Mendicité: ne nous ôtons pas l’épine du pied

Je viens de me procurer une feuille de signatures pour le référendum contre l’interdiction de la mendicité dans le canton de Vaud, et j’espère pouvoir la renvoyer entièrement remplie au comité référendaire. Je sais que cela va être difficile, du fait que, pour  la plupart des gens, il faut décourager la perpétuation des réseaux de mendicité organisée des Roms (puisque c’est d’eux qu’il s’agit). De plus, nous sommes presque toutes et tous exaspérés (moi la première) par ces femmes et ces hommes agenouillés ou pliés en deux sans nécessité, dans une posture aussi humiliante pour nous que pour eux, psalmodiant des implorations tout droit sorties du XIXe siècle. Mais justement.

L’exaspération que suscitent en nous ces pauvres dérangeants nous fait sortir de notre zone de confort moral. Colère, dégoût, pitié, honte de ne pas donner et sensation de se faire avoir les rares fois qu’on donne, bref impression de faire faux quoi qu’on fasse : ce n’est pas ainsi qu’il nous plaît d’aider nos semblables. Mais justement, toutes ces émotions troubles ne sont-elles pas, désormais, le seul canal par où peut passer, dans un pays préservé comme la Suisse, la conscience vive et non aseptisée que la pauvreté est un scandale  et une insulte à l’humanité ? Ces gens, nous le savons, sont issus d’une communauté discriminée, mais  leur stratégie collective manifestement bien rodée  refroidit notre générosité et leurs attitudes personnelles nous révulsent. Supporter cette contradiction ingérable, continuer à nous exposer à ce malaise, n’est-ce pas désormais, à notre époque de charité bien ordonnée, le seul moyen de ne pas oublier que des conditions de vie comme celles des Roms ne devraient juste pas exister ?

C’est insupportable, oui c’est insupportable, comme une épine dans le pied alors que nous marchons dans les rues proprettes de nos villes. Nous aimons mieux les pauvres dont la proximité physique ne nous agresse pas comme une mauvaise odeur, et surtout les pauvres au-dessus de tout soupçon. Mais si nous nous ôtons cette épine du pied, c’est la pauvreté qui nous paraîtra définitivement supportable.

La culture du viol

On discute ferme sur la répression légale et judiciaire du viol, et c’est très bien, mais j’aimerais soulever une question qui se situe en amont de ce débat : au fait, pourquoi des hommes violent-ils des femmes ? Pourquoi les femmes, en tant que catégorie, se trouvent-elles en position d’être violées par des hommes, quelle que soit leur naïveté ou la longueur de leur jupe ? Pourquoi sont-elles cette moitié de la population qui doit être protégée des potentiels assauts sexuels de l’autre moitié ?

Non, non et non, ce n’est pas seulement parce que, anatomiquement parlant (configuration des organes, différence de force musculaire), c’est évidemment plus facile pour un homme de violer une femme que le contraire. Ce qui est facile à faire n’est pas nécessairement désirable. Il faut remonter plus haut dans l’échelle des causes, jusqu’aux représentations archaïques, inscrites au plus profond de l’inconscient collectif, selon lesquelles l’homme (le mâle) est «par nature» un prédateur, et la femme est «par nature» une proie. Tout notre imaginaire, à commencer par la mythologie et les textes sacrés, est imbibé de l’idée que les femmes sont quelque chose que les hommes doivent posséder.

Je ne veux pas salir mon clavier en évoquant les déclarations et les comportements de qui vous savez (D.T.). Elevons le propos et parlons de philosophie. Dans son remarquable essai L’Etude et le Rouet (Seuil, 1989), pas assez médité dans les auditoires, la philosophe française Michèle Le Doeuff propose un petit florilège de citations révélatrices de Jean-Paul Sartre. Celle-ci par exemple: «Le savant est le chasseur qui surprend une nudité blanche et qui la viole de son regard.» Une autre pour la route ? «La vue est jouissance, voir c’est déflorer.»

Je ne vais pas allonger, entre Sartre et les autres ma courte vie humaine n’y suffirait pas.

Mais c’était juste pour dire que la «culture du viol», encore et toujours omniprésente dans notre société, ne concerne pas seulement les relations concrètes hommes/femmes, mais des pans entiers de notre appareil symbolique.

Le bonheur est chose légère

Si la guerre est une chose trop sérieuse pour être laissée aux militaires, comme disait je ne sais plus quel homme d’Etat français, le bonheur, comme aurait pu le dire Jean-Villard Gilles, est une chose trop légère pour être laissée aux sociologues. Aux psychologues aussi, d’ailleurs. Aux politologues, idem. Et même aux philosophes, pourtant spécialistes des concepts insaisissables.

D’après ce que j’ai compris à travers les médias (dont Le Temps, dans son édition du 5 octobre), Le Centre de compétences suisse en sciences sociales (FORS) a publié une recherche sur le «bien-être subjectif» des Suisses. Apparemment, cette recherche n’abuse pas du mot «bonheur» – ouf, c’est bien assez d’entendre les économistes mesurer «le moral» des consommateurs à l’aune de leur décompte de carte de crédit (gare, Noël approche, aurons-nous le moral ?). Mais «bien-être», c’est à peine mieux, c’est composé de «bien» et «être», deux notions quand même un chouia plus abstraites que «I-Phone 7» et même que «place en crèche» (je dis ça parce qu’un des résultats de l’étude fait apparaître, ce qui n’est pas une découverte, qu’une politique familiale défectueuse peut sérieusement amocher la joie d’être parents).

Mais qu’est-ce que c’est que cette manie de vouloir évaluer scientifiquement l’état d’épanouissement intérieur des gens? L’étude du FORS se concentre sur la relation entre ce fameux «bien-être subjectif» et un certain nombre de «variables objectives» tenant à l’organisation de la société. C’est très bien de montrer que certaines insatisfactions ont leur origine, directe, ou indirecte, dans l’inégalité. C’est le grand mérite des sciences sociales de nous rappeler que vivre mieux est aussi une affaire politique. Mais le «bien-être» existentiel, sans parler du bonheur, ce sont des concepts qu’elles ne devraient pas utiliser.

En 2014, en Suisse, 754 hommes et 247 femmes se sont suicidé.e.s, ce qui fait monter le taux des morts volontaires dans notre pays à 13 pour 100.000 habitants, un peu au-dessus de la moyenne européenne. Qu’est ce qui s’est passé dans la tête de ces personnes, quelle tragique alchimie s’est-elle produite entre les insatisfactions sociales et une douleur irréductible à toute analyse politique ? Qu’est ce qui se passe, à l’inverse, dans la tête de celles et ceux qui se sentent heureux contre toute évidence sociale ? Il y a des mots qu’il faudrait laisser aux poètes.

Fitness ferroviaire

Le nom RailClean pour désigner le service de nettoyage des CFF était déjà agaçant, comme toutes les innombrables appellations anglicisantes désormais adoptées par les organismes fédéraux ; mais ça restait bénin, juste de quoi faire monter les tours à quelques attardés refusant l’évidence, à savoir que l’anglais, surtout parlé avec un poil de raideur alémanique (sviss au lieu de swiss, si vous voyez ce que je veux dire), est désormais la langue où se dit ce qui importe en Svitzerland. Avec RailFit, le nom choisi (par McKinsey, si ça se trouve) pour le programme d’économies de l’entreprise susmentionnée, c’est beaucoup plus grave, nous touchons à l’anthropologie.

Il n’y aura plus, comme disait l’autre, ni Alémanique, ni Romand (ça casse le rythme de l’envolée, mais ajoutons : ni Tessinois), ni technicienne de surface ni chirurgien cardiaque, ni homme ni femme bien sûr, etc. etc. , car vous serez, toutes et tous, des exemplaires humains fit. Dès lors, les craintes d’un accroissement de la «déshumanisation», exprimées par le syndicat de la branche, ont en réalité quelque chose de pathétique : comme si ça ne faisait pas un bail que la définition de l’«humain» n’a plus grand-chose à voir avec cette vieille lune qu’est l’humanisme. L’«humain», de nos jours, c’est l’efficace, le sans états d’âme, le dégraissé.

Je ne connais rien à la politique des transports, ni aux problèmes particuliers des CFF, dont le patron, Andreas Meyer, semble avoir très peu de ventre, je ne sais pas si vous l’avez vu sur les photos. Mis à part son salaire, qui fait un peu gras, il a l’air d’une publicité vivante pour la fittisation de son entreprise. Mais je m’égare. Point de vue rationalité économique, il est possible que les CFF n’aient pas tout tort. Ce qui me fait dresser les cheveux sur la tête, c’est la conception du monde dont s’inspire leur stratégie de communication. J’en viens presque à éprouver de la sympathie pour Donald Trump, dont le bulletin de santé révèle qu’il a quelques kilos en trop.

La pneumonie a-t-elle un sexe?

Absolument fascinant. Lundi 12 septembre, dans l’émission Forum de la RTS, le journaliste demande à un expert états-unien si c’est parce que Clinton est une candidatE (il appuie sur le e) que sa pneumonie fait tellement débat. L’expert répond complètement à côté, dressant la liste des candidats (masculins) que le Parti Démocrate pourrait décider de présenter à sa place en cas de problème de santé permanent avéré. Soit il n’a pas compris la question (pourtant, même s’il est anglophone, il parle un excellent français), soit il l’a trouvée si peu intéressante qu’il a préféré la zapper. Le journaliste repose la question en l’explicitant. Cette fois l’expert y répond, mais avec des considérations d’une brièveté et d’une banalité consternantes, qui tranchent avec la pertinence et la subtilité de ses réponses aux questions précédentes.

En réalité, posée de cette manière, la question ne pouvait pas avoir de réponse simple (cela étant dit, merci quand même au journaliste de l’avoir posée !) Le traitement médiatique réservé à un politicien ou à une politicienne, l’idée que l’électorat se fait de lui ou d’elle, sa popularité ou son impopularité, ses chances de succès ou d’échec etc., tout cela dépend d’une énorme quantité de facteurs qui font système, c’est-à-dire qui s’influencent mutuellement. Le sexe de la personnalité en question est un de ces facteurs mais, à notre époque de misogynie vertueusement refoulée, il n’agit jamais à l’état pur.

Il n’y a pas de relation directe de cause à effet entre le fait d’être un homme ou une femme et le fait de susciter des opinions positives ou négatives. Par contre, le fait d’être un homme ou une femme, avec tout ce que cela peut charrier de stéréotypes, de préjugés et d’attentes différenciées forgées par la culture, interagit intimement et subrepticement avec les autres facteurs (profil, parcours, positionnement et action politique etc.) et en modifie la perception. On ne peut pas savoir si, toutes choses étant égales par ailleurs, la pneumonie d’un candidat homme aurait suscité les mêmes réactions et les mêmes interrogations que la pneumonie d’Hillary Clinton, tout simplement parce que toutes choses ne peuvent pas être égales par ailleurs. Pas seulement du fait que Madame Clinton est une femme, mais bien du fait que son identité de femme s’est infiltrée depuis des décennies dans l’interprétation des multiples facteurs (y compris ceux n’ayant rien à voir avec son sexe) qui composent sa personnalité.

Sans tabous et décomplexé

Il y a quelques jours, j’ai lu dans un commentaire sur la démission d’Emmanuel Macron que ce monsieur n’hésitait pas à briser les tabous des socialistes français (notamment en ce qui concerne la législation sur le travail), et je me suis dit : sûrement, avant la fin du papier, on va le qualifier de représentant d’une gauche décomplexée. Ce qui n’a pas manqué, quelques lignes plus loin. Notez que je ne mérite pas de félicitations particulières pour ma perspicacité, briser les tabous et décomplexé vont toujours ensemble dans la prose médiatique contemporaine.

Jusque-là, je n’avais pas d’opinion particulière sur Emmanuel Macron, mais là j’ai fait ma religion, si j’étais Française (ce que je ne suis pas), je ne voterais certainement pas pour lui au cas où il se présenterait à la présidentielle. Parce que voilà, je fais mon coming out, une société sans tabous et sans complexes, ça ne me dit rien de bon.

Les tabous, aussi absurdes et oppressifs qu’ils puissent nous paraître parfois, servent à nous rappeler la dimension éthique de notre rapport à autrui, et quand on s’amuse à jouer aux quilles avec, on en revient à un deçà de la civilisation. C’est ce que vient de faire, par exemple, Charlie Hebdo, en publiant un dessin gratuitement insultant pour les victimes du séisme en Italie centrale. Je suis par principe contre toute forme de censure, mais je n’en pense pas moins que la liberté d’expression effrénée, celle qui blesse et qui tue au seul nom de sa propre gloire, c’est une sauvagerie qui n’a plus rien d’humain.

Quant aux complexes, ce mot est une auberge espagnole, mais il désigne en général des tourments moraux découlant de la perception que nous avons de notre incomplétude, et le tic de langage qui semble vouloir nous encourager à nous en débarrasser est anthropologiquement tout sauf innocent. Se sentir, pour une raison ou pour une autre, inadéquat.e aux attentes d’autrui, c’est plutôt bon signe point de vue conscience morale. En l’occurrence, les complexes dont Monsieur Macron est apparemment indemne sont, si je comprends bien, les complexes d’infidélité qu’il pourrait éprouver à l’égard des objectifs traditionnels de sa famille politique. Eh bien, je n’ai rien contre les aggiornamentos idéologiques, mais je me méfie de ceux qui les opèrent sans douleur.

Hollande, Sarko et l’obsolescence programmée

Chic, c’est la rentrée littéraire ! Miam miam, Conversations privées avec le président, des entretiens avec François Hollande ! Tout pour la France , de Nicolas Sarkozy, qui sort aujourd’hui ! Voilà deux ouvrages de choix qui, quand je m’en serai délectée, trouveront place dans ma bibliothèque, le premier, ordre alphabétique oblige, entre Siddharta de Hermann Hesse et Les particules élémentaires de Michel Houellebecq, le deuxième entre L’Art de la joie de Goliarda Sapienza et La Vallée heureuse d’Annemarie Schwarzenbach…

Je sais, je sais, je suis d’une ignoble mauvaise foi, et puis, il n’y a pas que la littérature dans la vie, à d’autres endroits de ma bibliothèque figurent, par exemple, La Cuisine provençale, Jardins de terrasses et de balcons, 101 conseils pour vous soigner par l’homéopathie, Le Langage des Vaudois, Le Ranz des vaches etc. Mais j’aimerais expliciter ma pensée, c’est-à-dire expliquer pourquoi, hier matin, quand j’ai entendu à la radio que Nicolas Sarkozy a choisi le médium d’«un livre» pour annoncer sa candidature à un deuxième mandat de président de la République française, la nouvelle (celle du médium, pas de la candidature) m’a crissé dans les oreilles.

Cela n’a, donc, rien à voir avec les opinions politiques et la personnalité de Sarko (ou de Hollande), cela a à voir avec l’idée que je me fais de ce qu’on appelle «un livre». A mon avis, ce qui distingue vraiment un livre de tout autre produit imprimé ou virtuellement imprimable (sans parler des innombrables autres moyens de communication disponibles en 2016), c’est un minimum d’ambition de durer. Il peut s’agir d’un roman, d’un recueil de poèmes, d’un essai – ou d’un manuel pour faire les nœuds marins, d’un répertoire des maladies psychiques ou d’un album illustré sur les plantes aromatiques ; ce qui compte, c’est que celui ou celle qui l’a écrit a eu l’espoir (illusoire ou non, peu importe) de l’inscrire dans le temps. Dieu par la face Nord de Hervé Clerc, acheté il y a déjà plusieurs mois sur la recommandation d’Emmanuel Carrère dans Le Monde des Livres : encore même pas ouvert. La Gymnastique chinoise, acheté sur le conseil d’une amie dans une lointaine période de bonnes résolutions: à peine feuilleté. Mais je sais que dans un an, dans trois ans, dans cinq ans, quand le moment me paraîtra opportun pour me consacrer à ma forme spirituelle ou musculaire, le contenu de ces deux volumes n’aura rien perdu de sa valeur.

Par contre, faut-il vraiment continuer à appeler «livres» des produits intentionnellement écrits et publiés pour être consommés tout de suite ou jamais, qu’on peut jeter sans états d’âme au vieux papier après les avoir lus pour cause d’obsolescence programmée ?

Migrations: bisounours toi-même

Les gens qui nous gouvernent, en Suisse ou ailleurs en Europe, même les plus éclairés sur les causes et les perspectives de la crise migratoire, sont obligés de s’en tenir à un discours recevable par leurs concitoyennes et concitoyens – c’est-à-dire axé, dans le meilleur des cas, sur la nécessité de revoir à la hausse nos capacités de secours et d’accueil et de garantir le respect, trop souvent bafoué, des droits humains. Aucune politicienne, aucun politicien ayant toute sa tête (et un mandat à conserver) ne va dire tout de go aux Suisses ou aux ressortissants des autres pays nantis la vérité vraie, à savoir que les migrations ne vont pas s’arrêter mais s’intensifier, que continuer à nous arc-bouter sur nos frontières et notre prospérité ne constitue en aucun cas une solution durable et que nous ne nous sortirons de cette situation dramatique qu’en repensant radicalement les possibilités de circulation, d’établissement et d’emploi de toutes les populations de la terre sur toute la terre.

Un tel message n’aurait évidemment aucune chance d’être entendu, il fait violence à notre manière de percevoir l’organisation du monde et plus généralement à ce qui semble être la nature humaine (la mienne aussi, bien entendu), qui nous incline à fredonner la scie «la barque est pleine» plutôt qu’à nous sentir «tous sur le même bateau». De plus, dans cette affaire, aucun pays ne peut agir tout seul, autant dire que la ministre ou le parlementaire qui enfourcherait ce cheval se retrouverait vite les quatre fers en l’air.

Alors, oui, on se chicane de bon cœur avec les forces de la droite extrême, qui voudraient rejeter tout le monde à la mer, sur des sujets tels que la catégorisation des migrants, le nombre «supportable» de ces intrus pour tel ou tel pays, les conditions de leur séjour chez nous, la ligne rouge à ne pas franchir dans nos états de droit ; mais foncièrement le traitement politique du problème dans les pays occidentaux conforte l’opinion dominante selon laquelle les migrations sont un phénomène perturbateur qu’il faut le plus possible contenir et, à terme, idéalement, supprimer.

Ce qui m’inquiète, dans cette histoire, c’est que les analyses non politiciennes de la situation, n’étant pas ou guère relayées par les décideurs, n’ont pratiquement aucune chance d’entrer dans le débat public. Je veux parler des analyses produites par la classe bien connue de parasites de la société que sont les sociologues, les politologues, les historien.ne.s, les démographes, les psychologues, les philosophes, bref les intellectuel.le.s, cette engeance malfaisante qui revendique, comme dirait Florent Pagny, sa «liberté de penser». Pourtant, les véritables «bisounours» – crétine injure lancée à tout bout de champ par les tenants de la ligne dure à leurs adversaires – ce sont celles et ceux qui invitent leurs compatriotes à continuer à barboter dans le pot de miel de leur illusoire indépendance, et pas celles et ceux qui réfléchissent lucidement à la manière de sortir l’humanité de la mouise collective où elle est en train de s’enfoncer.

Pourquoi Elena Ferrante est une écrivaine prodigieuse

L’édition de poche de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante traîne sur les linges de bain cet été en Suisse romande, et il paraît que My brilliant friend fait aussi un tabac chez les anglophones. Le deuxième volume de cette grande quadrilogie napolitaine a déjà été traduit (en français : Le nouveau nom) et on peut espérer que les deux autres suivront. Pour ma part, j’ai lu les trois premiers en italien et, si je n’ai pas encore lu le quatrième, c’est parce que je fais comme les enfants qui laissent une partie de leurs frites sur un coin de l’assiette pendant qu’ils finissent leur tranche de rôti : je veux m’en garder un peu pour plus tard.

Il n’est pas fréquent que je m’enthousiasme pour les best-sellers, et s’il m’arrive d’en lire, c’est généralement avec la sensation désagréable que, littérairement parlant, je suis en train de me faire avoir. Rien de tel ici, au contraire : le plaisir de la lecture est magnifié par la satisfaction de constater que, pour une fois, le succès public correspond à la grandeur de l’œuvre. D’où vient cette grandeur ? En un mot comme en cent, du fait qu’Elena Ferrante a pris le parti de restituer l’universalité de la condition humaine à travers une exploration radicale de la subjectivité féminine – alors que, il faut bien l’admettre, l’enracinement de l’universel dans le féminin reste encore assez rarement pratiqué en littérature.

L’histoire de l’amitié de Lenù et de Lila, nées toutes les deux dans un faubourg pauvre de Naples au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, nous tient en haleine comme une série, sans être (presque) jamais cousue de fil blanc. Et bien sûr, la description du contexte social où grandissent les deux amies est fascinante : misère, violence, ignorance, corruption, clientélisme, machisme, superstition, crimes d’honneur, toute une culture obscure sous le soleil méridional, que l’amour des livres des deux protagonistes déchire ça et là d’éclairs venus d’un autre monde.

Tout cela a été dit et loué ailleurs, j’aimerais quant à moi relever autre chose. Les deux amies sont l’une et l’autre supérieurement intelligentes et avides de connaissance, chacune dans son genre : Lenù, la narratrice, est une étudiante réfléchie, brillante et acharnée ; Lila est une rebelle surdouée, capable de déployer sans effort sa créativité dans des domaines aussi divers que l’écriture, le stylisme de chaussures ou l’informatique naissante. Toutes les deux sont freinées dans leur épanouissement intellectuel par leurs familles respectives et leur milieu, où les études sont considérées comme une activité exotique et inutile. Leurs destins seront différents, je ne vais pas les raconter ici. Ce à quoi je veux en venir, c’est que leur expérience à toutes les deux (aussi différente soit-elle entre l’une et l’autre) ne se résume pas à un affrontement entre les deux forces contraires de la passion intellectuelle et du déterminisme de classe ; il y a aussi, surtout, s’infiltrant partout, contaminant tout, rehaussant et rabaissant tout, la conscience aigüe et permanente d’être des filles.

Des filles dans un milieu brutal et arriéré où un père peut jeter impunément son enfant par la fenêtre, où un marié peut violer impunément sa jeune épouse la nuit de noces, où un patron peut palper impunément les fesses de son employée, où tout homme peut impunément maltraiter et battre la femme dont il s’estime le légitime propriétaire. Mais aussi des filles telles qu’on les a fabriquées et telles qu’on continue à les fabriquer à large échelle encore aujourd’hui dans tous les pays et tous les milieux : obsessionnellement préoccupées par leur corps, par ses fonctions reproductrices, par son pouvoir de séduction (on se concentre moins bien sur les théories philosophiques ou sur la trigonométrie si on est terrorisée à cause d’un retard de règles ou inquiète parce qu’on a trop de poitrine ou pas assez…) ; trop dépendantes du regard et de l’approbation des mâles pour s’octroyer le droit de gérer sans complexes leur vie et notamment de se sentir tout à fait chez elles dans le monde des idées.

Comme Annie Ernaux dans l’espace francophone, Elena Ferrante dit tout haut des choses universelles sur les rapports entre les sexes que peu de gens, femmes et hommes, osent encore penser, même tout bas.  Notre société est infiniment plus progressiste que celle des quartiers déshérités de Naples dans l’après-guerre, et même que celle de la province française dans les années 1960-1970, mais l’imaginaire collectif évolue bien plus lentement que les lois, et même que les mœurs. Des livres comme ceux de Annie Ernaux ou Elena Ferrante nous font au moins plonger le nez dedans.

Les femmes à l’armée et les hommes à la maison

L’émission «Forum» de la RTS a eu l’exquis bon goût, le dimanche 10 juillet, d’inviter deux hommes (individus mâles) à débattre de la proposition d’un groupe de travail visant à instituer l’obligation de servir dans l’armée pour les femmes. Cela s’explique, on parlait de choses sérieuses : l’armée, un truc de mecs, des vrais, depuis que le monde est monde, et l’économie, où que l’on sache il y a quand même quelques femmes par-ci par là, mais où le vrai pouvoir est encore largement en mains masculines.

Le sujet du débat, donc, était celui des conséquences éventuelles d’une telle obligation sur la bonne marche des entreprises. La question mérite d’être posée. Mais posera-t-on aussi, dans ce débat naissant, les deux véritables questions de fond que soulève cette proposition farfelue ?

Première question. Est-ce vraiment dans l’armée suisse telle qu’elle est, ou même carrément dans une entité appelée «armée», qu’il faudrait intégrer les femmes à large échelle pour les faire participer à la défense du pays ? Ne faudrait-il pas plutôt commencer par changer le nom de cette institution, abandonner le folklore du fusil d’assaut (à la maison ou pas), des tenues de camouflage et des uniformes qui envahissent les trains suisses le dimanche soir et, surtout, donner un sérieux coup d’accélérateur aux réformes en cours visant à une meilleure prise en compte des vraies menaces contemporaines? Confier aux femmes comme aux hommes la préservation de l’intégrité et de la sécurité de la population, c’est une belle idée, mais certainement pas dans le cadre d’une institution qui est encore loin de s’être débarrassée de ses origines archaïques et patriarcales.

Deuxième question, et là j’arrive à peine à la formuler tellement ça me fait rire. Le modèle norvégien !!! Mais est-ce que vous avez, messieurs, une petite idée du système social de la Norvège, et notamment de la durée du congé parental dans ce pays ? Vous parlez (je m’adresse toujours aux deux interlocuteurs du débat de «Forum» ) des chances qui seraient ainsi offertes aux femmes de participer à des activités technologiquement intéressantes. Commencez par leur offrir la possibilité de rester actives dans de bonnes conditions quand elles deviennent mères, et après on en reparlera.

Bon, il paraît que cette proposition, c’est juste un ballon d’essai et que, telle quelle, personne n’est vraiment pour. Eh bien, messieurs, je vais vous étonner, moi, je suis pour. A condition que la loi institue l’obligation de servir pour les hommes à la maison, à égalité avec les femmes et avec toutes les mesures de contrainte nécessaires. Oui, je vous assure, dans ce cas, je suis pour.