Le pervers repenti

Denis a été pris sur le fait et il attend une condamnation de la justice pour atteinte à la pudeur. C’est le prototype du gars qui attire toutes les foudres des humanistes – féministes et autres. Une tête d’affiche du début du 21ème siècle. Un authentique pervers, diraient les journaux.

La dénonciation et la révélation de sa perversion a été un tel choc qu’il vient spontanément en psychothérapie. Sa femme est maintenant au courant de ses pratiques ; il souhaite les cesser pour regagner sa confiance et devenir une meilleure version de lui-même.

Quand je le vois pour la première fois il me parait perdu et presque effrayé, comme un petit garçon innocent qui a été pris en flagrant délit de vol à l’étalage. Il a envie de bien faire, de faire juste, et je perçois sa difficulté à se mettre en lien avec son agressivité, à s’affirmer dans son masculin. Il a aussi un aspect qui parait très secret mais qui est en réalité une pauvre connaissance de lui-même et du monde de la relation, qui semble présenter une certaine menace. Il présente aussi une forme de rigidité et un comportement légèrement stéréotypé qui me font penser à de l’autisme.

 

Denis :

Ma femme me dit que je suis autiste

 

Nous explorons cette perversité et arrivons à la conclusion qu’elle a pour lui une fonction de gestion du stress, tout comme le cannabis et les jeux vidéo. Si on retient l’hypothèse de l’autisme, ce que je voyais comme des dépendances devient plutôt des stratégies privilégiées, stéréotypées et répétitives pour gérer le fait de se sentir submergé par le stress et les émotions que certains stimuli induisent.

Denis a beaucoup de volonté et de motivation ; la dénonciation, l’exposition puis le partage autour de ses perversions dans un climat où il se sent en sécurité lui ont ouvert les yeux et soudainement il est capable de se mettre à la place des femmes dont il a abusé. Conscience et responsabilité prennent le relais de l’innocence que je percevais au départ.

Il remplace le cannabis par du CBD et abandonne complètement ses habitudes perverses. Il investit davantage le sport et d’autres loisirs, et devient plus présent avec sa femme et ses enfants, ainsi qu’avec moi. Nos séances lui procurent l’expérience d’être complètement reçu dans sa personne, complètement libre d’être lui-même. Il fait une expérience positive de la relation qu’il évitait autrefois parce qu’elle lui était un peu malaisante, un peu menaçante. Ce monde de la relation, qui autrefois l’amenait à se cloîtrer dans son monde intérieur sécure, secret et pervers, devient un monde qu’il apprivoise, et même qu’il investit.

 

Il écrit une lettre à la femme qui l’a dénoncé. Une lettre authentique, empathique et touchante. Une lettre qui montre toute son humanité retrouvée. Presque deux ans ont passé et il n’a toujours pas reçu le jugement qu’il attend. Il ne veut pas envoyer cette lettre de peur qu’elle soit prise comme un acte de manipulation pour faire basculer le jugement en sa faveur, mais il l’a écrite. Pour lui, pour moi et maintenant pour vous.

Denis a été pour moi une leçon d’humanité : il me montre que si je suis capable de l’accueillir dans toute sa complexité et surtout dans ses aspects qu’il juge sombres, lui-même sera capable de s’accueillir pleinement et ainsi de faire croître d’autres aspects de lui-même, plus lumineux.

Et cette leçon, je la prends pour universelle.

 

« […] Si quelque chose se produit, on le pose simplement sur la table; car la clarté qui s’installe entre deux personnes conscientes de l’ensemble du jeu est ce qui permet la transformation »
(Kenyon, T. ; Sion, J. (2008). Le manuscrit de Marie-Madeleine. Outremont, Ariane)

 

 

 

Crédit photo : Tomasz Zając

Thomas Noyer

Thomas Noyer travaille comme psychologue-psychothérapeute (adultes et couples) au Cabinet Sens à Neuchâtel. Il anime des groupes sur le masculin et les troubles alimentaires. Il écrit dans un blog personnel et contribue aussi à un blog collectif, où il s'exprime surtout sur la psychothérapie humaniste.

3 réponses à “Le pervers repenti

  1. Vous dressez un tableau présentant les conditions idéales pour une thérapie sur laquelle fonder de forts espoirs. Les sentiments d’humanité sont bien présents, les vôtres en tout cas : favorisent-ils une positive approche en matière d’évaluation ? Les psychiatres qui ne s’impliquent pas autant en éprouvant des sentiments prennent moins de risques. Y a-t-il quelque chose à perdre dans une entreprise bâtie en priorité sur la confiance ? La présentation que vous faites de ce cas, ou plutôt de la personne qui en souffre (après ses victimes), est évidemment limitée au volume d’un article de blog, mais pas en optimisme. Ce n’est pas un travail simple que vous menez, d’autres voudront se donner plus de temps avant de prendre conscience d’une « leçon universelle ». Mon but n’est pas d’accabler votre patient (au cas où il lirait cette page), mais de mentionner que le « sincère repentir » reconnu par le curé, le juge, la victime parfois et même le psychologue ne peut rejoindre les tréfonds de la personne en cause désirant être honnête avec elle-même, qu’elle y parvienne ou non. Notre cave personnelle abrite d’anciens vins et des sirops d’enfance pouvant réserver de bonnes ou mauvaises surprises le jour où l’une de ces bouteilles est posée sur la table, ouverte avec précaution, puis gentiment basculée au-dessus des verres avant le partage…

    1. Je comprends votre méfiance. Dans ce cas précis je fais ou crois faire la distinction entre des traits autistiques (l’intention est de se protéger d’un envahissement) et de la perversion (l’intention est de satisfaire ses besoins au détriment de la personne en face) ; il y a donc dans le premier cas de figure un espace de remise en question. C’est le cas pour Denis qui démontre ainsi que l’étiquette évidente (le pervers) cache des nuances qui changent complètement le goût du vin.

      1. Prudence et méfiance ne sont pas synonymes, sur la balance qui a parfois oscillé lors de débats mouvementés vous avez manifesté cette nuance. Merci d’avoir répondu à mon commentaire, je bois un verre d’eau minérale en faisant “santé”, avec une rondelle de citron au fond qui sera croquée à la fin.

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