Le fragile équilibre des associations

L’argent, nerf de la guerre. Pour les associations à but non lucratif qui oeuvrent pour le bien commun, l’origine de leur financement change. Leur volonté de survie peut les mener à des compromissions coupables. Des règles éthiques solides posées dès le départ et régulièrement interrogées sont indispensables si elles veulent rester des acteurs incontournables à long terme.

Dans la chasse aux emballages inutiles ainsi qu’aux inadmissibles gaspillages des ressources , personne ne sera étonné que je snobe les étals qui proposent des fraises en janvier, des tomates en hiver ou des asperges qui ont 18 heures d’avion dans les pattes. J’attends donc sagement que ces produits soient “de saison” et qu’ils ne soient pas cultivés chez nous sous serre chauffée.

C’est donc très docilement que j’ai suivi les conseils du vénérable et respecté World Wildlife Fund: j’ai téléchargé leur app sur mon téléphone intelligent, au cas où je ne me souviendrais plus de la saison des épinards (printemps + automne!) ou des haricots (été).

Calculateur en ligne

Pour me faire peur, je calcule de temps à autre mon empreinte écologique sur le site du WWF. Là, mon comportement reste indéniablement coupable. Gourmande comme je suis, je mange toujours trop souvent du fromage et me régale de viande (produite localement). Si je passais d’une consommation de fromages de 4 à 6 fois par semaine à 1 à 3 fois seulement, je réduirais ma production indirecte de CO2 de 7 sacs poubelles de 35 litres chaque année. Vade retro caseus! On n’est pas petite-fille de laitier pour rien!

Bon, sans tricher, mon empreinte est un tiers moins élevée que celle de la moyenne suisse, mais d’un gros quart de plus que la moyenne mondiale. Si tout le monde vivait comme moi, il faudrait quand même plus de deux planètes. Pas de quoi être fière, donc.

Le WWF, ce grand frère tant admiré…

Pour moi, le WWF, cela a toujours été l’incarnation du bien absolu, l’exemple à suivre, l’engagement de longue durée pour la nature, les animaux sauvages, la biodiversité. Le WWF m’a accompagnée depuis que je sais lire, c’est un compagnon fidèle, crédible, fiable, dont la mission est des plus nobles.

Le poster des poissons qui tournoient dans le grand bleu m’hypnotise toujours autant. Son slogan (We can protect life on our planet) a sûrement dû inspirer le fameux “Yes we can” d’un certain Barack Obama…

Quelle ne fut donc pas ma surprise de voir estampillées parle WWF des fraises espagnoles vendues hors saison. Et même pas bio, en plus !

Et un logo de plus, un! Migros en rajoute dans la jungle des labels…

Alors quoi? Je peux désormais – l’esprit tranquille – consommer des fraises cultivées sous serre en Espagne, cueillies par des Marocaines exploitées comme des esclaves sexuelles (comme le rapportait The Guardian le mois passé) puis transportées par camion vers la Suisse ? Pour me tranquilliser, Migros et WWF ont fait un bel exercice commun de communication. Il y aurait 74 mesures prises dans la gestion de l’eau, des produits phytosanitaires, de la gestion des sols…

Critères sociaux plancher

Au plan des aspects sociaux, on trouve ce qui paraît tout à fait normal chez nous en Suisse. Soit “l’instauration d’un dialogue avec les travailleurs sur place sous forme de tables rondes avec les syndicats locaux” , “la nécessité de définir des conditions de travail non seulement conformes aux exigences légales, mais aussi exemplaires du point de vue de tous les groupes d’intérêt, en enfin “la gestion des réclamations efficace, sécurité au travail et protection de la santé (contrôles sanitaires et vêtements de protection), égalité des sexes, hébergement adapté en matière d’hygiène et d’accès à l’eau potable“.

Wouah! Un accès garanti à l’eau potable.. mais quelle progrès !

Je me demande si quelqu’un a bien relu ce communiqué, vraiment.

Photograph: Ofelia de Pablo and Javier Zurita/The Guardian. Article en ligne.

Ces règles appellent immanquablement quelques questions:

  • les ouvriers et les ouvrières sont-ils et sont-elles autorisé-e-s à être syndiqués ? Parce que les tables rondes, on connaît bien. On invite tout le monde et on discute. Rien ne change, mais on a discuté, et on le crie haut et fort, la conscience tranquille. On sait bien le faire en Suisse…
  • que veut dire “la nécessité de définir des conditions de travail…”? Ces conditions de travail ne sont visiblement pas encore définies. Les exigences légales en Espagne, je demande à voir. Surtout quand on sait que l’Espagne a passé un accord avec le Maroc, qui fournit la main d’oeuvre féminine selon des critères discutables (ce sont des mères d’enfants en bas âge, ainsi est-on sûr qu’elles retournent au pays après la saison des fraises… étrange libre circulation des personnes).
  • Au final, les intérêts des travailleurs ne sont-ils pas foncièrement opposés aux intérêts des exploitants, des intermédiaires et des grossistes ? Et finalement des consommateurs qui achètent ces fraises hors saison à très (trop) bas prix ?

C’est la journaliste Leïla Rölli qui a révélé la première cet exemple consternant de greenwashing de la Migros, mais aussi de la compromission du WWF. Son article sur son blog en vert et contre tout vaut la lecture. Elle démonte un à un tous les arguments et démontre la supercherie avec précision et humour.

www.envertetcontretout.ch

Résignation ?

Reste posée la seule et unique question intéressante: mais pourquoi le WWF s’est-il ainsi compromis, au risque de contredire tout son discours passé ? Car sur son site, on peut toujours lire ceci:

“En règle générale, mieux vaut acheter des produits de saison cultivés localement pour être sûr qu’ils n’ont pas été transportés par avion ni ne proviennent de serres à chauffage conventionnel.”

Et arrive à se contorsionner de manière subtile en présentant son projet de partenariat avec la Migros:

“La saison des fraises commence fin mai (voir le calendrier de saison). Mais, dans la mesure où certaines personnes ne souhaitent pas attendre si longtemps, le WWF a lancé, en partenariat avec Migros, le projet «fraises» afin que la culture de ce fruit telle que pratiquée en Espagne revête un caractère plus écologique et socialement acceptable.

Le WWF n’entend pas de cette manière cautionner le marketing de Migros concernant la fraise espagnole, mais protéger le parc national Coto de Doñana menacé par la pénurie d’eau.”

En gros, ce qui compte plus que tout, c’est le parc national. On a visiblement baissé les bras face au comportement coupable et décourageant des consommateurs-trices en Suisse.

Ce ne serait que de la résignation, alors ? Je n’ai pas la réponse exacte. Mais j’ai ma petite idée. La véritable origine de cette compromission, ce sont les sous, le nerf de la guerre, et surtout le problème de leur origine.

Difficultés de financement ?

En ces temps de libéralisme effréné, il est devenu très difficile d’obtenir un soutien financier de la part des pouvoirs publics. Les ressources publiques provenant de l’impôt, par nature redistributif des richesses, baissent régulièrement. Selon le principe des vases communicants, ce que ne paient plus les entreprises au titre de l’impôt reste dans leurs caisses. Il se produit donc un grand transfert du financement des activités menées par les associations pour le bien commun, activités que ne peuvent pas entreprendre les services étatiques, ni les financer non plus.

Il est tout autant difficile de recruter des membres individuels, traditionnellement première source de financement des associations. Le public est maintenant malheureusement imprégné de la méfiance généralisée envers tout ce qui est institutionnel, étatique ou ONG: les particuliers ne financent plus que des projets précis (par exemple via des actions éclairs de crowdfunding qui reposent sur l’émotionnel et l’affect), mais ne sont plus d’accord s’engager à long terme pour soutenir, par une cotisation annuelle, une infrastructure de base qui assure un fonctionnement permanent.

Comment faire alors pour survivre quand on est une association à but non lucratif qui a de grandes ambitions et de nombreux projets ? On s’allie aux entreprises, les seules qui ont de plus en plus de moyens (vu la baisse constante de l’imposition). Et on se “fait une raison”, comme le WWF:

“La saison des fraises commence fin mai (voir le calendrier de saison). Mais, dans la mesure où certaines personnes ne souhaitent pas attendre si longtemps… “

Quel aveu de faiblesse ! Quelle tristesse!

Être membre d’une association, un véritable soutien à long terme

Une première solution: soutenir les associations aux règles éthiques claires et au comportement irréprochable, en devenir membre et payer sa cotisation ! Pour ma part, la FRC, Pro Natura, Birdlife Suisse, Demain La Broye, Handicap International et transfair, entre autres, reçoivent mon soutien. Tant que je suis convaincue qu’elles travaillent selon des principes éthiques solides.

Cela vaut pour les ONG qui travaillent pour la sauvegarde de l’environnement, des animaux, de la biodiversité, mais cela vaut aussi pour d’autres organisations comme celles qui défendent les consommateurs ou les syndicats, qui défendent les droits des personnes qui travaillent, ici et ailleurs.

La recherche de fonds est tellement tendue et difficile qu’elle mène souvent à de basses compromissions. Comme cette jeune association suisse oeuvrant contre la production de déchets et du gaspillage qui fait de la publicité – entre autres produits – pour des filets à lessive qui retiendraient les microfibres des vêtements. Ces filets sont fabriqués en polyamide 6.6 dont on ne connaît pas quelle durée de vie ils ont ni s’ils peuvent être recyclés en Suisse.

L’entreprise en question a certainement payé une cotisation de membre collectif à l’association. En contre-partie, elle obtient un label “zéro déchet” commercialement bien utile (c’est tendance). Le problème est ailleurs : grâce à ce filet en plastique, les consommateurs ont le sentiment de pouvoir avoir la conscience tranquille. Ils se dédouanent d’acheter et de laver leurs habits en fibres plastiques, au lieu de miser sur des fibres naturelles qui ne relâchent pas de microfibres polluantes dans la nature (la laine mérinos par exemple).

Ayez les yeux bien ouverts et recherchez les critères retenus et affichés par l’association que vous voulez soutenir, critères qu’elle se doit d’avoir si elle fait de la publicité de marques, de produits et d’entreprises!

Vous n’en trouvez pas ? Passez votre chemin !

 

 

Valérie Sandoz

Valérie Sandoz

Valérie est engagée sur la réduction des déchets à titre privé depuis des années. Elle est l'auteur de plusieurs guides, donne des conférences, des cours et anime des ateliers. Géographe et ethnologue de formation, elle interroge notre façon de consommer et partage ses découvertes. Adepte du «fait maison» (conserves alimentaires, lacto-fermentation, cosmétiques, produits de nettoyage, etc.), Valérie anime un blog personnel consacré à la cuisine sans gluten, à la réduction des déchets et du gaspillage et à un mode de vie simple et joyeux.

Une réponse à “Le fragile équilibre des associations

  1. Excellente contribution à « la cause ». De mon côté, avec mon épouse, nous faisons de notre mieux et l’impact sur nos enfants est plutôt réjouissant. Je ne sais pas si on peut oser appeler cela une forme de théorie du ruissellement.

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