Sous les pavés, la violence…

Policiers ou manifestants blessés, vitrines défoncées, mobilier urbain saccagé : les manifestations récentes ont souvent été émaillées de violence. Loin d’être un phénomène isolé, c’est bien l’outil irresponsable de certaines revendications…

Le droit de manifester est une base de nos sociétés démocratiques. Il permet de rassembler ouvertement autour de ses revendications. Mais, hélas, certains semblent aujourd’hui penser que les pavés sont des arguments aussi légitimes que les mots pour appuyer leurs demandes.
Pourtant, cette logique même leur serait défavorable. Avoir recours à la violence dans une manifestation, c’est considérer que la force brute est à même de triompher. C’est donc balayer d’un revers de main l’État de droit – celui où chacun peut se prévaloir des règles – pour promulguer la loi du plus fort. À ce titre, plus besoin d’arguments, mais de pavés, de balles et de canons. La société qui en ressortirait ne serait ni juste, ni démocratique. Et rien ne garantit qu’elle serait à l’avantage des manifestants…
Aujourd’hui, chacun est libre de porter son projet devant le peuple – que ce soit par le biais d’initiative ou en se déclarant candidat pour porter ses idées dans les institutions politiques. Remplacer cette méthode par la violence, c’est d’abord un aveu de faiblesse. C’est reconnaître son incapacité à convaincre la majorité du bien-fondé de son projet et vouloir l’imposer envers et contre tout, envers et contre tous. La violence comme moyen, c’est aussi l’assassinat de la démocratie.

Et pourtant… rien n’y fait. Plus de 200’000 francs de dégâts à Zurich pour le weekend du 1er mai. À Paris, une dizaine de policiers blessés, dont un grièvement, lors de la manifestation du 28 avril. Sur les parcours, on ne compte plus les vitrines brisées, les abribus saccagés ou les bancomats détruits. Et souvent, ensuite, le couplet de «quelques casseurs isolés» profitant de la manifestation. Mais ayons le courage de reconnaître la vérité : la violence n’est plus, aujourd’hui, un acte isolé !

Il y a ceux qui cassent, qui frappent, qui lancent des pavés. Ils sont là, lâches, sous leur cagoule ou leur masque. Mais il y a ceux autour d’eux, plus nombreux, et plus lâches encore, qui les entourent, les encouragent et les soutiennent. Ceux-là même qui s’en lavent les mains immédiatement après et déclinent toute responsabilité. Pourtant, ils sont aussi responsables et aussi coupables de ces violences.
Lorsque 300 casseurs sont présents, dès le début, dans la manifestation parisienne du 28 avril et que, loin d’être repoussés, ils sont accompagnés par la foule, acclamés lors de leurs déprédations puis soutenus pour fuir les forces de l’ordre, il ne s’agit plus d’un acte isolé. Lorsque les responsables syndicalistes qui ont appelé à manifester refusent de condamner ces violences, ils cautionnent l’usage de la force comme moyen de revendication. Lorsque le parti du travail défile, à Zurich, avec une banderole où est représenté un patron en train de se faire frapper à coups de poings et de pied de biche, il n’y a pas là une indifférence, mais bien une incitation à la violence.

La violence, c’est l’arme des faibles. Ceux qui y ont recours – qu’ils en soient les auteurs directs ou les responsables indirects – piétinent la démocratie et poignardent les idéaux qu’ils prétendent servir.

«Nuit debout» : aube ou crépuscule ?

Au soir du 31 mars 2016, après une manifestation contre la «loi Travail» chère au gouvernement de Manuel Valls, quelques centaines de manifestants se dirigent vers la place de la République pour y passer la nuit. Leur but : réaliser une «convergence des luttes» en opposition au gouvernement actuel et, plus largement, au fonctionnement actuel de la France. Le mouvement «Nuit debout» était né.

Début d’un mouvement qui pourrait révolutionner la France ou simple feu de paille qui s’éteindra discrètement au bout de quelques semaines ? Seul l’avenir le dira. Mais, si le mouvement veut durer, deux conditions s’imposent à lui.

 

La première condition est inclusive. Pour représenter un réel mouvement populaire, «Nuit debout» doit rassembler bien au-delà de son terreau initial. Car si l’occupation de la place de la République est à même de générer une certaine visibilité médiatique, la participation n’en est pas moins limitée à une certaine catégorie de population. La continuité des évènements nocturnes en exclut bon nombre de travailleurs et d’étudiants qui ne pourraient pas, ensuite, enchaîner avec une journée de travail. De plus, même si la mobilisation a essaimé aux quatre coins de la France, le reproche lui est régulièrement fait de se cantonner aux beaux quartiers et de n’être qu’une «révolution de bobos», bien loin de nombreux Français.

Ainsi, les quelques militants qui ont tenté d’exporter le concept dans les quartiers nord de Marseille ont été confronté à un accueil plutôt glacial. Certains habitants n’ont pas manqué de leur rappeler qu’ils se mobilisaient eux-mêmes depuis bien longtemps dans le silence et l’oubli général. Plus encore, ils ont exprimé une réalité bien différente de celle des manifestants de «Nuit debout» : comment se sentiraient-ils concernés par une réforme du droit du travail alors qu’eux-mêmes n’ont, pour la plupart, pas de travail ?

 

La deuxième condition, elle, est exclusive. Car, dans l’euphorie qui a accompagné l’occupation régulière de la place de la République, toutes les luttes et toutes les revendications ont été exprimées. Outre l’abandon de la «loi Travail», d’aucuns ont réclamé pêle-mêle l’augmentation du salaire minimum à 1’500 euros par mois, le plafonnement des salaires, l’abrogation des loyers, l’expropriation des riches, l’adoption de l’antispécisme, la semaine de 25 heures, … Mais après avoir lancé ces idées, il convient de savoir si elles doivent être reprises ou non par l’ensemble du mouvement. Et c’est là que le bât blesse : désorganisée, la «Nuit debout» s’est montrée incapable, jusqu’ici, à mettre en place un processus démocratique en son sein.

Pourtant, c’est une condition nécessaire à son succès. Si la manifestation veut se poursuivre, elle doit être capable d’établir un noyau commun de revendications partagées par le plus grand nombre de ses membres. C’est probablement là que se trouve l’épreuve la plus difficile : permettre l’adhésion et le rassemblement du plus grand nombre derrière un véritable consensus – au risque de devoir en écarter certaines revendications et voir partir leurs auteurs – tout en préservant l’unité du mouvement.

 

«Nuit debout» pourrait bientôt fêter son premier mois d’existence, après une nouvelle journée de manifestation contre la «loi Travail» le 28 avril prochain – le 59 mars selon la tradition locale – et à la veille d’un dimanche 1er mai crucial. Pour cela, le mouvement devra démontrer sa capacité à réellement fédérer les différentes luttes. Mais personne n’ignore – et surtout pas le gouvernement – qu’une première victoire pourrait donner un coup d’accélérateur à la mobilisation…

Aux urnes, citoyens !

Le verdict du peuple a été rendu hier – mettant un terme à l’une des campagnes de votations les plus désagréables et les plus pénibles qu’il m’ait été donné de connaître. Une campagne où prendre position signifiait se voir accusé de soutenir la criminalité ou de vouloir détruire le mariage et la société. Une campagne où les arguments ne trouvaient souvent comme réponse que des insultes, des rumeurs et des menaces de mort.
La politique est souvent cruelle et douloureuse – et le résultat positif des urnes n’apporte qu’un modeste baume de réconfort. Et face à ceux qui veulent continuellement introduire la haine ou l’intolérance sur les bulletins de vote, me reviennent les mots de Churchill : «Le succès n'est pas final, l'échec n'est pas fatal, c'est le courage de continuer qui compte».

Cette campagne a aussi connu une large mobilisation populaire – bien au-delà des partis politiques. Des comités d’anonymes se sont constitués pour préserver notre État de droit. Des associations et des individus qui n’avaient jamais milité se sont levés et se sont battus pour empêcher l’arrivée d’une discrimination passéiste dans notre Constitution. Cela est, sans aucun doute, un motif de réjouissance.

Mais cette mobilisation ne doit pas disparaître dès aujourd’hui. Elle doit, au contraire, se poursuivre et se renforcer pour défendre les valeurs qui ont construit notre pays. Des valeurs de liberté, d’humanité et de tolérance !
Le vrai patriote n’est pas celui qui plante le plus de drapeaux devant sa maison ou celui qui arbore le plus de croix suisses sur les réseaux sociaux. Le vrai patriote, c’est celui qui est fidèle aux valeurs de nos ancêtres. C’est celui dont les pas résonneront avec ceux d’Henri Dunant, d’Albert Einstein ou de Jean Piaget en entrant dans l’Histoire. C’est celui qui marchera aux côtés des millions d’anonymes qui ont refusé de s’entretuer parce que leurs religions différaient, ceux qui ont ouvert leurs portes aux persécutés et tous ceux qui se sont battus pour nos libertés !

Churchill disait «Il n’est pas suffisant de faire de notre mieux ; parfois nous devons faire ce qui est nécessaire». Aujourd’hui, si nous voulons fidèles à nos valeurs, la mobilisation doit se poursuivre et se renforcer : Aux urnes, citoyens !

Un peu de justice

Pour protéger les droits de chaque individu plutôt que d’accepter le règne de la loi du plus fort, l’exercice de la justice est nécessaire à nos sociétés. Mais celui-ci parait parfois difficile, lent ou inefficace. Qu’en est-il en réalité ?

En 1982, deux chercheurs canadiens ont débuté une étude a priori insolite. Ils se sont, en effet, intéressés à la perception qu’avait l’opinion publique de la justice. Julian Roberts et Anthony Nook ont donc sélectionné un échantillon représentatif de la population et l’ont aléatoirement séparé en deux groupes. Le premier groupe a reçu quelques brèves informations sur un homicide (essentiellement celles que l’on pourrait trouver dans la presse) et a ensuite été interrogé sur la sévérité de la peine prononcée par le tribunal. Sans grande surprise, 80% des sondés ont trouvé le juge trop laxiste.

Mais le deuxième groupe, lui, avait reçu des informations bien plus complètes sur le même cas – tant sur l’événement en lui-même que sur les différents protagonistes. Leurs réponses différaient nettement : seulement 15% d’entre eux trouvaient la sanction trop clémente alors que 45% la trouvaient trop sévère !
Cette étude a été suivie de bien d’autres et leurs conclusions sont similaires : plus une personne est informée sur les éléments spécifiques d’un crime ou d’un délit et moins elle considère la peine prononcée par un juge comme trop clémente.

Plus près de chez nous, en 2004, le professeur André Kuhn et ses collègues effectuent un sondage auprès de la population suisse et des juges helvétiques. En leur présentant quatre cas théoriques dans le détail, ils constatent que, dans trois de ces cas, une nette majorité du public (60% à 80% environ) infligerait une peine moins sévère que ne le ferait un juge. Dans le quatrième cas (un viol), la conclusion est neutre puisque la moitié de la population serait plus sévère que les tribunaux, tandis que l’autre moitié serait plus clémente. De manière générale, on peut donc conclure qu’en étant pleinement informé, le public exclut un laxisme judiciaire auquel certains peuvent être tentés de croire.

En termes politiques, ces recherches démontrent une chose : les juges sont essentiels à l’administration de la justice. Décider d’une peine par automatisme, sans connaître les détails, ne peut mener au final qu’à un déni de justice. Et cela n’est évidemment pas acceptable dans notre société !

Ainsi, lorsque l’UDC propose d’exclure les juges du processus visant à décider l’exclusion du territoire d’un délinquant ou d’un criminel, il est nécessaire d’y opposer un refus catégorique. En leur donnant une marge de manoeuvre, les juges condamneront sans aucun doute les coupables à une peine juste – y compris une expulsion lorsque c’est approprié. Mais précisément, c’est en leur donnant cette nécessaire marge de manoeuvre que l’on permet à la justice de rester juste, plutôt que de se transformer en une vendetta irresponsable !

Grèce : Un an après : la fin des illusions ?

Il y a un an, jour pour jour, Alexis Tsipras était nommé Premier ministre. La Grèce – et toute l’Europe – se réveillait après un dimanche qui avait vu la gauche radicale de Syriza remporter les élections législatives. Le parti avait manqué de peu la majorité absolue au parlement mais, rapidement, un accord de coalition lui permettait d’accéder au pouvoir.

En 2015, le programme de Syriza était clair : refuser les programmes d’aides de l’Union Européenne – et, plus particulièrement, les conditions posées par ceux-ci – et mettre fin à l’austérité qui avait été mise en place après l’éclatement de la crise grecque. Des propositions qui paraissaient révolutionnaires et qui ont suscité l’adhésion de la plupart des mouvements d’extrême-gauche en Europe – notamment Podemos en Espagne et Die Linke en Allemagne. À peine arrivé à la tête du gouvernement, Alexis Tsipras nommait Yanis Varoufakis – se décrivant lui-même comme un «marxiste erratique» – au poste de ministre des finances. L’establishment européen tremblait…

Mais si les premières semaines ont été animées par les discours victorieux et les revendications attendues, la réalité a rapidement repris le dessus. Les rares propositions de Syriza ayant pu être implémentées n’ont pas permis au pays de se redresser ou d’endiguer la fuite des capitaux. Les illusions ne remboursent pas les dettes.

Et c’est là qu’Alexis Tsipras a, sans doute, commis sans plus grande faute morale. Rechignant à accepter le plan de sauvetage que lui proposait l’Union Européenne, il entame un bras de fer avec Bruxelles avant de surprendre ses partenaires en annonçant la tenue d’un référendum. N’étant pas à une vexation près, il s’entête en incitant les Grecs à rejeter le programme d’aide qui leur était soumis. Outre le caractère démocratiquement douteux d’un scrutin organisé en moins de dix jours sur un object inconnu des électeurs, le leader de Syriza ouvre en réalité une brèche énorme. Car, en réclamant que le peuple grec se prononce sur un programme économique d’une telle ampleur, il révèle en creux qu’aucun des peuples amenés à renflouer la Grèce n’a été consulté. Il fragilise ainsi violemment l’édifice européen – une fragilité qui n’est certainement pas à l’avantage de l’un de ses membres les plus faibles.

Mais la véritable faute morale apparaissait peu après le vote. À peine cette victoire symbolique engrangée, Alexis Tsipras se débarrasse de son ministre des finances devenu encombrant. Ne pouvant échapper longtemps à une situation économique désastreuse, c’est bien le leader de Syriza qui acceptera finalement un plan de sauvetage plus sévère que celui refusé par les citoyens à peine quelques jours auparavant. Et c’est bien un gouvernement d’extrême-gauche qui maintiendra les mesures d’austérité qu’il avait si violemment critiqué.

En un an à la tête de la Grèce, Alexis Tsipras a renié les fondements même du programme qui l’avait mené au pouvoir. Il est le défenseur le plus efficace des mesures d’austérité et a accepté les conditions les plus dures que ses créanciers souhaitaient lui imposer. Pire encore, il a fragilisé durablement l’Union Européenne – non sans piétiner lui-même l’expression démocratique qu’il avait rappelé. Un an après, il n’y a plus guère d’illusion à se faire sur le Premier ministre grec…

À l’ombre du FN

Fin du suspense hier soir : le Front national n’a remporté aucune région lors du deuxième tour des élections en France. Et pourtant, le parti de Marine Le Pen est loin de la défaite. En 2010, il avait convaincu à peine un électeur sur dix ; en 2015, il a triplé ce score.

Malgré les réactions politiques de l’entre-deux-tours, ce résultat n’avait pourtant rien d’inattendu. Au contraire, trois éléments expliquent la poussée du FN dans les urnes – et pouvaient prédire la poursuite de la progression de ce parti.

 

Le premier élément, et le plus visible, est évidemment la ligne politique du Front national. En tenant un discours nationaliste et isolationniste, le parti de Marine Le Pen trouve naturellement un écho dans la population d’un pays ravagé par le chômage. Plus encore, la critique permanente de l’Union Européenne – de façon parfois fort justifiée – est en phase avec une partie croissante de l’opinion publique. Le fait d’avoir été le premier parti à tenir ce discours est, naturellement, un avantage majeur.

D’autre part, les leaders du Front national ont compris (et admis) que leurs idées ne pouvaient pas plaire à l’ensemble de la population. Loin de s’y essayer, ils ont choisi de se concentrer sur les citoyens potentiellement ouverts à leur cause. Ce choix stratégique a permis un discours décomplexé – quite à froisser un électorat impossible à convaincre – qui fait indiscutablement la force du FN.

 

Mais outre le choix de la ligne politique, la tenue de celle-ci est une caractéristique fondamentale du succès du Front national. Quelle que soit la question, quelle que soit la personnalité interrogée et quelles que soient les circonstances, la réponse d’un représentant du FN sera toujours la même : préférence nationale et rejet de l’étranger. Certes, ce discours simpliste élude parfois totalement le sujet mais il apporte une solide cohérence. Prenez un électeur français au hasard et interrogez-le sur n’importe quoi ; il saura immédiatement ce que répondrait Marine Le Pen. C’est bien loin d’être le cas pour les leaders des autres partis…

 

Enfin, le troisième atout du Front national est offert par ses principaux concurrents : Républicains et Parti socialiste. Englués dans un combat des chefs à droite ou dans un conflit entre différentes tendances à gauche, ces deux partis se sont décrédibilisés progressivement auprès d’une part croissante de la population. En outre, l’étonnement systématique face aux victoires de l’extrême-droite, la promesse d’avoir compris le message et l’absence de changements par la suite leur aliènent de plus en plus d’électeurs déçus – et prêt à essayer une troisième voie.

 

Certes, le Front national a échoué aux portes des trois régions qu’il convoitait. Mais pourtant, en obtenant plus de 6,8 millions de suffrages – et plus de 350 sièges dans les conseils régionaux – le parti a encore progressé. En outre, échapper au difficile exercice du pouvoir à 18 mois de l’élection présidentielle n’est peut-être pas si douloureux pour Marine Le Pen…

Ces traditions qui ont fait notre histoire…

En politique comme en société, un seul mot peut suffire à étouffer le débat et à anéantir toute discussion : la tradition. Acculé dans ses derniers retranchements, l’orateur borné et impuissant se tourner vers elle comme un rempart. Il verra sa simple évocation comme le plus fort des arguments ; celui qui que l’on ne remet pas en question. Et ainsi, hélas, justifiera parfois la bêtise la plus crasse…

 

Ne voyez ici aucun procès d’intention. La tradition n’est pas, par nature, mauvaise. Établie au cours des décennies ou des siècles, elle n’est pas née par hasard. Souvent, elle est la construction d’une réflexion, d’un compromis, d’une nécessité de vivre-ensemble. Elle rassure car elle peut transporter la sagesse de plusieurs générations. Elle apaise car elle semble communément admise.

Ainsi, certaines me sont chères : la liberté d’opinion et de religion, qui a poussé la Suisse à accueillir les protestants fuyant les persécutions, par exemple, la tradition humanitaire, qu’Henri Dunant a su concrétiser par la création de la Croix-Rouge… Ce sont des héritages que je regarde avec fierté et admiration.

 

À l’inverse, il ne faut pas oublier que la tradition est le fruit du passé, et non du présent. Qu’elle provient d’un autre monde, et d’un autre contexte. Parfois, le passage du temps l’a si peu changée que la tradition n’est plus en phase avec la réalité moderne.

Parfois, pire encore, elle n’est que l’invention de qui l’invoque ; le fruit de l’imagination de son auteur qui croit déceler à sa vision des racines qui n’existent guère. C’est là, naturellement, que son évocation peut être la plus dangereuse.

 

Mais le plus grand problème n’est pas tant la tradition elle-même que sa récupération aveugle et parfois bornée. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui évoquent la «tradition judéo-chrétienne» à la base de l’Europe. Mais plutôt que d’y voir l’amour de son prochain, ses tenants en abusent parfois pour justifier la fermeture de portes et des frontières face à l’autre, le réfugié, sous prétexte qu’il est musulman.

D’aucuns évoquent la «famille traditionnelle». Mais là aussi, il ne s’agit pas tant d’admirer le rôle important de l’homme et de la femme (en soutenant, par exemple, des droits égaux pour les deux) que la volonté d’exclure les familles qui différeraient : monoparentales, recomposées ou homoparentales, par exemple.

À les entendre, on pourrait croire que la Saint-Barthélémy est un héritage précieux pour notre identité ou que la soumission de la femme à l’homme dans la famille médiévale est une coutume sur laquelle devrait reposer notre avenir. En d’autres termes, certains voient la tradition comme une façon d’exacerber les différences et d’écarter ou d’exclure ceux qui divergeraient de leur construction idéale.

 

Ma vision est inverse : je me reconnais dans celui prône la liberté d’expression quelle que soit son origine, je me reconnais dans le peuple qui vote où qu’il soit dans le monde, je me reconnais dans celui qui prête secours aux victimes quelle que soit sa religion ou sa couleur de peau. Je refuse les traditions qui enferment et qui séparent ; j’aime celles qui libèrent et qui rassemblent. Ce sont elles qui ont fait notre histoire !

L’amour à l’ombre d’Enigma…

En septembre 1938, Alan Turing franchit pour la première fois la grille d’entrée de Bletchley Park, au nord-ouest de Londres. Âgé de seulement 26 ans, il est déjà un mathématicien de génie. Il rejoint la Government Code and Cypher School – une institution secrète établie par le gouvernement britannique. Sa mission est cruciale : casser le chiffre Enigma, cette machine infernale permettant de crypter les messages qu’envoie l’armée allemande à ses unités dans le monde. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, intercepter les communications de l’ennemi est essentiel pour l’un des derniers bastions de la résistance en Europe.
Des mois de travail ont permis à Turing et à son équipe d’accomplir l’impossible. Pour arriver à casser le travail d’une machine, une autre machine, bien plus puissante, était nécessaire. En se basant sur des recherches antérieures, notamment polonaises, les génies de Bletchley Park ont mis au point une «bombe», une gigantesque machine électromécanique permettant de déduire, de toutes les configurations possibles, le message transmis. L’informatique était née – en même temps que les alliés perçaient le secret des communications nazies.

Le 27 février 1952, Alan Turing franchit pour la première fois la porte du tribunal. Il est poursuivi pour indécence parce qu’il aimait les hommes. Dans l’Angleterre de l’époque, c’était un crime. Cinquante-sept ans après Oscar Wilde, le cas d’Alan Turing ne fit aucun doute : le 31 mars, il fut reconnu coupable et condamné à choisir entre la prison ou la castration chimique. L’amour ne franchit pas la porte du tribunal.

Le 7 juin 1954, Alan Turing franchit la porte de sa maison de Wilmslow, dans le Cheshire. Brisé, humilié, écarté de tous ses projets de recherche suite à sa condamnation, il repense à son film favori, Blanche-Neige et les Sept Nains. Il trempe une pomme dans du cyanure, la mange, et quitte ce monde.

Ainsi périt le père de l’informatique. Quelle ignoble injustice que l’un des hommes qui a été le plus essentiel à la victoire du monde libre sur la barbarie nazie fut lui-même privé de sa liberté la plus fondamentale : celle d’aimer.

On m’a souvent demandé pourquoi je m’engageais en politique et pourquoi j’étais libéral. L’exemple d’Alan Turing m’a beaucoup inspiré : je m’engage pour que chacun puisse vivre comme il veut, puisse faire ce qu’il veut, devenir qui il veut, aimer qui il veut… Que chacun soit libre !


(Mémorial de Sackville Park – © Lmno)

 

 

 

Impossible pour moi de parler d’Alan Turing sans parler d’un autre homme. En janvier 1942, Peter Hilton, un autre mathématicien brillant rejoint Bletchley Park. Il était âgé d’à peine 18 ans. Il fit partie de l’équipe proche d’Alan Turing et ses travaux furent essentiels au succès du décryptage des messages d’Enigma. Ce n’est qu’après la guerre qu’il obtiendra son doctorat à Oxford avant de parcourir le monde pour poursuivre ses recherches mathématiques. Ses voyages l’amenèrent souvent à Lausanne et j’ai eu la chance de le rencontrer à de très nombreuses reprises. Lorsque le secret militaire cessa de couvrir ses faits de guerre, il passa de longues heures à nous expliquer les travaux de Bletchley Park – y compris au jeune enfant que j’étais alors. Il est décédé en 2010, à l’âge de 87 ans. Mais, pour moi, les traits du héros anonyme qui sauve le monde seront toujours ceux de Peter Hilton.


(© Evangelos Dousmanis)

 

 

 

Tabula RASA ? Pas tout à fait…

L'initiative RASA a abouti. Mais nous ne pouvons pas simplement faire table rase du 9 février…

 

Le 19 août dernier, les promoteurs de l’initiative RASA ont annoncé avoir obtenu plus de 100’000 signatures. En quelques mois, l’initiative la plus courte de l’histoire suisse – son texte se contente d’abroger les deux éléments de la Constitution votés le 9 février 2014 – a également marqué l’une des récoltes de signatures les plus rapides. Un succès qui démontre certainement un soutien populaire aux accords bilatéraux qui font notre prospérité. Le signal est donc réjouissant !

Mais il faut immédiatement tempérer cette euphorie par une douche de réalisme. Certes, le peuple a systématiquement soutenu les accords bilatéraux à chaque fois qu’un référendum était lancé. Certes, lors du vote sur l’initiative «contre l’immigration de masse», ses partisans ont maintes fois répété qu’elle ne s’opposait pas aux bilatérales et qu’elle n’avait pas pour but de détruire les relations avec nos voisins. Le peuple suisse n’est pas europhile et ne souhaite pas l’adhésion, mais il est pragmatique. Il voit très bien que notre prospérité et notre qualité de vie dépendent des accords bilatéraux et, par conséquent, les soutient.

Pourtant, le 9 février a quand même été un signal. Le peuple suisse a également exprimé – bien qu’à une infime majorité – une critique forte face à l’importance de l’immigration. Même si la campagne était instrumentalisée par l’UDC avec un discours simpliste, mensonger et rempli d’amalgames, le résultat du vote ne saurait être ignoré. Faute de quoi, il est appelé à se répéter.

Ainsi, il ne peut y avoir de solution durable sans régler cette question. Pour cela, deux options ont essentiellement été exprimées : la mise en place d’une clause de sauvegarde qui limiterait la libre-circulation des personnes au-delà d’un certain seuil et/ou des restrictions (négociées avec l’UE) dans l’application de l’accord sur la libre-circulation des personnes, par exemple en matière de conditions de ressources. Votre serviteur l’avait déjà évoqué par le passé.

Dans tous les cas, la nécessité de modifier la Constitution semble prévaloir. Et, en ce sens, l’initiative RASA est salutaire. Mais elle ne résout rien à la question de l’immigration et ne saurait donc suffire sur le long-terme. Si nous voulons sauvegarder durablement les accords bilatéraux, RASA peut faire partie de la solution, mais elle ne peut pas être, seule, la solution.

La liberté des uns s’arrête où commence le droit (de grève) des autres…

Jeudi passé, 9 juillet 2015, la ville de Londres était paralysée par une grève des employés du métro. Aucune rame ne circulait – contraignant les trois millions et demi de passagers journaliers d’utiliser d’autres moyens de déplacement. Entre bus surchargés et routes congestionnées par un trafic inhabituel causant plus de 1’300 kilomètres de bouchons, le chaos était total. En réaction, le gouvernement a proposé une réforme du droit de grève – faisant bondir les syndicats britanniques.

Le droit de grève est une composante essentielle du dialogue social. Il permet au travailleur de «voter avec les pieds» – c’est-à-dire d’affirmer par ses actes son opposition à son employeur. Une liberté n’existant pas sans responsabilité, cette cessation de travail légitime ne peut être dissociée d’une renonciation au salaire qui l’accompagne. Dans certains pays, la grève est indissociable des négociations professionnelles alors que dans d’autres, la paix du travail est un élément-clé du partenariat social.

Mais – les syndicats l’oublient trop souvent – face au droit de grève, il existe un autre droit tout aussi important : celui de travailler. On ne peut réclamer le droit à une action sociale en forçant celui qui ne le souhaiterait pas à la rejoindre. Hélas, trop souvent des piquets de grèves sont mis en place pour empêcher les travailleurs non-grévistes d’agir librement – piétinant ainsi les droits des travailleurs pourtant souvent invoqués pour justifier le mouvement social. Un tel comportement est inacceptable et la loi doit – par les mesures nécessaires – l’empêcher !


(Grève du 26 décembre 2011 à Londres © Editor5807)

Plus encore, la liberté de travailler est souvent menacée par un autre abus du droit de grève : celui des employés des services publics. Affirmant – souvent à juste titre – leur nécessité au bon fonctionnement de l’ensemble de la société, les travailleurs des services d’urgence, de santé, d’éducation ou de transport, par exemple, réclament un cadre particulier : avantages salariaux, sécurité de l’emploi ou régimes particuliers de retraite par exemple. Ces revendications sont basées sur des arguments légitimes. Mais ces mêmes arguments exigent donc que leur droit de grève soit limité afin de garantir un service public minimum – que ces mêmes travailleurs qualifient d’essentiel.

Si l’on doit reconnaître – et même garantir – le droit de grève de façon générale, il est aussi nécessaire de l’encadrer afin, précisément, que son usage ne permette pas d’opprimer ceux qui ne souhaitent pas y avoir recours. La liberté de celui qui s’oppose ne doit pas s’opposer à la liberté de chacun !