Les cigales bientôt au tribunal ?

Il y a quelque temps un coq a été à l’origine d’un procès initié par un couple de citadins fraîchement installés à la campagne dans un petit village français. Procès très médiatisé, qui a suscité levées de boucliers et force signatures de pétitions en faveur du Sieur Coq répondant au doux prénom de Maurice. Sous les cieux hélvétiques, je me souviens d’avoir lu également des situations similaires, mais pour des vaches qui (quelle surprise n’est-ce pas?) avaient commis le crime de meugler, ou pour des cloches qui sonnaient à l’église du village ….

Plus récemment, la Provence et le Périgord ont hésité entre le rire, l’indignation et la consternation devant la demande à une entreprise spécialisée de certains habitants d’une maison de Dordogne d’éliminer purement et simplement les cigales des arbres environnants, par trop bruyantes à leur oreilles urbaines.

Enfin, d’autres ont accusé les abeilles de « souiller » des infrastructures par des dépôts de pollen …

Ces histoires, aussi grotesques qu’affligeantes, nous rappellent que l’opposition ville-campagne qui inspira tant d’écrivains (Maupassant, Balzac, Flaubert, pour ne citer qu’eux) est, pour quelques-uns, plus vivace que jamais.

A toutes les époques, le citadin s’est cru supérieur au campagnard, incarnant (pensait-il fièrement) le progrès, l’essor vers plus de civilisation. Le campagnard, autrefois souvent contraint à l’exode vers les villes pour y chercher du travail, a dû s’adapter (sans protester, lui !) à ces lieux souvent gris, sales, bruyants de cliquetis et de vombrisssements de toutes sortes.

Or, certains citadins qui, aujourd’hui, migrent vers la campagne pour une vie plus plaisante, exigent sans vergogne que leur nouvel environnement soit soumis à leur sensibilité, sous prétexte qu’ils n’y sont pas habitués, dans une attitude de colonisateurs conquérants. Ils sont ignorants (et comptent manifestement le rester) de tout ce qui caractérise les territoires ruraux mais trouvent parfaitement normal de vouloir soumettre cet espace à leur seule loi, celle du  prétendu « dominant » qui débarque.

Ce sont les mêmes probablement qui s’extasieront devant des reconstitutions de jardins paradisiaques, artificiels ou virtuels, dans des films ou des parcs d’attractions bétonnés, à la faune et à la flore plastifiées et outrageusement colorées .

Pourtant ils seront bien aise, le moment venu, sur le coup de midi au clocher du village, de manger une bonne salade et des fruits juteux, en buvant un verre de vin ou un frappé au lait de vache ou d’amandes. Comme tout colonisateur, le citadin irascible sait ce qui est bon et compte bien en profiter au maximum.

Mais il n’a toujours pas compris, le pauvre, que son œuf provient d’une poule!

Et Ciel ! c’est sûr, elle va caqueter demain à l’aube! Mais que fait la police?

Véronique Dreyfuss-Pagano

Véronique Dreyfuss-Pagano

Spécialisée dans les domaines de communication inter-humaine, de proxémie et de développement durable, Véronique Dreyfuss Pagano est professeur de géographie et de littérature. Mettre la pensée systémique au service de la résolution de problèmes complexes dans les sciences humaines est l'une de ses activités.

15 réponses à “Les cigales bientôt au tribunal ?

  1. Je vous donne raison quand vous dénoncez l’attitude assez ridicule du citadin qui veut modifier la campagne autour de sa villa. Mais on peut se souvenir aussi qu’avant les premières associations écolos, les gens de la campagne faisaient abattre dans les jardins privés des arbres qui ne gênaient absolument personne, en rapport de règlements conservés dans les vieux cahiers jaunis de la secrétaire du syndic. Ou interdire une niche à chien invisible depuis la route, derrière la haie de deux mètres de haut. Et même la piscine gonflable de deux mètres de diamètre pour les enfants, qui était considérée comme une construction, devait être mise à l’enquête. Ce sont des événements de bien vivre social dont j’ai été témoin, parmi beaucoup d’autres… Celui qui ne voulait plus être appelé « paysan » avait obtenu d’être « agriculteur ». Puis plus tard a décidé de se renommer à nouveau « paysan… » Tant mieux pour tout le monde, que le paysan et le citadin se sentent sans complexes, mais je regrette de le dire, la cohabitation n’est toujours pas extraordinaire. À l’opposé, les jeunes qui quittent le village pour la ville n’y sont pas mal accueillis, ils partagent la vie de tous les jours et les divertissements au Flon à Lausanne avec les citadins sans problème, on ne parle pas d’eux en disant « Ceux de la campagne… » Mais quand on s’installe à la campagne, on est « Celui de la ville » du jour au lendemain, et on le reste jusqu’à sa mort. Et puis lisez Jacques Chessex, qui parle bien du « chez nous » des villages vaudois, où l’étranger venu d’Afrique, qui bosse jusqu’à épuisement à la ferme, se voit servir une fondue pour faire rire tout le monde (dans Carabas). Les villes suisses, vues du village, sont aussi lointaines que la campagne africaine. S’intégrer avec respect en arrivant comme nouveau citadin ? Oui c’est possible, si l’on est champion de tennis ou de Formule 1 : « Bienvenue chez nous ! » (Avec vos impôts nous pourrons rénover le centre polyvalent à l’abandon, et merci de passer de temps en temps à l’épicerie, les fromages sèchent et les saucissons sont en train de moisir, mais les soupes de légumes Knorr sont impeccables, et vous ne serez pas déçu du lait de nos vaches qui revient tout frais en briques depuis Lausanne.)

    1. Merci pour votre commentaire. Oui c’est possible en effet.
      Ce que je voulais surtout montrer c’est l’aspect aberrant des demandes concernant des éléments de la nature (vouloir que la campagne ne soit pas la campagne et exterminerou faire taire coqs ,cigales,vaches ou abeilles) et qui en constituent l’identité alors qu’il serait bon de faire un effort d’adaptation si on décide de venir y vivre.
      Bien sûr, et comme vous le dites,il devrait y avoir réciprocité (entre humains) mais s’agissant pas exemple des cigales,ou des abeilles,la question ne se pose plus :c’est bien à nous de nous y adapter! en ce qui me concerne je trouve que chaque espace mérite le respect.

      1. Merci pour votre réponse. Il est vrai que j’ai dérivé du sujet, et que dans mon commentaire pas trop élogieux pour les gens de la campagne, j’ai oublié que la nature est belle… J’aurais dû lire votre article à l’âge de dix-neuf ans, quand j’étais mécontent d’aller vivre avec mes parents dans une villa avec vue sur tout le lac, les montagnes et les toits du petit village. Mes parents m’avaient dit : « Mais pourquoi tu fais le difficile ? Tu as une belle chambre, une salle de bains à toi, un grand jardin… Et même une 2CV toute neuve pour aller à Lausanne quand tu veux… » J’avais répondu : « Oui, oui. J’aime aussi la campagne, mais sans les gens du village ce serait mieux ». J’étais pire que les gens qui veulent chasser les cigales !

  2. Après avoir été un citadin pur sucre, je vis à la montagne, ce qui s’apparente à la campagne. J’y ai rencontré une sorte de méfiance naturelle (comme partout), mais parfois aussi une forme d’ouverture positive à ce qui est différent.
    Donc la différence ville/campagne existe, mais ce qui peut poser problème reste la personne avec son esprit prétentieux. Faut savoir rester humble pour comprendre une différence qui existe de toute façon, souvent enrichissante.

    1. Merci pour votre commentaire qui va bien dans le sens de ce que je voulais exprimer sur un mode à demi léger…mais très sérieux dans le fond .

  3. Ville ou campagne, Paris ou Angoulême? Sacré casse-tête. Comme l’oeuf qui a fait la poule ou l’inverse… Avez-vous essayé la banlieue?

    1. En fait ,ce n’est pas du choix qu’il s’agit mais bien plutôt de la nécessité d’être adaptable,de montrer du respect et de la bonne volonté lorsqu’on change d’environnement,quel qu’il soit.Merci pour votre commentaire .

      1. Merci à vous de l’avoir publié. Il ne le méritait pas, j’en suis bien conscient, car c’était ma façon d’exprimer mon incapacité à répondre à la question de fond que vous posez: l’adaptation à son milieu.

        Mes parents appartenaient à cette génération systématiquement effacée de l’Histoire qui fut celle de l’émigration russe des années 1920 – émigration à l’origine du statut d’apatride, tel qu’il a été défini en 1922 par l’ancienne Société des Nations (SDN) à l’initiative de l’explorateur norvégien Fridtjof Nansen. Ce haut commissaire aux réfugiés de la SDN a introduit la passeport qui porte son nom à l’intention des personnes déplacées à la fin de la Première Guerre Mondiale et privées de leur nationalité. Pendant plusieurs années, mes parents n’ont pas eu d’autre titre de voyage.

        Cette Russie fantôme, oubliée, est celle que décrivent Nina Berberova, Joseph Kessel et Henri Troyat dans leurs romans – celle des princes convertis en portiers d’hôtel, des généraux en chauffeurs de taxi, des duchesses en dames-pipi dans les toilettes publiques parisiennes ou des académiciens en ouvriers aux usines Renault à Boulogne-Billancourt.

        Cette génération perdue de sans-grades, de “misfits” et de parias a dû faire des efforts considérables, dans des conditions parfois dramatiques, pour s’adapter à son nouveau milieu d’accueil, sans vraiment toujours y parvenir. A sa mort, ma grand-mère maternelle, pourtant naturalisée française, n’a rien perdu de son accent russe – pour le plus grand bienfait de son entourage, d’ailleurs, auquel elle a pu transmettre un peu de la culture de l’élite russe pré-révolutionnaire.

        Cette génération d'”inadaptés”, cette Russie fantôme a trop nourri mon imaginaire d’enfant pour que je lise votre texte d’un oeil superficiel. Il me faudrait beaucoup plus que l’espace d’un “blog” pour en parler. Vous me pardonnerez donc, je l’espère, le pseudo quelque peu enfantin que j’ai choisi en guise d’identifiant pour ma réponse par trop expéditive à votre article, qui mérite en effet une réflexion bien plus approfondie.

        Amicalement vôtre,

        Un inadapté chronique

        1. Pour commencer, merci d’avoir pris le temps de m’écrire à nouveau et d’avoir bien voulu ainsi partager un peu de ce qui vous a fait réagir à mon petit article d’humeur. Nous avons tous en effet cette tendance à lire à travers le prisme de nos vies respectives, et à parfois interpréter un peu trop vite. Plus rares sont ceux qui , comme vous, se remettent en question et prennent la peine de réfléchir puis de revenir sur leurs premières réactions.Un grand merci donc pour l’avoir fait .

          Pour ce qui est de votre “héritage” des générations précédentes,je dirais que, grâce aux arts ( en particulier la littérature, le théâtre et le cinéma, mais aussi la peinture ou la musique ) , elle n’a pas été totalement oubliée de l’Histoire; mais c’est certain qu’elle a été confrontée à un arrachement qui lui a demandé un incommensurable effort d’adaptation.L’actrice Macha Méril en parle parfois, évoquant sa mère et sa famille.
          Je comprends mieux votre choix de pseudo, lequel, je vous rassure, n’a rien d’enfantin. Il offre plein de possibilités de lectures au contraire…et nous voilà repartis pour le vaste monde des interprétations !! 🙂

          1. Un grand merci pour votre réponse. En effet, nous avons tous tendance à lire à travers le prisme de nos vies respectives, et parfois à interpréter un peu vite – d’autant plus quand il s’agit de répondre à un article de journal, denrée éphémère et périssable s’il en est une.

            Oui, l’émigration russe continue à vivre par ses écrivains, ses artistes et savants – en linguistique, par exemple (Jakobson, Troubetskoï) – et fait l’objet de plusieurs études universitaires. Quand je parle d'”oubli”, c’est surtout à celles et ceux de ma génération que je pense. Nous avons presque tout oublié de l’ancienne, dont nous ne connaissons plus ou à peine la langue, et nous sommes “assimilés”. Quant à l’expression “Russie fantôme”, c’est le titre de l’ouvrage que Marina Gorbloff, l’une des rares descendantes de l’émigration à l’avoir fait, lui a consacré. Cette étude, publiée en 1995 aux Editions L’Âge d’Homme, n’est malheureusement plus disponible.

            Mais d’autres auteurs prennent la relève. L’un des mieux documentés sur le sujet est, à mon avis, Alexandre Jevakhoff, dont “Les Russes blancs (Editions Texto, 2007 et 2011) et “Le roman des Russes à Paris” (Editions du Rocher, 2014), donne une image aussi réaliste qu’éloignée des stéréotypes habituels du ‘shashlik’ servi à la pointe d’un sabre chauffé à blanc et arrosé de vodka, au son des balalaïkas et des voix tziganes.

            Enfin, l’ouverture des archives officielles de l’Etat russe au public, au lendemain de la chute de l’ex-URSS, permet de faire des recherches généalogiques impensables autrefois.

            Puisque vous mentionnez l’actrice Macha Méril, avec laquelle j’ai eu l’occasion de correspondre à ce sujet, sa mère, la comtesse Marie Gagarine, a écrit un livre intitulé “Le thé chez la Comtesse”, paru aux Editions Laffont en 1990. Dans son livre, l’auteur mentionne, entre autre, certains de mes ancêtres paternels, qu’elle a connus.

            C’est à partir de minces indices comme ceux-ci que celles et ceux de ma génération qui n’ont pas tout à fait oublié leurs origines tentent d’en reconstituer le fil, en patients archéologues et détectives amateurs. Et ce passé offre en effet plein de lectures possibles et d’interprétations, comme vous le dites à si juste titre.

            Mais je vous ennuie sans doute déjà avec mes réminiscences. Alors, j’abrège.

            Merci encore pour votre aimable réponse.

  4. Oui, c’est rigolo, on nous expliquait tantôt que les blogs recherchaient les perles rares…
    Seriez-vous candidate politique, par le plus grand des hasard`s?

    Moi, n’ai rien d’un bourgeois à la coccinelle ou encore fourmi, suis plutôt cigale Mocky 🙂

  5. À « Mouvement Brownien »

    Merci pour vos commentaires qui constituent un article en soi, vous avez une belle écriture et savez transmettre de manière très vivante…

    J’avais fait la connaissance, il y a cinquante ans, à l’âge de dix-sept ans, d’un monsieur déjà âgé qui me donnait des leçons d’anglais à l’avenue de Beau-Séjour à Lausanne, dans la petite chambre qu’il louait. Chez lui je n’avais pas qu’appris l’anglais, il m’avait emporté dans le monde de ses souvenirs où les valets circulaient dans l’espace d’un double mur au salon, pour discrètement apporter le thé, venir décorer le sapin de Noël en grimpant à de hautes échelles… Puis ce monsieur me montrait une petite rivière de diamants qu’il avait pu hâtivement mettre dans sa poche avant de fuir en 1917. Il ne l’avait jamais vendue, et la posait à côté de la brochure ouverte de Christie’s en me montrant du doigt les bijoux de sa grand-mère : « C’était son collier… Ses boucles d’oreilles… » Puis nous traduisions ensemble « Le Prince heureux » d’Oscar Wilde, où la mésange qui se pose sur le socle de la statue couverte de feuilles d’or reçoit une goutte sur ses plumes, puis devient l’envoyée du Prince pour apporter des miettes d’or ou des pierres précieuses aux pauvres dans la détresse… Le professeur d’anglais ne possédait plus rien, mais il donnait à de nombreuses personnes jeunes en difficulté un soutien affectif et psychologique qu’elles auraient eu de la peine à trouver ailleurs. Son cœur était grand, je me souviens de son enterrement où j’avais vu arriver au parking deux anciennes Cadillacs noires de la noblesse âgée, et dans la chapelle de Montoie des personnes simples, tristes d’avoir perdu leur « Grandy ». Nous nous serrions la main en évoquant ce qu’il avait fait pour nous, promettant de ne jamais l’oublier.

    J’ai dérivé du sujet premier de l’article, moi aussi… j’espère cependant que l’auteure et les cigales m’accorderont une place dans le blog pour donner ce tout simple écho à vos écrits…

  6. Cher Monsieur,

    Votre message me touche beaucoup et je vous en remercie très sincèrement. La fort belle évocation de votre précepteur d’anglais réveille en moi bien des souvenirs, et je crois même deviner que nous en avons plus d’un à partager.

    Ce serait un réel plaisir pour moi de poursuivre nos échanges de correspondance, mais je n’ai pas le droit d’abuser plus de l’hospitalité qu’a bien voulu m’offrir Madame Dreyfuss-Pagano sur son “blog” car, moi aussi, je me suis trop écarté de son sujet.

    Peut-être faudrait-il proposer au “Temps” un “blog” qui permette d’évoquer un passé lausannois un peu trop occulté de nos jours, à mon avis (c’est juste une idée)…

    Bien amicalement à vous et merci encore pour votre beau message.

    1. Je suis bien content d’avoir votre réponse sympathique, car parfois mes récits agacent les lecteurs ! Pour l’idée d’un blog qui permet d’évoquer le passé lausannois, je suis certain qu’il aurait du succès, non seulement auprès des personnes âgées qui retrouvent leur passé, mais aussi particulièrement pour les lecteurs de 16 à 20 ans… Combien de fois des jeunes de cette tranche d’âge, après m’avoir demandé une cigarette à une terrasse, désiraient engager une conversation : « Comment c’était, quand vous aviez notre âge ?.. » Et ce n’était pas moi qui aurais osé aborder mon passé en premier, par crainte de les ennuyer ! Ils désiraient visiter mon époque, et me parler de la leur que j’ai sous les yeux, mais que je ne vis pas avec leur regard. Ce partage pourrait exister idéalement dans un blog… Le vôtre que vous créez pour Le Temps ?..

      La personne qui reçoit les propositions et choisit les blogueurs de ce journal :

      cedric.garoffe@ringieraxelspringer.ch

      1. Un grand merci pour votre dernier message. Je ne manquerai pas de m’adresser à M. Garrofé (nous nous connaissons d’ailleurs déjà), le cas échéant. Au plaisir donc de vous relire, entre-temps. Surtout, ne cessez pas d’écrire et d’y prendre le temps (sans jeu de mots). C’est un réel plaisir de vous lire. Et tant pis pour les grincheux.

        En toute amitié.

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