Abandon de l’écriture manuscrite : le retour vengeur du crayon ?

Les Etats Unis dès 2013 (45 états), puis la Finlande (application dès 2016), ont remis en cause l’apprentissage de l’écriture manuscrite liée dans les écoles. Aux USA, un des motifs étant que  « les enfants ne parviennent de toute façon déjà plus à lire les notes de leurs parents à la cuisine »(!) et le sempiternel discours positiviste « on  n’arrête pas le progrès et il faut vivre avec son temps ».

En Finlande, puis en France, le débat traite des avantages et inconvénients de l’abandon, total ou partiel, de l’écriture liée. On se contenterait (pour combien de temps ? ne soyons pas naïfs) de l’écriture script. La plupart des commentaires se situent dans une perspective temporelle plutôt à court terme et à une échelle très locale. Ils sont bienvenus et nécessaires. La Suisse se montre à ce sujet très circonspecte, ce qui me paraît être une excellente attitude. D’abord car, comme on le sait qui peut le plus, peut le moins : ajouter une compétence est un enrichessement, pas l’inverse.

 Mais aussi, il faut se poser la question des effets induits à d’autres échelles, temporelles et spatiales, géopolitiques et même géostratégiques.

 D’abord, évidemment, les premiers gagnants seront les industries qui fabriquent les outils informatiques. L’Histoire regorge d’exemples d’individus qui ont écrit à la main sur des supports improbables et à l’aide qui, de ses doigts, qui, de son sang parfois. Souvent parce qu’ils avaient été privés de tout, et de liberté pour commencer.

Ne plus savoir- à terme – écrire à la main, c’est se rendre dépendants des industries et lobbies informatiques et de tous ceux qui auraient le pouvoir de nous empêcher  d’accéder à ces outils, pour des raisons économiques ou idéologiques. C’est aussi une régression de la démocratisation de l’accès aux savoirs. Au niveau local, dans les pays industrialisés, cela va recréer des clivages entre les scribes, les lettrés et les autres. L’apprentissage de l’écriture manuscrite redeviendra un luxe, puisque superflue, apanage de gens qui eux, auront toujours accès à la lecture des textes manuscrits. Car comme ils sauront écrire, ils pourront les lire.

Ils auront accès à des informations, à des œuvres- y compris picturales- qui témoignent de l’Histoire, présente ou passée, individuelle (correspondances familiales par exemple) ou collective. Ils comprendront mieux la réalité présente et future. Mais ils seront peu nombreux.

 Et, par ailleurs, regardons les choses en face, cela profitera bien à tous ceux qui construisent leur pouvoir sur l’ignorance et l’obscurantisme. En nous privant nous-mêmes de cette compétence manuscrite, nous nous fragilisons, nous nous privons massivement de savoirs indispensables.

 A l’échelle mondiale, dans un premier temps, c’est évidemment les Suds ( tous les pays en développement , y compris les plus pauvres) qui seront discriminés. L’accès à Internet et aux ordinateurs, tablettes et réseau électrique leur étant trop souvent plus que difficile. D’ailleurs cette «  hégémonie par internet «  préoccupe L’ONU depuis des années. Les Suds le sont hélas également, parce que ce sont eux qui « recyclent » nos outils connectés et empoisonnent ainsi leur santé et leur environnement.

Et que dire des ressources (non renouvelables et rares)  nécessaires à la fabrication des outils, de l’énorme consommation énergétique pour leur fonctionnement et la conservation des données, en constante croissance, laquelle augmente l’effet de serre et donc les dangers  associés? Dont, rappelons-le, les populations les plus touchées restent les populations des Suds…et c’est ainsi qu’on fabrique des migrants pour raisons climatiques.

Et il va y a voir aussi, peut-être, à plus long terme, un effet boomerang, sorte de retour vengeur du crayon, car in fine, les pays moins riches de cette technologie seront plus libres aussi, car moins dépendants à plusieurs titres. Et moins coupés de leur passé. Plus en avance car plus adaptables.  

 Aucune nostalgie réactionnaire dans mon propos, je profite moi aussi tous les jours de cette fabuleuse révolution informatique, non, juste un refus d’ultra-dépendances lourdes. Je voudrais pouvoir encore  choisir de partir écrire sous un arbre ou sur une plage avec un papier et un crayon, sans chargeur ni prise, et ronger mon crayon sans m’éléctrocuter…

Je garde les pieds sur Terre: ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain et vive la polyvalence : claviers Et crayons !

Véronique Dreyfuss-Pagano

Véronique Dreyfuss-Pagano

Spécialisée dans les domaines de communication inter-humaine, de proxémie et de développement durable, Véronique Dreyfuss Pagano est professeur de géographie et de littérature. Mettre la pensée systémique au service de la résolution de problèmes complexes dans les sciences humaines est l’une de ses activités.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *