Défendre une cause ou un individu : l’éternel dilemme et l’éternelle confusion ?

En ma qualité d’avocate très active dans les affaires pénales notamment, je suis depuis des dizaines d’années, et périodiquement, confrontée à des dossiers non seulement médiatiques mais aussi susceptibles de heurter les consciences, les conceptions sociales, en quelques mots la paix sociale.

 

Il peut s’agir d’affaires de terrorisme, de meurtre ou d’assassinat, d’atteinte grave à l’intégrité corporelle, à des situations parfois sordides où l’horreur et la douleur le disputent à l’abject.

 

Certains dossiers posent des problématiques émotionnelles extrêmes, des questions de société et surtout des interrogations sur la place de l’homme ou de la femme dans le monde moderne.

 

D’autres abordent directement ou indirectement les travers de notre civilisation que l’on pourrait parfois qualifier de décadente.

 

Ce nonobstant, je suis régulièrement interpellée par vous-mêmes chers lecteurs, par des amis, et des connaissances plus ou moins proches, voire même par des membres de ma famille, c’est dire…

 

  • Qui ne m’a pas interpellé pour m’interroger sur les raisons pour lesquelles j’accepte de défendre un délinquant ou un criminel sans scrupules, un violeur multirécidiviste, ou le chef d’un réseau de trafiquants de drogue livrant des kilos de stupéfiants…

 

  • Qui n’a pas tenté de me dissuader de défendre certaines causes prétextant que je n’avais pas à assurer la défense de criminels endurcis, déjà condamnés par la vox populi, qu’il était choquant que j’accepte de défendre de tels dossiers…

 

  • Qui n’a pas tenté de m’identifier à la cause du dossier et m’en a voulu personnellement…

 

Ici, j’ai toujours eu une position de principe très forte: je ne défends pas des causes mais des hommes et des femmes dans toute leur dimension, sociale, psychologique, humaine, toujours critiquable, parfois choquante et inacceptable …

 

La délinquance est une source insondable d’analyses…

 

Si je devais trouver un fil rouge (c’est à vrai dire par trop réducteur) entre ces différentes affaires, je pourrais soutenir que certaines sont parfois malheureusement quasiment perdues d’avance ou presque mais elles ont, en tous les cas, en commun, de ne pas être « politiquement correctes ».

 

Assassinat, meurtre, viol, actes d’ordre sexuel, trafic de drogue, lésions corporelles, abus sur des mineurs, escroqueries massives…. La population éprouve de l’aversion à l’égard des auteurs de tels actes… et on peut le comprendre et parfois l’accepter.

 

Cela étant, il faut bien voir que la justice repose sur un équilibre :

 

  • Il y a d’un côté, le procureur, qui soutient l’accusation et intervient « à charge », qui met en avant les circonstances aggravantes.

 

  • Et de l’autre côté, il y a l’avocat de celui qui est assis sur le banc des accusés, qui met en évidence les failles du dossier, qui sort les éléments à décharge, qui met en avant les circonstances atténuantes.

 

Sans cet équilibre et cette tension, une Justice sereine ne peut pas être rendue qui serait acceptable pour la société.

 

Selon la Constitution fédérale et la Convention européenne des Droits de l’Homme (CEDH), quiconque a commis une infraction, grave ou pas, a le droit fondamental de bénéficier d’une défense efficace. En assistant les auteurs de crimes ou de délits en justice, je respecte mes propres convictions ainsi que les règles de ma profession d’avocate.

 

L’avocat défend un homme ou une femme et non pas les actes qui lui sont reprochés.

 

Ainsi l’avocat qui défend un voleur n’a pas la vocation d’encourager le vol par exemple… Et ce principe s’applique erga omnes !

 

De plus si les avocats pouvaient choisir de ne défendre que les prévenus dont ils approuvent les actions, la plupart des criminels n’auraient pas de défenseur et le système ne pourrait pas fonctionner.

 

C’est pourquoi, en défendant les cas dont on parle ici, je ne renie aucune de mes valeurs. En fait, je ne fais que de m’acquitter d’un devoir de ma profession.

 

Cela étant le combat politique, éthique, social et parfois exclusivement financier de mes clients ne m’intéresse nullement en tant que tel. Je mets de côté mes convictions propres et je me concentre sur l’analyse approfondie du cas et de la personnalité de l’auteur de crimes ou délits.

 

En ma qualité d’avocate pénaliste, mon combat à la barre dépasse largement la cause du dossier que je défends.

 

Si chaque affaire est évidemment différente, si le vécu de chacun de mes clients lui est propre, si les circonstances ne sont jamais les mêmes et si je pratique avec force, détermination et avec un engagement total, ce métier depuis des décennies, c’est parce que le combat –car il s’agit d’un combat– est toujours le même, celui des libertés, celui du droit d’être entendu, et celui d’être jugé par un tribunal impartial.

 

Ces libertés fondamentales sont essentielles, en particulier en période de crise, pour chacun d’entre nous, par tous les temps, et je l’espère, pour longtemps encore…

 

Votre très dévouée et très motivée avocate.

 

Véronique Fontana

 

Avocate

Etude Fontana

Veronique Fontana

Veronique Fontana

Véronique Fontana est avocate au Barreau depuis une trentaine d'année et a en parallèle œuvré comme Juge au Tribunal des mineurs dans le canton de Vaud. Elle est membre de la Commission des sanctions de la Fédération suisse des sports équestres. Elle est appelée régulièrement comme experte juridique dans des émissions de télévision et elle fait de la compétition dans le domaine du saut d’obstacle à cheval.

13 réponses à “Défendre une cause ou un individu : l’éternel dilemme et l’éternelle confusion ?

  1. J’aime bien ce exposé.
    Il y a bien longtemps que je me suis posé la question et me suis fait la réponse.
    J’ai des Amis et Ennemis avocats que je déteste ou que j’aime. Mais qu’est ce qu’ils font bien leur métier.
    Ces derniers se prénomment Véronique, Fredy, Lucien, Roland et bien d’autres encore. Ils ont Tous un coté humain supérieur a la moyenne, ce sont aussi de très bons acteurs, avec eux, on peut parler de tout sans retenue et j’adore.
    Si vous recevez Veronique à votre table, un couvert suffit.
    Si vous recevez l’Avocate Véronique à votre table il faudra deux couverts.
    Veronique restes mon Amie, tu es un Amour.
    Maître, vous êtes excellente.
    Amitiés.

  2. Chère Véronique,

    Chaque procès a le devoir d’être tenu selon des règles qui me sont chers, soit
    Loyauté, intégrité, et respect des individus. Sans cela, c’est notre démocratie, qui est remise en cause.
    Merci pour cette article qui permet de bien comprendre le métier d’avocat.

  3. Personne ne contexte le droit de chaque individu à avoir une défense efficace. Le problème est l’oubli des victimes pendant les procès pénaux très graves. Les actions des avocats en vue de disculper et de libérer des criminels, par des artifices tels que la minuscule faille dans la procédure ou l’exploitation à outrance d’un doute, alors que le criminel avait avoué son crime avant de rétracter sur le conseil de son avocat, font du tort à la société et à la collectivité. De plus, les avocats apprennent directement ou indirectement aux criminels comment agir la prochaine fois pour éviter de se faire prendre par la justice, ce qui devrait être interdit à mon avis.

    1. Le contenu de votre commentaire m’effraie.

      La justice pénale n’est pas là pour faire plaisir aux victimes ! Elle est conçue comme étant l’outil qui doit empêcher les membres de la cité de commettre des actes répréhensibles et, lorsque cela n’a pas suffit, à lui enlever l’idée de recommencer. C’est l’idéal visé et qui bien souvent n’est pas atteint.

      Mais je le répète, la seule chose qu’un lésé ou une victime puisse obtenir consiste en ses prétentions civiles. L’avantage de la procédure pénale est que le ministère public dispose d’outils que n’a pas le juge pénal et que les délais de prescription sont plus longs.

      En plus, vous mettez en cause le comportement des avocats. Mais vous ignorez alors que ceux-ci ont l’obligation légale de faire tout ce qu’ils peuvent, légalement, pour favoriser la cause de leur client.

      Et s’il y a le moindre doute dans l’esprit d’un juge, celui-ci ne peut pas, légalement ni humainement, retenir la culpabilité du prévenu.

      Je vous invite donc à revoir votre vision des choses et la position du lésé dans le procès pénal, vision qui est malheureusement partagée par bien trop de monde et par le journalisme bien souvent.

  4. En bref, l’avocat, en défendant son client s’assure que ses droits sont respectés. Il n’appartient pas à la rue ni à l’avocat de juger. C’est le travail des juges.

  5. Dans une société en rapide changement et très portée sur l’émotionnel, le sentiment que les lois, et donc le droit, coïncident de moins en moins avec la justice, ou le sentiment de justice, ne cesse d’augmenter.

    Beaucoup ont l’impression, à tort ou à raison, que les lois sont dépassées par l’évolution de la société et du monde et sont de moins en moins en adéquation avec la civilisation qui se construit sous nos yeux.

    Un avocat m’a dit une fois qu’un jugement pouvait être considéré comme équitable quand les deux parties repartaient mécontentes.
    Je crains que cette vision de la justice ne soit plus suffisante de nos jours.

    Comme le disait Michel Audiard : la justice, c’est comme la Sainte Vierge, si on la voit pas de temps en temps, le doute s’installe.

  6. Quelle belle écriture, juste transparente et tellement vraie, car chaque être a effectivement le droit d être entendu et défendu. L égalité un mot qui a tout son sens . Ton intégrité est la plus belle des valeurs, heureusement que nous avons des avocates tel que toi . Merci .

  7. Humanitarian considerations, morality of the society and morality of individuals and the obligations or freedoms set by law can differ like planets in the sky. It’s an excellent comment: « De plus si les avocats pouvaient choisir de ne défendre que les prévenus dont ils approuvent les actions, la plupart des criminels n’auraient pas de défenseur et le système ne pourrait pas fonctionner. » Merci pour cette article!

  8. “L’avocat défend un homme ou une femme et non pas les actes qui lui sont reprochés.” : les actes nous définissent, bien plus que les mots. Ils sont la représentation visible des méandres de nos cerveaux, sculptés par notre vécu, notre expérience et définissent nos relations avec la société. Comment les différencier des hommes et des femmes qui les commettent ?

  9. Le plus dangereux, c’est que certains avocats se prennent aux jeux d’un avocat chevronné. Les yeux bandés face à l’horreur, insouciants «pour le FUN» exercent à titre de confrères consœurs.
    Le Chevronné Mettant sournoisement la cause comme un leurre, pour défendre l’individu. Toutes sortes de manipulations sont admises.
    Les magistrats sont confus !
    Ravageant sur son chemin des enfants innocents, l’individu lui-même, l’éclat, la souffrance des membres d’une famille.
    Des corrections s’imposent pour remettre l’église au milieu du village ! Afin de préserver les libertés fondamentales.

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