L’âme des cadeaux

Noël, les étrennes, les « fêtes » et leurs cortèges de bonheurs et de malheurs, d’amour et de haines familiales sont passés une fois encore. Les paquets ont quitté le sapin, on les a déballés, on s’est exclamé, on a remercié…

C’est maintenant le temps des sapins sur le trottoir, des foies qui crient grâce et des occasions sur E-bay. Oui, c’est paraît-il une habitude qui se répand, on met en vente  sur le net dès le 3 janvier les cadeaux inutiles ou désolants.

Cette pratique m’a horrifiée dès qu’on m’en a parlé (je ne fréquente guère les sites d’achat en ligne) et j’ai essayé de comprendre pourquoi. Parce que moi aussi il m’est arrivé de recevoir des cadeaux consternants que j’enfouis au fond d’une armoire. Mais je ne les jette pas. Je ne les mets pas en vente sur E-bay, et même, je ne les offre pas plus loin, même pas dans un pays si lointain que son auteur ne pourrait jamais le savoir. Non, je les cache, mais je les garde. Sans vraiment jusqu’à maintenant comprendre pourquoi.

C’est dans l’Essai sur le don de Marcel Mauss que se trouve peut-être la réponse. Bien sûr, il y développe la notion de don et de contre-don, essentielle dans toutes les sociétés humaines. Et on voit bien que ce qui se passe sous le sapin est un échange, bougie contre savon parfumé, livre contre CD, cachemire contre chemisier de soie, suivant le pouvoir d’achat des protagonistes. Mais ce n’est pas la valeur en soi qui régit le rite, c’est l’échange de valeurs équivalentes.

Mais cela n’explique pas encore pourquoi l’idée de donner ou pire de vendre un cadeau qu’on a reçu me choque autant. Mauss nous l’explique ensuite avec la notion de hau (mot emprunté aux Maori de Nouvelle-Zélande). Le hau, c’est « l’esprit de la chose donnée ». Les Maoris pensent que la chose donnée n’est pas inerte et qu’elle tend à revenir vers son lieu d’origine, vers son premier propriétaire, parce qu’elle contient un peu de la substance même de celui-ci, c’est un peu de lui. Bon, nous ne sommes pas si loin des Maoris quand nous disons, par exemple que nous avons « mis tout notre cœur » dans un cadeau. Et cela nous explique peut-être aussi pourquoi il est si impensable, dans notre code social, de refuser un cadeau, aussi impensable que de refuser une main qui se tend.

Cette théorie du hau explique aussi pourquoi celui qui reçoit devient débiteur, parce qu’en recevant quelque chose de l’esprit du donateur, il se place en quelque sorte sous sa dépendance. D’où l’importance de rendre la pareille pour équilibrer les forces, équilibre qui peut aller jusqu’à la surenchère bien connue du potlatch où il s’agit d’empiler dons et contre-dons jusqu’à ce que l’un des deux déclare forfait et par là même se place hiérarchiquement en-dessous de son donateur.

Mais revenons à notre cadeau de Noël. Ce n’est pas la collection complète des DVD de Gérard Oury qui se retrouve sur E-bay. C’est un peu de l’âme (ou du cœur) de la tante Ursule qui nous l’a offerte. C’est son désir de nous faire plaisir, sa recherche de la bonne idée, le soin qu’elle a pris pour faire le paquet, et même son erreur qui témoigne, justement de l’existence de ce hau maori : c’est à elle que Le Corniaud, La Grande vadrouille et Rabbi Jacob auraient fait plaisir. C’est un peu d’elle, en effet, qu’elle nous a donné.

Alors, sur le net au lendemain de Noël, s’étalent des dizaines de petits morceaux de cadavres, les cadeaux dont on n’a pas voulu. Les mains tendues qu’on n’a pas prises, les esprits condamnés à errer, puisque, repoussés par leur destinataire, ils ne retrouveront pas leur lieu d’origine. Noël n’engendre pas seulement des crises de foie et des drames familiaux, il crée aussi des tas de petits fantômes de hau

Le code ne favorise pas seulement la paix sociale, quand, comme ici, il commande de ne pas mettre les cadeaux en vente dès le 26 décembre, il prend soin de notre paix intérieure et prévient notre mauvaise conscience.

 

Il est bon, parfois, de chercher le sens des choses dans la profondeur de la « pensée sauvage ». 

Sylviane Roche

Sylviane Roche

Sylviane Roche, professeur et écrivain, s'intéresse depuis toujours aux règles qui gèrent la vie en société. Pour les connaître, les comprendre et même, éventuellement, les enfreindre en connaissance de cause.

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