QR Code, de quoi es-tu le nom ?

Du code-barres au QR Code

Ce petit pictogramme qui envahit nos espaces et nos vies, que nous utilisons souvent sans vraiment le connaitre, est pour certains une véritable œuvre d’art porteuse d’informations codées aux design et graphisme esthétiques, pour d’autres, un moyen commode d’effectuer un service. Pour la majorité des usagers de la téléphonie mobile et de l’Internet, il est juste une pratique numérique devenue banale pour notamment accéder, consommer, payer, échanger, se déplacer et activer automatiquement des applications par exemples. Il s’inscrit dans l’évolution du code barre qui fut inventé aux USA, vers la fin des années 1940, commercialisé – avec ses lecteurs de code, une vingtaine d’années plus tard, afin de gérer, contrôler, suivre des entités.

 

De l’usage militaire à sa banalisation dans le civil

Depuis 1981, le DoD (Département de défense nord-américain) a intégré le code à barres comme moyen de gestion de la logistique des équipements militaires, le suivi et le contrôle des déplacements via le système LOGMARS (The Logistics applications of automated marking and reading symbols[1]) devenu une référence du domaine.

Une fois de plus en technologies de l’information, des applications civiles des avancées militaires se sont développées en même temps que le monde des affaires se les ont appropriées. Le dispositif du code-barres pour le marquage et le suivi d’entités dans une logique de contrôle, de performance et d’optimisation est alors devenu incontournable. Cela permet de mettre en œuvre des fonctions d’identification, de surveillance, de gestion et de contrôle. Le marché de l’utilisation et des équipements de lecture des codes-barres (scanners), n’a eu de cesse, depuis, de progresser et de s’amplifier.

A partir des années 2000, outre la banalisation de l’usage du code à barres pour les produits du quotidien, pour le client afin de payer ce qu’il consomme ou pour le commerçant, gérer ses stocks, les individus se sont habitués à cette manière d’être identifiés et contrôlés, en particulier lors de leurs déplacements en avion, par l’usage de cartes d’embarquement, le code-barres permettant sans ambiguïté d’identifier parfaitement une personne et ses caractéristiques de vol.

 

Spécificités du QR Code

Pour pallier les limites du nombre d’entités à coder par l’usage de barres et étendre le nombre de possibilités de codage et donc de représentations d’informations différentes, un ingénieur japonais eut l’idée, dès 1997, de coder l’information de marquage, non plus sous forme de barres, mais d’une matrice de points, le pictogramme. Trois ans plus tard, la norme internationale (ISO/CEI 18004)[2] qui définit et spécifie la symbolique du QR Code et les caractéristiques de la technologie d’identification automatique et de capture des données, existait. Les premiers usages le furent dans le contexte de l’industrie automobile, pour le traçage et le suivi des équipements notamment dans des chaines de montage.

Les téléphones mobiles ont largement contribué à rendre courant l’usage de symboles représentés selon le format QR Code, et leur lecture intégrée (du fait de la caméra qui se substitue à un scanner particulier), dans tous les domaines d’activité, que cela soit dans des contextes professionnels ou privés.

Le QR Code est une représentation d’une information qui n’est pas compréhensible par un humain, mais qui l’est par une application capable de déchiffrer les données codées dans l’image symbolique.

 

Le laisser passer (ou non)

Le QR Code est un certificat numérique qui permet de coder toutes sortes d’informations (géolocalisation, codes WiFi, Bitcoin, contacts de messagerie, de téléphonie, Zoom, …). Il n’y a pas de limite à la nature des informations et donc aux usages possibles (activation automatique d’une application de navigation, d’un service de messagerie, d’un texte, …).

Le QR Code constitue un passeport numérique permettant d’identifier une entité et un service avec des éléments qui les caractérisent, pour être utilisé par d’autres entités.

En scannant un QR Code (sur un produit, une porte, un document, un site web, un écran…) via son téléphone, la personne autorise « son téléphone » à envoyer au fournisseur de service qui a proposé le QR Code toutes les informations contenues dans le QR Code ainsi que l’identification du téléphone.

Selon les cas et la finalité du QR Code et de son application, sur réception des données, le fournisseur de services peut les stocker pour un traitement ultérieur (durée et traitements inconnus de l’usager) ou les exploiter directement dans une procédure de contrôle d’accès invisible à l’utilisateur.

Le problème n’est pas le QR Code, qui permet d’accéder à une prestation (la partie visible de l’iceberg), mais l’opacité des traitements des données personnelles qui peuvent en découler et le manque de garantie de leur protection et de l’intimité (privacy) des utilisateurs (la partie invisible de l’iceberg).

L’économie numérique est basée sur la collecte massive des données et de leurs traitements. Nous savons déjà depuis deux décennies, que plus l’individu est dépossédé de ses données, plus il devient transparent et plus l’exploitation de ses données (stockage, traitements et acteurs en charge) sont obscures.

 

Le visible et l’invisible

Depuis plusieurs années déjà, le QR Code est un levier d’une nouvelle « expérience client » à des fins commerciales comme artistiques d’ailleurs. Il contribue à offrir de nouvelles facilités ainsi qu’à façonner des comportements en modifiant les us et coutumes. Les QR Codes peuvent faire l’objet d’échange dans des réseaux sociaux, être associés à des contacts, à des photos, des cadeaux ou de l’argent entre internautes. Imprimer sur des vêtements et accessoires (casquettes, chaussures, …), le QR Code peut contribuer à la mode, à leur promotion tout en permettant d’identifier les personnes – ou groupe de personnes, qui les portent.

Associé à l’usage permanent du téléphone, le QR Code fait le lien entre l’environnement physique réel où il est omniprésent et le monde du traitement de l’information. Il permet par exemples d’activer des services, de se déplacer, manger, gérer des documents, consulter son compte en banque, réaliser des transactions commerciales et des paiements, se connecter à d’autres utilisateurs, partager de l’information, faire du marketing et promouvoir des offres.

Le QR code constitue un pont entre les activités off line et on line assurant la continuité du traçage des individus. Il est alors un véritable outil au service du monde des affaires et un catalyseur de l’efficacité d’actions commerciales. Les plateformes numériques l’ont bien compris et intègrent les usages du QR code dans leurs services.

L’aspect instantané, rapide et facile du QR Code est exploité pour engager l’usager dans une transaction sans qu’il s’en rende vraiment compte, selon un geste reflexe, qui ne favorise pas le temps de la réflexion et annihile de facto toute velléité d’effort nécessaire à la lecture de conditions générales pour contribuer à un consentement éclairé.

 

La Chine, le pays où l’on ne vit pas sans QR Code

Outre toutes les applications liées à chaque instant de la vie et à toutes les activités, le QR Code est devenu en Chine, le moyen pour satisfaire tous les besoins des individus et des entreprises[3]. La lutte contre la pandémie passe également par l’usage du QR Code[4]. Entre autres applications, il sert à suivre l’état de santé de ses habitants dans le cadre de procédures de contrôle d’accès et de mise en quarantaine. C’est également dans ce pays, que le concept de « Crédit social » s’est développé depuis 2014. Le comportement des personnes, les données des téléphones et des applications mobiles, couplées à celles issues des caméras de vidéo surveillance et de reconnaissance faciale, des réseaux sociaux et des activités en ligne (divertissements, achats, …), permettent de noter les personnes (et les entreprises) et de leur accorder des bonus ou des malus en fonction de la note, censée refléter le degré de confiance dont elles seraient dignes[5].

Ce type de dispositif à points et de système de notation, est déjà mis en œuvre partout dans le monde, par toutes les plateformes numériques, notamment sous couvert de notation et d’évaluation de la réputation. Par ailleurs, en France, depuis 1992, le permis de conduire est aussi basé sur un système à points dont le nombre initial de 12 décroit avec les infractions constatées.

Outre les usages du QR Code répandus en Corée du Sud comme à Singapour, le marché du QR code est mondial et sans limite.

 

Le QR Code, au-delà du contrôle

Le QR Code fait partie de la panoplie d’outils mis à disposition par des organisations, qui engendrent des pratiques au service d’une vision de société soutenue par les gouvernements. Cela interpelle la société civile sur leurs intérêt, validité et finalité et l’incite à regarder derrière le miroir sans tain des justifications commerciales, sanitaires et sécuritaires avancées.

Tous les dispositifs numériques que nous utilisons, contribuent à la mise en place d’un système global de surveillance de masse des comportements, des activités, des déplacements, qui en plus, impose des comportements normés selon des critères définis par ceux qui maitrisent les dispositifs techniques et ceux qui les exigent. Le QR Code, n’échappe à cet objectif. Il va bien au-delà de la surveillance et du contrôle. Il contraint insidieusement les individus à se conformer à des règles définies et imposées, comme cela est illustré par le système du crédit social chinois, pour gagner des points ou les garder.

 

Le QR Code au service de la liberté ?

Le QR Code est désormais présenté, dans le contexte de la pandémie, comme une solution « miracle » et hygiéniste – du fait de son côté « sans contact ». Il peut se décliner à l’infini dans des lieux publics (cafés, restaurants, lieux d’hébergement, sportifs, touristiques ou culturels, transports communs, etc.) avec un argumentaire faisant référence généralement à la notion de « retour à la normale » et « liberté ». Mais de quelles normalité et liberté s’agit-il ?

Est-il possible qu’il s’agisse toujours de liberté lorsque les personnes sont contraintes d’utiliser un QR Code ?

Reste -t-il une place pour la liberté et le libre arbitre lorsque le choix doit s’opérer entre accepter d’investir dans un smartphone, de télécharger des applications, être suivi à la trace et être contrôlé par un dispositif technique et organisationnel et entre devoir renoncer à accéder à des services et infrastructures qui ne sont plus accessibles autrement ?

Aurions-nous oublié que la normalité n’est pas d’être mis sous tutelle numérique et en posture permanente de surveillé ?

Renonçons-nous à l’espoir d’une liberté numérique possible parce qu’elle demande un effort, un engagement pour défendre les droits humains ou parce qu’elle est incompatible avec la manière dont l’économie numérique se développe ?

Aurions-nous oublié le long poème « Liberté, j’écris ton nom » que Paul Eluard écrivit en 1941 pour le mouvement de lutte pour la libération et pour raviver l’espoir de tous ?

« Sur mes cahiers d’écolier / Sur mon pupitre et les arbres / Sur le sable sur la neige / J’écris ton nom/ … Sur les routes déployées…/ …Sur les objets familiers / … J’écris ton nom / … Et par le pouvoir d’un mot / Je recommence ma vie/ Je suis née pour te connaître / Pour te nommer/ Liberté ».

 

Esprit de liberté et de libération qu’es-tu devenu ?

QR Code et passeports numériques de toutes sortes, de quoi êtes-vous réellement le nom ?

 

 

Notes

[1] https://www.barcodefaq.com/1d/code-39/logmars/

[2] ISO/IEC 18004:2015 ; Technologies de l’information — Technologie d’identification automatique et de capture des données — Spécification de la symbologie de code à barres Code QR (la version de 2015 a été révisée en 2021). https://www.iso.org/fr/standard/62021.html

[3] https://marketingtochina.com/the-ultimate-guide-to-qr-codes-in-china/

[4] https://www.cnn.com/2020/04/15/asia/china-coronavirus-qr-code-intl-hnk/index.html

[5] https://www.rfi.fr/fr/asie-pacifique/20200102-chine-2020-notation-citoyens-entreprises-occident-credit-social

https://linc.cnil.fr/fr/le-credit-social-chinois-et-le-dilemme-ethique-de-la-confiance-par-la-notation

Solange Ghernaouti

Docteur en informatique, la professeure Solange Ghernaouti dirige le Swiss Cybersecurity Advisory & Research Group (UNIL) est pionnière de l’interdisciplinarité de la sécurité numérique, experte internationale en cybersécurité et cyberdéfense. Auteure de nombreux livres et publications, elle est membre de l’Académie suisse des sciences techniques, de la Commission suisse de l’Unesco, Chevalier de la Légion d'honneur.

8 réponses à “QR Code, de quoi es-tu le nom ?

  1. Bonjour Professeure, Merci pour cet excellent éclairage avec historique passionnant. C’est si rare en cette époque pour le moins troublée.
    Le QR code ou comment une toute petite bête peut devenir un horrible parasite très difficile à éradiquer.
    Pour la part, pas de QR code destiné au pistage. Préférant toujours l’absolue extrême discrétion, je ne téléchargerai aucune application de ce type. Et si certains cafés/restaurants ne nous acceptent plus, tant pis pour eux. Il y en a d’autres à profusion ! Tests “grandeur nature” effectués, y compris à l’étranger.
    Je garde mon libre arbitre et les remarques déplacées sont comme de l’eau sur les plumes des canards, sans effet.
    Les autorités ont décidé de mélanger la “liberté” avec le “contrôle absolu” de nos vies. Alors répondons par la négation discrète.
    Un beau dimanche ensoleillé.
    “Bene vixit qui bene latuit”

  2. Merci pour cette excellente information et donc de mise en garde bien ! Monsieur Stephan Meyerhans, surveillant des prix, de la protection de la personnalité, etc. de la confédération suisse, a t il eu un droit de regard ? Et si oui, comment les éventuelles critiques de son service ont elles été reçues et prises en compte ?

  3. Bravo pour votre ecrit…et quel courage…!
    On pourrait dire aussi “etre ou ne pas etre”, soit un choix sur la condition humaine que l’ on nous prepare si on n’ y prend garde.
    la vie libre est une chose si importante et si belle…que ce serait un malheur pour notre humanite de l’ oublier. Pendant des siecles nous avons lutte contre l’esclavage…et alors maintenant? Il faudrait que votre voix porte davantage…afin de reveiller toutes les voix et la conscience des ombres (nous, le commun).
    On espere…mais il faut agir…afin de mettre des limites a l’asservissement des consciences. nous, vous, eux, tous les autres… !
    La science, c’est formidable mais chaque avancee doit etre faite en faveur de l’homme et non a son asservissement.
    Merci encore pour vos ecrits.

    .

  4. Merci pour votre article de blog – le QR code, signe de la servitude du XXIe siècle… Votre blog est un espace de réflexion critique des mutations profonde de noter réalité. C’est si rare pour être souligné. Partout ailleurs, tout n’est que sourire béat devant cette transformation implacable de nos vie, si peu discutée.
    L’informatique aurait pu être une dynamique de libération et de rencontre des personnes, mais elle se révèle toujours plus un instrument de façonnement d’une réalité totalitaire et militaire – hélas.

  5. «Esprit de liberté et de libération qu’es-tu devenu ?»

    Au XVIème siècle déjà Etienne de La Boétie a tenté de répondre à cette question avec «le Discours de la servitude volontaire».
    Pour La Boétie, «Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres».
    Toute la perversité du système technocratique qui se met en place est de fixer le prix du refus de servir si haut qu’il découragera la majorité.

    Lien possible wikipedia “discours de la servitude volontaire”

  6. L’asservissement commence avec le smart phone. Je n’en possède pas.
    Ma question est de savoir combien de temps encore la non-possession
    de téléphone portable restera légale. Et là, je m’inquiète. Liberté, où es-tu ?

  7. Jusqu’à preuve du contraire, la surveillance numérique, avec ou sans code barre, ne peut s’exercer que sur le monde extérieur, physique. Or, l’être humain n’est pas que matière et mouvement. Il est aussi doué de conscience et sait s’arrêter pour préméditer ses actes ou, comme on dit, se hâter lentement (avec sa désormais légendaire version pandémique, le “aussi vite que possible, aussi lentement que nécessaire” d’Alain Berset).

    Si “Big Brother” peut en effet contrôler et surveiller chacun de nos mouvement (pas seulement ceux des Chinois), si mon fournisseur d’alimentation connaît déjà tous mes penchants en la matière via mes achats en ligne, en revanche que sait-il de ma vie intérieure? Elle ne s’alimente pas au supermarché, ni au restaurant, encore moins au spectacle ou dans un stade sportif. Elle n’a pas besoin d’EasyJet pour se dépayser. Le vrai voyage n’est-il pas intérieur, comme dit Pierre Emmanuel? Et le temps est encore loin où les jeux vidéos pourront rivaliser avec l’imaginaire à cet égard. Aucun code barre n’a encore été inventé pour l’estampiller, que l’on sache.

  8. Il ne faut pas oublier une base essentielle : le QR Code -comme toute autre chose d’ailleurs- est une belle invention tres utile , mais c’est l’usage qu’on en fait (et en particulier son détournement) qui est condamnable.
    Merci pour votre excellent exposé.

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