Le Léman Express va-t-il dynamiser ou dynamiter Genève?

Genève, victime de son succès

A titre personnel, je pencherais pour la seconde hypothèse. Certes, l’économie genevoise se porte plutôt bien, à en croire les statistiques officielles. Le nombre d’emplois augmentent et les indices économiques sont plutôt au vert. Mais, depuis quelques semaines, les retards du Léman Express exaspèrent déjà les Genevois, et les cheminots sont déjà au bout du rouleau.

Comme beaucoup de centres urbains, et surtout comme beaucoup de villes à fort PIB, les villes comme Genève attirent beaucoup de monde. Sur les routes genevoises ou françaises, on ne peut que constater une dégradation croissante de la circulation. Il suffit de prendre sa voiture entre Annemasse et Genève pour s’en convaincre. Côté logement, la pression est toujours relativement forte, malgré les efforts de construction. Le taux de vacance au 1er juin 2019 se situait à 0.54%. Chiffre plus inquiétant encore, 14.4% des citoyens touchaient une aide sociale au sens large et ce chiffre est en constante augmentation depuis des années.

Tensions au sein de la Genève multiculturelle

Quant au sentiment de cohésion entre nouveaux arrivés et citoyens, il pourrait se dégrader encore – la discrimination du frontalier est tapie dans les entrailles de certains Genevois. Ce n’est pas nouveau, la société genevoise tend à devenir une société multiculturelle. Avec ces 40% d’étrangers, elle ferait pâlir Eric Zemmour, car la France compte officiellement seulement 6 à 8% d’étrangers en Métropole. Cet afflux crée indéniablement des tensions entre résidents et immigrés, car nos sociétés ne se construisent plus autour de valeurs communes mais plutôt autour d’une intégration essentiellement économique (et encore, pas pour tous les immigrés). Nous sommes encore loin du communautarisme à l’anglo-saxonne, mais on constate certaines similitudes. La communication entre communautés est difficile lorsque l’on ne parle pas une langue commune (près de 41% des étrangers à Genève ne parle pas le français comme langue principale). Pour ce qui concerne le Léman Express, on voit bien que l’expérience ferroviaire ainsi que la culture de transports sont diamétralement opposées entre Français et Suisses.

Ultra-urbanisation et densification: un échec?

Au-delà des chiffres, l’ultra-urbanisation de nos sociétés cumulée à la concentration de l’activité économique dans et autour des grandes villes crée inutilement une pression sur les infrastructures (qu’elles soient routières ou ferroviaires), sur les logements (que ce soit à Genève, dans le canton de Vaud, ou en France voisine), sur les finances publiques genevoises et françaises, ou sur le marché de l’emploi, sur le vivre-ensemble, voire même d’un point de vue sanitaire (Urbanisme et santé, Un guide de l’OMS pour un urbanisme centré sur les habitants, 2004). A mon avis, cette philosophie urbanistique nous mène vers une saturation de nos infrastructures, vers une dégradation de la santé des pendulaires et des habitants, et vers une inaccessibilité économique des villes. Par exemple, je suis totalement opposé à la densification des villes, qui représente selon moi une caractéristique de cette ultra-urbanisation. De même, le concept de villes intelligentes ou de végétalisation de l’espace urbain ne sont que des mesures cosmétiques pour masquer un problème plus important. Simultanément, les difficultés économiques des périphéries s’accroissent… Les votations genevoises du 9 février 2020 viennent plutôt confirmer ce point de vue (création d’une zone de développement 3 sur la commune de Meyrin refusée par 55% des votants).

Certes, l’exode rurale a débuté il y a bien longtemps, et une part croissante d’urbains cherchent à s’éloigner des centres-villes. Il ne suffit pas de construire en banlieue ou en périphérie des villes pour désengorger les mégapoles. A mon sens, il faut décentraliser nos activités économiques, urbaniser davantage nos périphéries, et créer un réseau de cités urbaines sur un territoire plus large en s’affranchissant du territoire cantonal ou national, tout en rationalisant certains comportements. Quelle absurdité de tous s’entasser dans des centres urbains, alors qu’il existe des villes ou villages presque désertiques. Quelle absurdité d’engager du personnel qui vit à plusieurs dizaines de kilomètre de son lieu de travail, alors que d’autres vivent à quelques kilomètres seulement. Parfois, dans une gare ou sur la route, l’on doit certainement croiser des personnes qui vivent là où l’on travaille et qui travaillent là on où vit. Quelle inconscience de refuser du télétravail à un travailleur au motif que certains ont abusé du système alors qu’il faudrait punir les abuseurs (et non l’ensemble des employés), ou parce qu’il vit de l’autre côté de la frontière (aujourd’hui la frontière physique est une fiction, alors que la frontière juridique et politique est un mur infranchissable). Quelle inconscience de toujours vouloir faire venir des multinationales sur son canton à tout prix, quitte à creuser encore le déficit budgétaire. Je pourrais continuer encore longtemps mes litanies sur l’inconscience de nos politiques. Le Léman Express est l’expression même d’une politique de croissance économique et démographique débouchant sur cette saturation que je condamne.

Pour conclure, le Léman Express ne résoudra aucun problème, car il veut en son centre Genève, alors qu’il eût fallu décentraliser le réseau. Peut-être que certaines routes seront désengorgées, mais je peux parier que le Léman Express sera lui assez rapidement bondé de monde d’ici cinq ans, rendant aussi insupportable les pérégrinations du frontalier que du Genevois. Cette vision politique de voir les choses accentuera encore un peu plus la saturation de nos infrastructures. Un jour, les gens en auront marre de payer pour vivre un enfer. Quand tout le monde sera parti, l’on pourra alors admirer ce que fût l’espoir du Grand Genève, un train poussiéreux et rouillé bloqué à quai, sans personne pour le faire avancer ou pour voyager.

Protection des données: Nos autorités sont-elles indépendantes?


Hier, mardi 28 janvier 2020, s’est déroulée la Journée mondiale de la protection des données. A cette occasion, la Faculté de droit, des sciences criminelles et d’administration publique de l’Université de Lausanne organisait en collaboration avec le Préposé fédéral à la protection des données, le Centre Universitaire d’informatique de l’Université de Genève et ThinkServices (ça y est je suis arrivé au bout de mes peines avec ces noms à rallonge) la journée de protection des données.

Des intervenants de qualité étaient invités à l’image de Marc Buntschu, Préposé fédéral suppléant, Bertil Cottier, Professeur associé à l’UNIL, ou encore Robin Eymann, Responsable politique à la Fédération Romande des Consommateurs (FRC). Le fil de cette journée est d’ailleurs disponible sur Twitter avec le #JPD_FDCA.

Cette journée s’est focalisée en grande partie sur l’indépendance des autorités de protection des données. Il va sans dire que sur le plan organisationnel et budgétaire, les autorités suisses (fédérales et cantonales) n’ont guère l’indépendance nécessaire pour mener à bien leurs missions, pourtant requise par la Convention 108 modernisée et par la loi applicable. Le Prof. Cottier a pu expliquer les différents critères permettant de qualifier une autorité d’indépendante. Ces critères sont nés des principes de Paris sur les compétences des organes de protection et de promotion des droits de l’homme qui visaient à établir les modalités de fonctionnement des organes de contrôle. Pour être indépendante, une autorité de contrôle devrait :

  1. Être structurellement positionnée à l’extérieur de l’administration ;
  2. Se doter de règles sur l’incompatibilité (p.ex. avec l’exercice d’activités accessoires) ;
  3. Bénéficier d’une certaine stabilité (p.ex. en limitant les motifs de révocation aux seules fautes graves) ;
  4. Ne pas recevoir d’instructions de la part de l’administration ou de tiers ;
  5. Avoir des ressources suffisantes (en argent et en personnel) ;
  6. Obtenir une autonomie budgétaire.

Il faut relever ici que la plupart de ces critères s’appliquent aussi pour mesurer l’indépendance d’un délégué à la protection des données (data protection officer), à savoir la personne qui, au sein d’une entreprise ou d’une unité étatique, se charge de la conformité de l’organisation en matière de protection des données.

Ce constat, qui remet en cause l’indépendance de nos autorités, s’explique à mon avis par deux facteurs principaux. La Suisse est tout d’abord un pays libéral, en ce sens que l’on se méfie davantage du contrôle de l’Etat que de l’influence des acteurs économiques. En d’autres termes, l’on ne souhaite pas mettre des contraintes trop importantes aux acteurs économiques, par crainte de brider la croissance économique. A vrai dire, je suis d’avis que sur certains aspects, l’on oublie assez facilement les intérêts des PMEs et que l’on réfléchit plutôt sur une base abstraite par rapport aux menaces qu’une minorité d’acteurs (certes parfois très puissants) laissent peser sur le système. Dans la règlementation européenne par exemple, certaines obligations vont sans doute trop loin. Toutefois, une idéologie qui voudrait revenir aux racines libérales devrait doter l’Etat des ressources suffisantes pour mener des contrôles et des mesures de police. Or, en Suisse, et dans bien des domaines, les contrôles sont particulièrement insuffisants voire superficiels. En protection des données, beaucoup d’organisations peuvent ainsi agir en toute impunité.

Ensuite, second critère, la Suisse est un pays de démocratie directe. Les pouvoirs des groupes d’intérêt, des lobbyistes, mais aussi l’avis du peuple, peuvent avoir une grande influence sur les parlementaires miliciens. De même, une démocratie directe ne peut fonctionner que si la solution définitive est une solution de compromis. Dans d’autres contrées, les technocrates et autres représentants du pouvoir ont justement plus d’influence et les décisions finales sont prises d’après une approche descendante (top-down).

Pour terminer, je ne pense pas qu’il faille absolument s’aligner sur les règlementations européennes et que la situation actuelle reflète ce qu’est la Suisse . En revanche, la question de l’indépendance des autorités de protection des données est primordiale, car les contrôles actuels sont limités, peu dissuasifs, et parfois superficiels.