Marie Kondo: quand la notoriété conduit à l’aporie

Aporie. Joli mot oublié… C’est la contradiction insoluble dans un raisonnement. Produire moins de déchets, cela passe inévitablement par un frein à une consommation débridée et irréfléchie. Du coup, acheter des produits estampillés “zéro déchet”, c’est un non-sens, une aporie, un paradoxe… un de plus.

Le mode de vie Zéro déchet, c’est réutiliser ce qu’on possède, recycler nos objets et leur trouver une nouvelle fonction ou réparer ce qui ne fonctionne plus.  Hélas, en ce bas monde régis par le commerce, il faut bien vivre (et payer ses factures) et quand vient la notoriété, la tentation de faire quelque bénéfice devient trop grande pour beaucoup de blogueurs engagés dans le mode de vie Zero Waste, qui n’y résistent pas. Et tant pis pour le principe qui est à la base du succès rencontré !

Marie Kondo, c’est l’auteure du livre à succès “La magie du rangement”, vendu à des millions d’exemplaire de par le monde. Je parle d’elle car elle m’a beaucoup inspirée dans ma démarche. Elle ne fait pas directement l’apologie du Zéro Déchet, mais du rangement et du vide dans les maisons. Depuis son succès, la belle Niponne a emménagé aux Etats-Unis (enfin, je crois). Sa méthode de rangement appelée Kon-Mari fait fureur: en plus d’avoir publié plusieurs livres sur l’art de désencombrer son intérieur, elle a un site internet, donne des conseils en tant que consultante, une série lui est dédié sur Netflix et elle enseigne l’art du rangement à des consultantes en Home Detox. En Suisse, pas moins de 14 spécialistes, toutes des femmes, ont suivi sa formation et offrent leurs services en Suisse, dont les pionnières, les soeurs Staub, certifiées “Master”, le plus élevé des six niveaux possibles.

“Chaque chose a sa place” en version troisième millénaire

“L’art du rangement”, je dois avouer que j’ai beaucoup aimé! Enfin des trucs simples pour ranger correctement son fourbi! Car Kondo-san a raison: personne n’enseigne plus comment le faire. Cette lecture est arrivée à point nommé dans ma démarche de réduction en cours (certes, de mes déchets, mais aussi de mes multiples collections qui prenaient la poussière et de la place) et à mon besoin de clarification. “Chaque chose a sa place”: tout le monde a, un jour ou l’autre, entendu ce petit mantra de grand-mère (ou de père en ce qui me concerne. Aah! le rangement minutieux des outils dans son atelier!).

Mis en pratique, cela veut dire ceci: si je ne trouve pas une place où ranger un objet, c’est qu’il est de trop ou qu’il y a trop de choses dans mon espace. Ou à la façon d’Omar Sy dans les “Intouchables” (pas de bras? pas de chocolat!): “Pas de place? Pas d’objet!”. Il m’a donc fallu trier, me séparer d’objets, et faire le vide. Less is more! Posséder moins, c’est plus de bonheur (à profiter de ce qui reste!).

Credit: konmari.com. Un intérieur blanc, bien rangé et plein d’espace, c’est la signature de la méthode Marie Kondo.

Marie Kondo a une recette infaillible et qui fonctionne à merveille pour le “decluttering”: on commence par rassembler tous les objets de même nature disséminés à plusieurs endroits de l’appartement (les livres, les ustensiles de cuisine, les habits…). Puis un à un, on touche l’objet, on le prend en main et on se demande si on a encore plaisir ou de la joie à l’utiliser (en anglais: “sparking joy”). Le toucher est primordial, car le regard ne suffit pas. Cette démarche est bien évidemment très personnelle: ce livre, dont je me séparerais volontiers, procure par contre de la joie à mon partenaire de vie. Je ne peux donc me séparer que de mes propres objets et possessions.

Mais voilà, Marie Kondo a ajouté une corde de plus à son arc et à son empire : celle du commerce d’objets “qui lui procurent de la joie”. A elle, donc. Ce qui est en complète contradiction avec sa méthode de désencombrement. Ses “followers” relèvent aussi le prix plutôt élevé des objets en vente (plateau à 50$, bol en ciment à 145$, pantoufles à 206$…) et l’hypocrisie de la démarche.

Mais bonne nouvelle! La sensibilisation a fait du chemin depuis les premières pages du blog de la pionnière Bea Johnson (www.zerowastehome.com). La révolte gronde contre cette récupération marchande du “less is more”, en témoigne cet article paru aujourd’hui dans Femina. L’annonce il y a 3 jours du lancement de la nouvelle échoppe en ligne de la reine japonaise du rangement a suscité un petit vent d’incompréhension et de révolte parmi ses 715’000 suiveurs sur Instagram (@konmari.co)! Les commentaires sont savoureux! Voilà qui me réconcilie avec le genre humain…!

Pas de déchets, mais des sous 2.0 !

L’experte du rangement n’est pas la seule à avoir cédé aux sirènes de l’argent 2.0. Honneur à la pionnière: Bea Johnson a ouvert son shop en ligne sur son site depuis quelques années déjà. Bon, c’est vrai, elle a rajouté un avertissement qu’il serait préférable d’acheter des articles dans les commerces de sa région. Les partenaires qui vendent des marchandises sur son site financeraient le Bulk Finder qui permet de localiser dans le monde entier les magasins où on peut acheter sans emballages. Dit-elle.

Lauren Singer, du blog “Trash is for tossers” vend désormais lessive, bombes de bain et dentifrice (en tube) en ligne. Sur le blog “Going Zero Waste” de l’américaine Katherin, on trouve un “shop” et plein de publicités qui s’allument comme les lumières de Noël. Un réseau de blogueurs zéro déchet s’échangent trucs et astuces pour faire fructifier leur engagement sur les réseaux sociaux et pouvoir dégager un meileur revenu (surtout par placement de publicité).

De ce côté-ci de l’Atlantique, la co-fondatrice de l’association suisse ZeroWaste Switzerland, Natalie Bino, a débuté sa mission par l’ouverture d’une échoppe en ligne d’objets divers et variés censés réduire les (futurs) déchets. Elle est aussi, avec son partenaire, à l’origine d’un commerce en ligne de sauces piquantes… en bouteilles et importées des Etats-Unis et d’Amérique du sud, géré par Monsieur. Pourtant, c’est toute la famille qui déclare s’être mise au Zéro déchet…

Les exemples de mélange des genres paradoxaux sont heureusement peu nombreux du côté des blogs ou des associations nationales zéro déchet. Mais c’est un fait: le mode de vie Zéro Déchet est devenu un marché. Les grandes enseignes de la distribution aussi surfent sur la vague (voir la petite vidéo toute mignonne de Coop sur sa page Facebook!) tout en continuant de vendre “en même temps” plein d’autres produits sur-emballées. A ce sujet, ne manquez pas l’article de la journaliste Leïla Rölli sur le “craft washing“, il vaut le détour…!

Alors bon, comme dit au début, il faut bien vivre. Et on n’est pas à un paradoxe près, n’est-ce pas ?

Valérie Sandoz

Valérie Sandoz

Valérie est engagée sur la réduction des déchets à titre privé depuis des années. Elle est l'auteur de plusieurs guides, donne des conférences, des cours et anime des ateliers. Géographe et ethnologue de formation, elle interroge notre façon de consommer et partage ses découvertes. Adepte du «fait maison» (conserves alimentaires, lacto-fermentation, cosmétiques, produits de nettoyage, etc.), Valérie anime un blog personnel consacré à la cuisine sans gluten, à la réduction des déchets et du gaspillage et à un mode de vie simple et joyeux.

3 réponses à “Marie Kondo: quand la notoriété conduit à l’aporie

  1. Bonjour,

    « Y a-t-il quelque chose à sauver chez Freud » disait récemment Michel Onfray.
    « Rien […] les mensonges, les contre-vérités, les falsifications de textes […] Breuer a inventé la psychanalyse, non c’est moi qui l’ai inventé… » etc.
    Je dirais qu’au XXe siècle Freud a ouvert la voie sur l’étude des névroses sexuelles et parentales sur ses patients de la haute bourgeoisie alors que le petit peuple restait muselé sur ces sujets par la religion.
    https://michelonfray.com/recherche/freud#
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Josef_Breuer

    Aujourd’hui au XXIe siècle, le sujet majeur qui nous préoccupe pratiquement tous avec ses corollaires en regard du changement climatique est « Sauvons la planète ».
    Je pense qu’il faudrait aborder le sujet sous un autre angle c.-à-d. : Sauvons l’être humain de lui-même et de ses mauvaises habitudes qui détruise sont substrat, la planète terre.
    En effet, les neurosciences nous apprennent que l’on peut expliquer tous les efforts que l’on fournit dans nos sociétés modernes (non sous développées ou en guerre) pour gagner un revenu par le travail ou la spéculation, servent en fait à satisfaire deux pulsions fondamentales : La CONSOMMATION et les LOISIRS.
    La reproduction de l’espèce pouvant être incluse dans ses deux pulsions, car la naissance d’un enfant inclut le loisir charnel et la consommation d’une multitude de choses relative à son évolution, son éducation et ses loisirs.
    Une société qui est basée sur la productivité-compétitivité-rentabilité doit fournir aux individus qui la composent un minimum de moyen financier ou autre pour consommer et jouir de ce qu’ils produisent.
    Sinon nous sommes dans un non-sens et des hangars géants serviront bientôt à entreposer les S.U.V, écran TV plats géant, tablettes, smartphones, consoles de jeux, vêtements, etc. que la majorité sous-payée ne pourra acheter et encore moins ranger.
    https://blogs.letemps.ch/valerie-sandoz/2019/11/21/marie-kondo-quand-la-notoriete-conduit-a-laporie/

    Bon rangement
    C.Legros

  2. Bonjour,
    Je partage votre avis.
    De plus, les personnes qui favorisent les réseaux sociaux, rout en prônant le zero déchets, qu’en est-il de keurs équipements, de keurs liyens de locomotion, de la productuon même de tous ces outils.
    De plus dans les vracs, on me propose d’acheter des contenants mais pas de consignes. C’est un non sens à mon avis. Et qu’en est il des livraisons en gros zt du stockage ?
    Réduire, oui, et trier, depuis toujours.
    Du deuxième main, un maximum… Mais zéro ?! Soyons réaliste. Combien de lessives si l’on réduit au minimum sa garde robe, par exemple ? Toute cette énergie “invisible ??
    C’est une illusion contemporaine dont on nous berce ! A mon avis. Une culpabilité de plus en tant que consommateur. Qu’en pensez vous ?
    Et pourtant je suis une écologiste dans l’âme. Même une consom’atrice depuis de nombreuses années.

  3. Ce n’est pas parce qu’elle prône la magie du rangement qu’elle ne peut pas suggérer certains articles de qualités. En effet, bien des articles japonais sont très chers cela n’est pas étonnant. Bien souvent nous obtenons en Europe des articles qui sont fabriqués en Chine et il n’y a aucun mal à cela. Elle fait des suggestions de ce qui semble être correct pour elle et je pense de mon côté qu’il n’y a rien de mal à cela.

    C’est à nous de faire la distinction entre ce qui est bon pour nous ou non.

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