Niels Ackermann: “J’aurais voulu photographier le rétro-futurisme prolétaire”

Niels Ackermann a lancé son agence de photographie la semaine passée avec quatre confrères (cf post du 13 octobre). Il se prépare à exposer à la galerie Focale, à Nyon, son travail sur Slavutych, ville bâtie sur les cendres de Tchernobyl. Entre les deux, le reporter également blogueur pour Le Temps répond à l’interview Diaporama. (Image Lê Bui)

La première image?  

J’ai commencé la photo pour produire des textures que j’utilisais dans des créations graphiques sur photoshop quand j’avais 12-13 ans. C’était probablement un truc très kitch et ridicule comme une tache de faux sang. Les premières photos dont je garde un souvenir sont celles que j’ai commencé à prendre à partir de 2005. Une époque où je shootais beaucoup avec mon Lomo. Il me fallait du temps pour scanner et traiter mes images, alors peut-être que je les soignais plus qu’avant.

 

La dernière?

La dernière image, je l’ai prise avec mon téléphone. C’est une photo du métro au moment précis où il arrive dans la station. J’adore prendre des photos dans le métro de Kiev. Ses stations, surtout les plus anciennes, ont toutes une décoration exquise.

 

Celle que vous auriez adoré prendre?  

J’aurais adoré voir le monde soviétique avant sa chute. C’est ce qui m’a poussé à visiter l’Est il y a quelques années: la quête de ces atmosphères que je ne connais que par quelques images, films et un gros paquet de stéréotypes. J’aurais vraiment beaucoup aimé voir comment on vit et comment on rêve la société à Berlin Est ou à Moscou dans les années 60. Ce rétro-futurisme prolétaire, j’aurais voulu le photographier.

 

Celle que vous auriez détesté prendre?

Il y a pour moi une haute responsabilité éthique dans la photographie. L’information à tout prix ne doit pas primer sur le respect de la vie privée et des individus. Il m’est arrivé d’avoir à couvrir des faits divers sordides pour la presse de boulevard. Il y avait toujours le moment que j’appréhendais, celui où on pourrait rencontrer (ou en tout cas photographier) les parents sanglotants de l’enfant assassiné. Il n’y a rien de plus vulgaire pour moi que de produire cette image, surtout quand elle se fait contre le gré des personnes qui y figurent. Ajoutez à cela la répétition, car plus sordide est le fait divers, plus nombreux seront les médias qui le couvriront, et vous avez vraiment la nausée. Par chance, je n’ai jamais été confronté à cette situation. Je ramenais en général des images très banales. Sabotage involontaire? Acte manqué?

 

Argentique ou numérique?

Numérique. Comme probablement pas mal de photographes de ma génération, j’ai fait le chemin inverse: mes premières images ont été capturées en numérique (dès 2003), puis en 2004 j’ai acheté mon premier appareil argentique: un Lomo LC-A.  Aujourd’hui, je ne travaille plus qu’en numérique.

 

Couleur ou noir et blanc?

J’ai une préférence pour la couleur. Elle me semble plus complexe, parce que la palette des couleurs présentes dans l’image devient une composante importante du résultat. Cette complexité ajoute une grande profondeur narrative. Le noir et blanc, j’y recours uniquement quand je dois enlever quelque chose. Dans le projet ” Genève, sa gueule “, nous avons rapidement opté pour le noir et blanc pour ôter les distractions que sont les couleurs des vêtements et accessoires. En enlevant cette information futile pour le projet, je ne garde que ce qui compte: l’allure de la personne, la texture de sa peau, sa gestuelle, son regard.

 

Que pensez-vous des selfies?

Quand on me prend en photo et que je vois le résultat, je me rappelle souvent pourquoi je suis derrière l’appareil photo et pas devant. Mais avec le selfie, on peut maîtriser son image, et donc en jouer à l’extrême. C’est parfois amusant, mais j’en tire une satisfaction modérée. C’est d’ailleurs une chose qui me surprend beaucoup, ici en Ukraine, parce que le selfie y est un sport national. Dans une exposition d’art, en général on fait une photo de l’oeuvre. Eux, ils font un selfie devant l’oeuvre qu’ils aiment. Ils font aussi des selfies avec les nouveaux policiers de Kiev (quand ce n’est pas eux mêmes qui font des selfies), ou dans leur nouvelle voiture. Certains comptes instagram de mes amis ukrainiens se résument à des centaines de selfies.

 

En vacances, vous prenez des photos?

Quand je prends sérieusement des photos, ça m’accapare totalement et le temps n’existe plus. Donc si je voyage avec quelqu’un, je prends très peu de photos parce que je me sens mal pour l’autre personne. Mais quand j’en prends, elles n’ont souvent pas grand chose à voir avec des photos de vacances. Elles vont surtout se résumer à d’étranges sélections de textures, de jeux d’ombres, de scènes de rues absurdes et d’expérimentations techniques pleines de flou.

 

Votre image du bonheur?

J’ai déjà pris cette photo! C’est une image de la fille avec qui je partage aujourd’hui ma vie. Elle était assise sur un banc donnant sur une vallée (en Valais). L’horizon, bien que montagneux, semble infini et doux, et son regard se tourne vers lui. Sa pose est confiante et ouverte vers l’inconnu. Un léger vent fait onduler ses cheveux, nous rappelant ce que cet horizon apaisant et invitant a à lui offrir de bon. Le banc semble gigantesque et elle ne parvient à toucher le sol que de la pointe des pieds.   Cette image signifie énormément pour moi, et c’est probablement celle que je rapprocherais le plus de ma vision du bonheur: un regard léger et optimiste envers ce que l’avenir peut nous réserver.

 

La dernière exposition qui vous ait transporté?

Je fréquente trop peu d’expositions, un peu par flemme, un peu par manque de temps. Les dernières photos qui m’ont vraiment fait quelque chose, je les ai vues au Gogolfest, un immense festival culturel annuel organisé à Kiev. Il y avait notamment  le travail «peaceful life» de Gera Artemova qui est la représentation artistique la plus géniale que j’aie vu de la guerre dans le Donbas. Il s’agit d’une série d’images paisibles de la vie à Donetsk, des gens au bord du lac, des scènes de tous les jours, encadrées, mais dont la vitre du cadre est transpercée d’un impact de balle. Quand on voit la guerre à la télé, on s’imagine toujours qu’elle n’arrive que dans des pays différents de nos contrées idéales. Mais pour avoir longuement parcouru l’Ukraine avant Maidan et la guerre qui l’oppose à la Russie, je peux vous assurer qu’une guerre m’y paraissait aussi impossible qu’elle le serait à Lausanne ou Zurich. Admettre la guerre dans un territoire qu’on a toujours vu comme pacifique est un dilemme cognitif dur à expliquer et des travaux artistiques comme celui-ci permettent de mettre en image intelligemment ces tensions.

 

Votre modèle de photographe?

Bon sang, c’est la plus difficile des questions! J’en aime tellement. J’aime ceux qui expérimentent avec des formats incongrus, comme Philippe Dudouit qui trimbale sa chambre grand format sur des zones de conflit, comme Sergiy Lebedynskyy qui a photographié Maidan dans un noir et blanc sale qui nous plonge dans une iconographie de première guerre mondiale, ou comme Pascal Anders  et son petit livre “Podmoskovye” fait d’images de caméras de surveillance dans un quartier de Moscou.  J’aime aussi ceux qui racontent la vie avec un humour cru comme Boris Mikhaïlov ou Alexandr Chekmenev (oui j’aime les photos qui se prennent à l’Est et j’aime quand elles sont prises par des gens qui y vivent, quand elles racontent les paradoxes du quotidien plutôt que le sensationnel du cas particulier).

 

Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Un projet que j’espère drôle sur la décommunisation de l’Ukraine, mais je ne peux hélas pas rentrer dans les détails tant le truc est gros comme une maison mais personne n’y a pensé jusque là…  et j’espère que personne n’y pensera avant que j’aie fini ce projet. J’ai également beaucoup à faire avec le livre “L’Ange Blanc”, mon reportage sur Slavutych. Il sera publié en avril 2016 et j’ai envie d’en faire quelque chose d’aussi surprenant que possible.

 

Si vous deviez donner un conseil technique pour réussir une photographie, ce serait?    

En général, je recommande de n’acheter qu’une focale fixe avec son appareil. Quelque chose comme un 35mm pour avoir l’objectif à tout faire, ou plutôt un 50mm pour apprendre à éliminer le superflu de l’image. L’absence de choix sur l’angle force à être plus intelligent quand on compose.

Caroline Stevan

Journaliste spécialisée dans la photographie

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