Cloud et souveraineté numérique, quelles conséquences ?

La souveraineté numérique est synonyme d’indépendance, pour un État mais aussi les organisations et les individus. Or, la dépendance en matière de « cloud » à des fournisseurs étrangers posent en particulier trois types de problèmes :

Premièrement, pouvoir impérativement s’assurer d’avoir la possibilité de vérifier précisément ce que deviennent données et traitements confiés à une plateforme. Obtenir les logs (les enregistrements de toutes les opérations effectuées) et pouvoir auditer les environnements sont nécessaires. Cela est rarement possible ou alors à des prix exorbitants additionnels (ces facilités ne sont généralement pas incluses dans le contrat initial). Il est de plus, parfois impossible à postériori, de savoir comment les données sont traitées, qui les a accédées, ce que font les traitements notamment lorsqu’ils sont réalisés par des applications propriétaires dont le code source n’est pas accessible.

Le deuxième point est lié au droit applicable à la plateforme. Avoir la maitrise de la dimension juridique échappe à l’État qui utilise des fournisseurs émanant de certains pays étrangers qui ont imposé des lois extraterritoriales permettant à leurs autorités d’accéder aux données.

Le troisième problème est lié à la pérennité et aux coûts engendrés par l’asymétrie de la relation entre utilisateurs et fournisseurs de Cloud qui peuvent à leur gré, imposer, modifier des conditions d’utilisation, augmenter leurs tarifs mais aussi éventuellement empêcher l’accès aux services Cloud. Comment être sûr sur le long terme de la stabilité de l’environnement alors que le retour arrière comme la migration vers d’autres plateformes sont généralement impossibles ? La non-réversabilité des choix est réelle (car techniquement très difficile et économiquement pas soutenable), ce qui de facto dissuade et empêche le passage à la concurrence en la rendant infaisable.

En bénéficiant d’une position dominante, les géants du Net peuvent faire pression sur les prix pour capter des clients et s’imposer sur un marché. Ils savent également proposer des offres intégrées de services et applications qui peuvent être alléchantes. Ils jouent avec les moyens que leur procure leur taille, une palette étendue de services, leur capacité monétaire et leur position hégémonique.

Le recours que Google a notifier à la Confédération helvétique[1] contre l’adjudication rendue le 24 juin 2021 pour son Cloud, s’inscrit dans une logique de compétitivité extrême que se livrent les multinationales du numérique. Cela est emblématique de l’importance des enjeux pour gagner la bataille du Cloud et est révélateur de la puissance et des avantages stratégiques que peut procurer un marché étatique. Tout cela se réalise à la barbe de la population, sur le dos des contribuables et au regard des entreprises régionales du numérique, témoins démunis de la bataille des géants.

La souveraineté numérique devrait être au cœur des décisions politiques car le numérique constitue un levier de la souveraineté étatique et est indissociable de l’économie et de la vie de tous. Cela devrait se décliner non seulement dans des toutes les politiques (comme celle de politique de sécurité pour ne citer qu’un exemple) et devrait être aussi matérialisée par une action publique cohérente de soutien à l’écosystème numérique local. Cela devrait contribuer à son développement et à mieux protéger les données, les territoires numériques, la propriété intellectuelle, les savoir-faire, les capacités à développer de nouveaux services ou encore les emplois dans le pays. Pour faire ce type de choix, il faut consentir sans doute à ne pas privilégier des critères de performances et de prix et à ne pas succomber aux sirènes de la facilité.

Choisir des multinationales hégémoniques, c’est peut-être avoir l’illusion de faire des économies à très court terme et de pouvoir se rassurer en arguant avoir choisi les meilleurs acteurs du moment, même si les problèmes surveillent ultérieurement. Ce faisant, la dépendance envers ses fournisseurs et pays desquels ils sont des champions nationaux (soutenus eux, par leurs gouvernements respectifs) ne fait que croitre. Ces derniers ayant bien compris que maitriser les solutions « Cloud » et de les imposer est le meilleur moyen de s’approprier la richesse numérique ainsi que les moyens de la produire et de la faire fructifier.

Penser la souveraineté numérique (et la réaliser) est désormais un enjeux stratégique majeur.

Choisir des acteurs étrangers, c’est choisir à qui être inféodé. C’est aussi renoncer à contribuer à développer une souveraineté numérique aux services de ses citoyens, ce qui impacte nécessairement les capacités de cyberdéfense et d’autonomie stratégique d’un pays dans tous les domaines, y compris dans celui de l’intelligence artificielle.

Le retard pris ne se rattrape jamais comme nous le rappelle Jean de La Fontaine dans sa fable Le lièvre et de la tortue « Rien ne sert de courir ; il faut partir à point ». La véritable innovation technologique ne serait-elle pas d’arrêter de perdre du temps en réalisant de mauvais choix stratégiques ?

Notes

[1] https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-84506.html