Besoin de grandeur

Les personnages traditionnellement détenteurs d’autorité et de pouvoir étaient, il y a encore peu de temps, objet d’admiration et de respect. Parfois de haine aussi, parce qu’ils décevaient ou mésusaient de leur autorité et de leur pouvoir. Mais rarement de mépris. Ils représentaient leur pays, sa démocratie, même (et peut-être plus encore) si c’était un royaume. Les Français ou les Anglais pouvaient détester de Gaulle ou Churchill pour des raisons politiques, mais ils n’avaient pas honte de les voir représenter la France ou la Grande Bretagne.

Les codes sociaux, même farouchement républicains, conféraient aux hommes d’Etat une grandeur parce que, justement, ils représentaient l’Etat et ses institutions. On attendait d’eux honnêteté, maintien, droiture et une certaine tenue, un peu d’élégance même. C’étaient les devoirs qui accompagnaient la charge, et les citoyens ne discutaient pas ces attributs, même s’ils luttaient politiquement contre celui qui les incarnait pour l’heure.

Mais tout cela vole en éclats. Voilà qu’aujourd’hui un homme peut manifester avec ostentation un machisme salace, une vulgarité abyssale, un racisme et une xénophobie délirants, un amour du fric totalement désinhibé, se vanter d’avoir fraudé le fisc et tout cela contribue à le faire élire président des Etats-Unis ! On peut alors penser que les codes qui régissaient l’image et la stature d’un homme politique de cette importance ont totalement disparu, sont devenus absolument obsolètes, et ne seront bientôt plus compris par personne.

Et c’est à ce moment que je me dis que la réflexion que je mène depuis des années sur les codes sociaux et qui, ces derniers temps, me paraissait un peu dérisoire, compte tenu de l’actualité, pourrait aider à analyser et à comprendre certains des phénomènes auxquels nous assistons, consternés.

Quand un président de la République française se prête à la publication de plus de 680 pages, explicitement intitulées « Un président ne devrait pas dire ça », il y a là, aussi bien dans le fond que dans la forme, un paradoxe qui interpelle. En effet ce qui « doit » ou « ne doit pas » se dire, dans sa formulation même, appartient au code social. On « ne doit pas » dire des gros mots, dire qu’on n’aime pas ce qu’on vous sert, que la dame dans l’autobus a un gros nez, qu’on s’ennuie à une soirée… Bref, à tous les âges on apprend ce que l’on ne doit pas dire, et, bien entendu ce que l’on « doit dire » (merci, s’il vous plait, c’était délicieux, etc…). On a même constaté il n’y a pas si longtemps qu’un président ne doit pas dire « casse-toi pauv’con ». C’est clair, c’est le code. Mais laisser écrire 680 pages pour « dire » ce qu’il ne faudrait pas dire et le dire avec ostentation, c’est une atteinte à la stature et à l’image du président de la République qui, volontairement et même de façon provocante (« je sais bien que je ne devrais pas, mais je le fais, na ! ») casse le code.

On en est là.

Les hommes politiques sont devenus si « normaux » qu’ils ont dégringolé de leur socle et, pour certains, pour aller jusqu’à se rouler dans la boue.

Alors peut-on s’étonner que les gens soient perdus, ne ressentent plus que mépris et colère et se tournent avec désespoir vers des images intangibles et dont le code n’a pas changé ? Qu’on peut encore aimer et respecter ? Puisque les chefs sont devenus si faillibles, puisqu’on ne peut plus en attendre modèle et protection, on se retourne vers les idoles, les vraies, celles des églises, des temples, des synagogues ou des mosquées.

Et c’est le grand retour du religieux dont certains se délectent mais qui engendre aussi les monstres que nous avons sous les yeux.

La République laïque avait établi des rites et des codes, dans les mairies, dans les écoles ou les Parlements, les passations de pouvoir et les intronisations. Parce que ses concepteurs avaient compris qu’il n’y a pas de société sans code, pas de respect et de grandeur sans rites et sans cérémonies.

Et il ne s’agit évidemment pas d’entonner le « c’était mieux avant » ni de jeter, comme le font certains, les anciens bébés de 68 avec l’eau un peu trouble de leur bain. Mais il faut rétablir la grandeur (oui j’ose le mot) de l’Etat et de ses représentants, un Etat qui s’appuie sur des textes votés par le peuple et n’a pas besoin de Saintes Ecritures hypothétiquement reçues d’en haut pour inspirer le respect.

 

 

 

 

 

 

Sylviane Roche

Sylviane Roche

Sylviane Roche, professeur et écrivain, s'intéresse depuis toujours aux règles qui gèrent la vie en société. Pour les connaître, les comprendre et même, éventuellement, les enfreindre en connaissance de cause.

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