La vérité sort de la bouche de Madonna

Dans les camps de réfugiés au Liban, des Syriennes mineures sont forcées d’épouser, souvent avec l’approbation active de leurs mères, des hommes choisis par les mâles de la famille (Le Monde, 16 décembre 2016, p. 4). Chez ces gens-là, monsieur, on marie les filles de force, même à 13 ans, et l’égalité de la femme (sic), pilier de nos valeurs, ils ne savent pas ce que c’est : comment voulez-vous qu’ils s’intègrent chez nous ?

Ces gens-là sont nombreux sur la surface de la planète. Une dame originaire d’un pays situé bien plus à l’Est que ceux du Proche-Orient vient faire la connaissance d’un bébé né dans son immeuble, dans un quartier résidentiel d’une ville romande. «Félicitations, dit-elle à la maman, surtout que c’est un garçon, et dans une famille, ce sont quand même les garçons qui comptent.» Quand je vous disais que notre culture est nettement plus évoluée.

A la place de jeux (nous sommes toujours en Suisse romande), une fillette de quatre ans qui aime les sensations fortes imprime au tourniquet des poussées vertigineuses. Un petit garçon de son âge se tient craintivement à bonne distance, puis finalement se décide, sur les insistances de sa grand-mère, à s’installer, pas très rassuré, à côté de la petite fille. «Ah, bravo, mon chéri, s’exclame la grand-mère, je le savais que tu es un vrai garçon!» Et aux autres adultes présents : «C’est un fait, les garçons sont plus courageux que les filles !» Là, manque de bol, la dame est suissesse depuis au moins sept générations.

Où je veux en venir ? A deux choses. Premièrement, n’en déplaise à ceux, et à celles, qui gonflent leur jabot en affirmant que la Suisse est un parangon de vertu égalitaire (généralement dans le but de disqualifier les potentiels intrus qui menacent notre beau pays), la différence entre le massacre moral d’une adolescente et la transmission de préjugés sexistes aux enfants est certes énorme, mais c’est seulement une différence de degré. Evidemment, c’est plus grave de marier sa fille de force, ou de proclamer qu’un héritier mâle vaut mieux qu’une héritière femelle, que d’exalter (de plus contre toute évidence) le courage comme une qualité masculine ; mais ces attitudes ont la même origine, cela s’appelle, selon les termes de l’anthropologue Françoise Héritier, la «valence différentielle des sexes», et à voir ce qui se passe chez nous point de vue violence machiste, inégalité des salaires ou partage boiteux des tâches ménagères (j’arrête parce que la liste serait trop longue), nous ferions mieux de nous abstenir de donner des leçons.

Deuxièmement, Madonna a eu mille fois raison de dire publiquement, dans le cadre d’une récente et énergique diatribe contre le sexisme, que «les femmes ont été opprimées si longtemps qu’elles croient ce que les hommes pensent d’elles» (Le Temps, 15 décembre 2016, p. 2). Les femmes votent pour Trump, lisent Jean d’Ormesson et, s’il y a lieu, se font appeler directeur plutôt que directrice parce que ça fait plus sérieux (pas toutes les femmes, bien sûr, on se comprend). Mais ce n’est pas parce qu’elles sont plus idiotes que les hommes, c’est parce qu’on leur a farci la tête avec la supériorité masculine depuis bien avant qu’elles soient dans le ventre de leur mère. Ça fait des millénaires que ça dure, en Orient, en Occident et sur la lune, et je n’ai pas l’impression qu’on soit partis pour un tournant en 2017.

Les émotions et les tripes, ne pas confondre!

Il cervello della pancia, le cerveau des tripes. On commence à le savoir, que le populisme existe sous des formes moins policées et plus explicites que celles qui ont cours en Suisse (du moins publiquement) ; mais ça fait quand même de l’effet d’entendre, à l’heure du deuxième café, dans l’excellente émission «Tout un monde» de La Première, un extrait d’une vocifération de Beppe Grillo, le leader du mouvement Cinq Etoiles, incitant les Italiens à voter avec «le cerveau des tripes» lors du referendum du 4 décembre prochain (c’était le mercredi 30 novembre, vers les 8h.20).

Selon une analyse assez répandue depuis désormais plusieurs années, la défaite de la rationalité par «l’émotionnel» serait la plaie des démocraties contemporaines. En réalité, nous le savons bien, la rationalité censée présider aux processus décisionnels en politique est un mythe de la modernité, qu’il est rassurant d’invoquer mais qui n’a jamais exercé un effet déterminant sur la relation entre le peuple et celles et ceux qui le gouvernent. Depuis que les démocraties existent, on gouverne et on vote avec les émotions, et il serait plus salutaire de le reconnaître plutôt que de déplorer la perte d’un âge d’or de la rationalité qui n’a jamais existé. Seulement, les émotions, ce ne sont pas les tripes, et pour contrer le populisme abject à la Beppe Grillo on aurait intérêt à arrêter de les confondre.

«Les émotions, c’est tout ce que nous avons», disait un personnage du film Youth de Paolo Sorrentino. Les émotions, c’est ce qui nous relie au monde, c’est ce qui nous fait jouir et souffrir, désirer et aimer, mais aussi ce qui nous pousse à apprendre et à penser. Bien sûr, elles nous font dérailler dix fois par jour, et elles peuvent nous induire en erreur sur nos véritables besoins ; mais ce sont elles aussi qui nous donnent l’élan pour ne pas vivre comme des robots, pour chercher du sens à nos existences.

Ne pas nier les émotions, ni les siennes ni celles du peuple, tenter de les recadrer, de les inclure dans une relation dialectique avec la raison, bref de leur donner leur pleine humanité, c’est ce qu’on peut attendre d’un politicien ou d’une politicienne responsable. Par contre, enfermer les émotions dans les tripes, les figer dans la dimension la moins évolutive et la moins maîtrisable de notre être, comme le font Beppe Grillo et bien d’autres qui ne le disent pas, ce n’est ni plus ni moins que les déshumaniser.

Mes larmes de rage pour Hillary

Chère Hillary,

Vous n’avez jamais été mon idole en politique, mais la nouvelle de votre défaite m’a fait pleurer – de rage – comme c’est rarement le cas pour des événements publics n’ayant pas de répercussion directe sur ma vie privée (la dernière fois, je crois, c’était lors de l’éviction de Christoph Blocher du Conseil Fédéral – mais là, c’étaient des larmes de joie). On a dit, et on dira, que le 9 novembre 2016, jour où la victoire de Trump a été reconnue officiellement, restera un jour noir pour les femmes. Il faudrait plutôt dire : un jour noir pour les féministes, tant il est vrai qu’une bonne partie des femmes, aux Etats-Unis comme ailleurs, ont intériorisé le système patriarcal au point de voter pour un individu qui les méprise.

Les causes de votre défaite sont multiples et complexes, et je suis absolument incompétente pour les analyser. Mais j’aimerais revenir sur la réputation de mal-aimée qu’on vous a faite. Pendant toute la campagne, j’ai été frappée par votre port de tête sur les photos : le menton pointé vers le ciel, le regard fixé bien au-dessus du niveau de l’horizon. Une attitude étudiée pour compenser votre taille moins imposante que celle de votre prédécesseur, pour donner une impression d’assurance et de puissance, pour transmettre le message que vous aviez une grande vision pour votre pays. Une attitude construite pour pallier ce manque de charisme que l’on n’a cessé de vous reprocher.

Ah, le charisme. Ce rayonnement qui émane de certains individus capables de séduire par leur simple manière d’être, d’affirmer sans coup férir leur autorité naturelle, d’emporter l’adhésion par l’enthousiasme et la chaleur de leur discours. C’est une qualité que l’on reconnaît plus souvent à des hommes qu’à des femmes, mais que certaines femmes, de l’avis général, possèdent aussi.

Pas vous, parce que, dit-on, vous êtes trop froide, cérébrale – ce qui est sans doute vrai. Mais n’est-ce pas aussi parce que, étant une femme, vous avez dû vous durcir, serrer les dents, faire preuve d’un acharnement trop ostensible, donc malséant, pour obtenir que votre lutte pour le pouvoir suprême – jusqu’ici rigoureusement réservé aux hommes – soit considérée comme légitime ?

Il vous a manqué la spontanéité et la grâce, ces dons que Michelle Obama, par exemple, semble posséder en abondance. Oui, sauf que Michelle Obama n’a eu qu’à magnifier, avec sa personnalité flamboyante, un modèle féminin bien rodé, celui de l’épouse de l’homme politique le plus puissant du monde. Vous, le rôle de first lady, vous l’avez bien endossé pour un temps, mais là n’était pas votre ambition. Et quand vous avez voulu devenir first tout court, ce modèle inédit de lady accédant de par elle-même à la Maison Blanche, vous avez dû l’inventer et vous battre bec et ongles pour le rendre crédible. Et vous savez, chère Hillary, la sueur d’une lutteuse, ses ecchymoses, ses plaies et bosses, ce sont des remèdes contre l’amour, des peuples comme des hommes.

Je pense à vous, anéantie comme vous devez l’être en ce moment par l’effondrement de l’objectif de votre vie. Quand vous irez mieux, peut-être aurez-vous la force de méditer ce propos de l’immense écrivaine allemande Christa Wolf : «J’affirme que chaque femme qui, dans notre aire culturelle, s’est aventurée dans des institutions marquées par les représentations masculines a dû éprouver le désir de l’auto-anéantissement».

Mendicité: ne nous ôtons pas l’épine du pied

Je viens de me procurer une feuille de signatures pour le référendum contre l’interdiction de la mendicité dans le canton de Vaud, et j’espère pouvoir la renvoyer entièrement remplie au comité référendaire. Je sais que cela va être difficile, du fait que, pour  la plupart des gens, il faut décourager la perpétuation des réseaux de mendicité organisée des Roms (puisque c’est d’eux qu’il s’agit). De plus, nous sommes presque toutes et tous exaspérés (moi la première) par ces femmes et ces hommes agenouillés ou pliés en deux sans nécessité, dans une posture aussi humiliante pour nous que pour eux, psalmodiant des implorations tout droit sorties du XIXe siècle. Mais justement.

L’exaspération que suscitent en nous ces pauvres dérangeants nous fait sortir de notre zone de confort moral. Colère, dégoût, pitié, honte de ne pas donner et sensation de se faire avoir les rares fois qu’on donne, bref impression de faire faux quoi qu’on fasse : ce n’est pas ainsi qu’il nous plaît d’aider nos semblables. Mais justement, toutes ces émotions troubles ne sont-elles pas, désormais, le seul canal par où peut passer, dans un pays préservé comme la Suisse, la conscience vive et non aseptisée que la pauvreté est un scandale  et une insulte à l’humanité ? Ces gens, nous le savons, sont issus d’une communauté discriminée, mais  leur stratégie collective manifestement bien rodée  refroidit notre générosité et leurs attitudes personnelles nous révulsent. Supporter cette contradiction ingérable, continuer à nous exposer à ce malaise, n’est-ce pas désormais, à notre époque de charité bien ordonnée, le seul moyen de ne pas oublier que des conditions de vie comme celles des Roms ne devraient juste pas exister ?

C’est insupportable, oui c’est insupportable, comme une épine dans le pied alors que nous marchons dans les rues proprettes de nos villes. Nous aimons mieux les pauvres dont la proximité physique ne nous agresse pas comme une mauvaise odeur, et surtout les pauvres au-dessus de tout soupçon. Mais si nous nous ôtons cette épine du pied, c’est la pauvreté qui nous paraîtra définitivement supportable.

La culture du viol

On discute ferme sur la répression légale et judiciaire du viol, et c’est très bien, mais j’aimerais soulever une question qui se situe en amont de ce débat : au fait, pourquoi des hommes violent-ils des femmes ? Pourquoi les femmes, en tant que catégorie, se trouvent-elles en position d’être violées par des hommes, quelle que soit leur naïveté ou la longueur de leur jupe ? Pourquoi sont-elles cette moitié de la population qui doit être protégée des potentiels assauts sexuels de l’autre moitié ?

Non, non et non, ce n’est pas seulement parce que, anatomiquement parlant (configuration des organes, différence de force musculaire), c’est évidemment plus facile pour un homme de violer une femme que le contraire. Ce qui est facile à faire n’est pas nécessairement désirable. Il faut remonter plus haut dans l’échelle des causes, jusqu’aux représentations archaïques, inscrites au plus profond de l’inconscient collectif, selon lesquelles l’homme (le mâle) est «par nature» un prédateur, et la femme est «par nature» une proie. Tout notre imaginaire, à commencer par la mythologie et les textes sacrés, est imbibé de l’idée que les femmes sont quelque chose que les hommes doivent posséder.

Je ne veux pas salir mon clavier en évoquant les déclarations et les comportements de qui vous savez (D.T.). Elevons le propos et parlons de philosophie. Dans son remarquable essai L’Etude et le Rouet (Seuil, 1989), pas assez médité dans les auditoires, la philosophe française Michèle Le Doeuff propose un petit florilège de citations révélatrices de Jean-Paul Sartre. Celle-ci par exemple: «Le savant est le chasseur qui surprend une nudité blanche et qui la viole de son regard.» Une autre pour la route ? «La vue est jouissance, voir c’est déflorer.»

Je ne vais pas allonger, entre Sartre et les autres ma courte vie humaine n’y suffirait pas.

Mais c’était juste pour dire que la «culture du viol», encore et toujours omniprésente dans notre société, ne concerne pas seulement les relations concrètes hommes/femmes, mais des pans entiers de notre appareil symbolique.

Le bonheur est chose légère

Si la guerre est une chose trop sérieuse pour être laissée aux militaires, comme disait je ne sais plus quel homme d’Etat français, le bonheur, comme aurait pu le dire Jean-Villard Gilles, est une chose trop légère pour être laissée aux sociologues. Aux psychologues aussi, d’ailleurs. Aux politologues, idem. Et même aux philosophes, pourtant spécialistes des concepts insaisissables.

D’après ce que j’ai compris à travers les médias (dont Le Temps, dans son édition du 5 octobre), Le Centre de compétences suisse en sciences sociales (FORS) a publié une recherche sur le «bien-être subjectif» des Suisses. Apparemment, cette recherche n’abuse pas du mot «bonheur» – ouf, c’est bien assez d’entendre les économistes mesurer «le moral» des consommateurs à l’aune de leur décompte de carte de crédit (gare, Noël approche, aurons-nous le moral ?). Mais «bien-être», c’est à peine mieux, c’est composé de «bien» et «être», deux notions quand même un chouia plus abstraites que «I-Phone 7» et même que «place en crèche» (je dis ça parce qu’un des résultats de l’étude fait apparaître, ce qui n’est pas une découverte, qu’une politique familiale défectueuse peut sérieusement amocher la joie d’être parents).

Mais qu’est-ce que c’est que cette manie de vouloir évaluer scientifiquement l’état d’épanouissement intérieur des gens? L’étude du FORS se concentre sur la relation entre ce fameux «bien-être subjectif» et un certain nombre de «variables objectives» tenant à l’organisation de la société. C’est très bien de montrer que certaines insatisfactions ont leur origine, directe, ou indirecte, dans l’inégalité. C’est le grand mérite des sciences sociales de nous rappeler que vivre mieux est aussi une affaire politique. Mais le «bien-être» existentiel, sans parler du bonheur, ce sont des concepts qu’elles ne devraient pas utiliser.

En 2014, en Suisse, 754 hommes et 247 femmes se sont suicidé.e.s, ce qui fait monter le taux des morts volontaires dans notre pays à 13 pour 100.000 habitants, un peu au-dessus de la moyenne européenne. Qu’est ce qui s’est passé dans la tête de ces personnes, quelle tragique alchimie s’est-elle produite entre les insatisfactions sociales et une douleur irréductible à toute analyse politique ? Qu’est ce qui se passe, à l’inverse, dans la tête de celles et ceux qui se sentent heureux contre toute évidence sociale ? Il y a des mots qu’il faudrait laisser aux poètes.

Fitness ferroviaire

Le nom RailClean pour désigner le service de nettoyage des CFF était déjà agaçant, comme toutes les innombrables appellations anglicisantes désormais adoptées par les organismes fédéraux ; mais ça restait bénin, juste de quoi faire monter les tours à quelques attardés refusant l’évidence, à savoir que l’anglais, surtout parlé avec un poil de raideur alémanique (sviss au lieu de swiss, si vous voyez ce que je veux dire), est désormais la langue où se dit ce qui importe en Svitzerland. Avec RailFit, le nom choisi (par McKinsey, si ça se trouve) pour le programme d’économies de l’entreprise susmentionnée, c’est beaucoup plus grave, nous touchons à l’anthropologie.

Il n’y aura plus, comme disait l’autre, ni Alémanique, ni Romand (ça casse le rythme de l’envolée, mais ajoutons : ni Tessinois), ni technicienne de surface ni chirurgien cardiaque, ni homme ni femme bien sûr, etc. etc. , car vous serez, toutes et tous, des exemplaires humains fit. Dès lors, les craintes d’un accroissement de la «déshumanisation», exprimées par le syndicat de la branche, ont en réalité quelque chose de pathétique : comme si ça ne faisait pas un bail que la définition de l’«humain» n’a plus grand-chose à voir avec cette vieille lune qu’est l’humanisme. L’«humain», de nos jours, c’est l’efficace, le sans états d’âme, le dégraissé.

Je ne connais rien à la politique des transports, ni aux problèmes particuliers des CFF, dont le patron, Andreas Meyer, semble avoir très peu de ventre, je ne sais pas si vous l’avez vu sur les photos. Mis à part son salaire, qui fait un peu gras, il a l’air d’une publicité vivante pour la fittisation de son entreprise. Mais je m’égare. Point de vue rationalité économique, il est possible que les CFF n’aient pas tout tort. Ce qui me fait dresser les cheveux sur la tête, c’est la conception du monde dont s’inspire leur stratégie de communication. J’en viens presque à éprouver de la sympathie pour Donald Trump, dont le bulletin de santé révèle qu’il a quelques kilos en trop.

La pneumonie a-t-elle un sexe?

Absolument fascinant. Lundi 12 septembre, dans l’émission Forum de la RTS, le journaliste demande à un expert états-unien si c’est parce que Clinton est une candidatE (il appuie sur le e) que sa pneumonie fait tellement débat. L’expert répond complètement à côté, dressant la liste des candidats (masculins) que le Parti Démocrate pourrait décider de présenter à sa place en cas de problème de santé permanent avéré. Soit il n’a pas compris la question (pourtant, même s’il est anglophone, il parle un excellent français), soit il l’a trouvée si peu intéressante qu’il a préféré la zapper. Le journaliste repose la question en l’explicitant. Cette fois l’expert y répond, mais avec des considérations d’une brièveté et d’une banalité consternantes, qui tranchent avec la pertinence et la subtilité de ses réponses aux questions précédentes.

En réalité, posée de cette manière, la question ne pouvait pas avoir de réponse simple (cela étant dit, merci quand même au journaliste de l’avoir posée !) Le traitement médiatique réservé à un politicien ou à une politicienne, l’idée que l’électorat se fait de lui ou d’elle, sa popularité ou son impopularité, ses chances de succès ou d’échec etc., tout cela dépend d’une énorme quantité de facteurs qui font système, c’est-à-dire qui s’influencent mutuellement. Le sexe de la personnalité en question est un de ces facteurs mais, à notre époque de misogynie vertueusement refoulée, il n’agit jamais à l’état pur.

Il n’y a pas de relation directe de cause à effet entre le fait d’être un homme ou une femme et le fait de susciter des opinions positives ou négatives. Par contre, le fait d’être un homme ou une femme, avec tout ce que cela peut charrier de stéréotypes, de préjugés et d’attentes différenciées forgées par la culture, interagit intimement et subrepticement avec les autres facteurs (profil, parcours, positionnement et action politique etc.) et en modifie la perception. On ne peut pas savoir si, toutes choses étant égales par ailleurs, la pneumonie d’un candidat homme aurait suscité les mêmes réactions et les mêmes interrogations que la pneumonie d’Hillary Clinton, tout simplement parce que toutes choses ne peuvent pas être égales par ailleurs. Pas seulement du fait que Madame Clinton est une femme, mais bien du fait que son identité de femme s’est infiltrée depuis des décennies dans l’interprétation des multiples facteurs (y compris ceux n’ayant rien à voir avec son sexe) qui composent sa personnalité.

Sans tabous et décomplexé

Il y a quelques jours, j’ai lu dans un commentaire sur la démission d’Emmanuel Macron que ce monsieur n’hésitait pas à briser les tabous des socialistes français (notamment en ce qui concerne la législation sur le travail), et je me suis dit : sûrement, avant la fin du papier, on va le qualifier de représentant d’une gauche décomplexée. Ce qui n’a pas manqué, quelques lignes plus loin. Notez que je ne mérite pas de félicitations particulières pour ma perspicacité, briser les tabous et décomplexé vont toujours ensemble dans la prose médiatique contemporaine.

Jusque-là, je n’avais pas d’opinion particulière sur Emmanuel Macron, mais là j’ai fait ma religion, si j’étais Française (ce que je ne suis pas), je ne voterais certainement pas pour lui au cas où il se présenterait à la présidentielle. Parce que voilà, je fais mon coming out, une société sans tabous et sans complexes, ça ne me dit rien de bon.

Les tabous, aussi absurdes et oppressifs qu’ils puissent nous paraître parfois, servent à nous rappeler la dimension éthique de notre rapport à autrui, et quand on s’amuse à jouer aux quilles avec, on en revient à un deçà de la civilisation. C’est ce que vient de faire, par exemple, Charlie Hebdo, en publiant un dessin gratuitement insultant pour les victimes du séisme en Italie centrale. Je suis par principe contre toute forme de censure, mais je n’en pense pas moins que la liberté d’expression effrénée, celle qui blesse et qui tue au seul nom de sa propre gloire, c’est une sauvagerie qui n’a plus rien d’humain.

Quant aux complexes, ce mot est une auberge espagnole, mais il désigne en général des tourments moraux découlant de la perception que nous avons de notre incomplétude, et le tic de langage qui semble vouloir nous encourager à nous en débarrasser est anthropologiquement tout sauf innocent. Se sentir, pour une raison ou pour une autre, inadéquat.e aux attentes d’autrui, c’est plutôt bon signe point de vue conscience morale. En l’occurrence, les complexes dont Monsieur Macron est apparemment indemne sont, si je comprends bien, les complexes d’infidélité qu’il pourrait éprouver à l’égard des objectifs traditionnels de sa famille politique. Eh bien, je n’ai rien contre les aggiornamentos idéologiques, mais je me méfie de ceux qui les opèrent sans douleur.

Hollande, Sarko et l’obsolescence programmée

Chic, c’est la rentrée littéraire ! Miam miam, Conversations privées avec le président, des entretiens avec François Hollande ! Tout pour la France , de Nicolas Sarkozy, qui sort aujourd’hui ! Voilà deux ouvrages de choix qui, quand je m’en serai délectée, trouveront place dans ma bibliothèque, le premier, ordre alphabétique oblige, entre Siddharta de Hermann Hesse et Les particules élémentaires de Michel Houellebecq, le deuxième entre L’Art de la joie de Goliarda Sapienza et La Vallée heureuse d’Annemarie Schwarzenbach…

Je sais, je sais, je suis d’une ignoble mauvaise foi, et puis, il n’y a pas que la littérature dans la vie, à d’autres endroits de ma bibliothèque figurent, par exemple, La Cuisine provençale, Jardins de terrasses et de balcons, 101 conseils pour vous soigner par l’homéopathie, Le Langage des Vaudois, Le Ranz des vaches etc. Mais j’aimerais expliciter ma pensée, c’est-à-dire expliquer pourquoi, hier matin, quand j’ai entendu à la radio que Nicolas Sarkozy a choisi le médium d’«un livre» pour annoncer sa candidature à un deuxième mandat de président de la République française, la nouvelle (celle du médium, pas de la candidature) m’a crissé dans les oreilles.

Cela n’a, donc, rien à voir avec les opinions politiques et la personnalité de Sarko (ou de Hollande), cela a à voir avec l’idée que je me fais de ce qu’on appelle «un livre». A mon avis, ce qui distingue vraiment un livre de tout autre produit imprimé ou virtuellement imprimable (sans parler des innombrables autres moyens de communication disponibles en 2016), c’est un minimum d’ambition de durer. Il peut s’agir d’un roman, d’un recueil de poèmes, d’un essai – ou d’un manuel pour faire les nœuds marins, d’un répertoire des maladies psychiques ou d’un album illustré sur les plantes aromatiques ; ce qui compte, c’est que celui ou celle qui l’a écrit a eu l’espoir (illusoire ou non, peu importe) de l’inscrire dans le temps. Dieu par la face Nord de Hervé Clerc, acheté il y a déjà plusieurs mois sur la recommandation d’Emmanuel Carrère dans Le Monde des Livres : encore même pas ouvert. La Gymnastique chinoise, acheté sur le conseil d’une amie dans une lointaine période de bonnes résolutions: à peine feuilleté. Mais je sais que dans un an, dans trois ans, dans cinq ans, quand le moment me paraîtra opportun pour me consacrer à ma forme spirituelle ou musculaire, le contenu de ces deux volumes n’aura rien perdu de sa valeur.

Par contre, faut-il vraiment continuer à appeler «livres» des produits intentionnellement écrits et publiés pour être consommés tout de suite ou jamais, qu’on peut jeter sans états d’âme au vieux papier après les avoir lus pour cause d’obsolescence programmée ?