur ?

 

 « La lune cornée » se propose de porter un regard sur des photographies singulières ou méconnues du XIXe et XXe siècle.

« La lune cornée, ou l’argent corné, en d’autres termes, le chlorure d’argent, fut découvert par les alchimistes, à l’époque de la Renaissance. Ce composé a la propriété essentielle, de se colorer en bleu foncé, quand il reste exposé au soleil, ou à la lumière diffuse. […]  D’après Arago, ce serait un alchimiste, nommé Fabricius, qui aurait le premier, en 1566, obtenu l’argent corné, en versant du sel marin dans une dissolution d’un sel d’argent, et qui aurait remarqué la coloration de ce produit, par l’action de la lumière. […] C’est donc dans le laboratoire d’un alchimiste qu’il faut chercher l’origine historique du principe général de la photographie. »

Eugène Chevreul, La Vérité sur l’invention de la photographie, Paris, 1867

14:42:07

Nicolas Crispini

Nicolas Crispini

Photographe et passeur d'images | n-crispini.com

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