Le Kidsphone qui fait froid dans le dos

On a longtemps utilisé, pour soumettre les enfants aux normes établies par l’autorité parentale, des méthodes psychologiquement rudimentaires : péroraisons, engueulades, menaces (de privation d’argent de poche ou de sorties), portes claquées ou fermées à clé, peut-être pas du sang mais en tout cas de la sueur et des larmes. Je ne parle pas de l’horreur des «châtiments corporels», je parle de cette espèce de tribut biologique que beaucoup de parents étaient prêts à payer pour se faire obéir par leur progéniture, taper matériellement le poing sur la table à manger, aboyer des ordres à s’enrouer la voix, aller se coucher avec les boyaux tordus de rage.

Aujourd’hui, ces mœurs primitives n’ont pas complètement disparu, mais les parents qui le souhaitent, pour mater leur progéniture, peuvent recourir à une technologie sans contact, comme ils le font à la caisse du supermarché. Sunrise met sur le marché un smartphone pour enfants dont les parents peuvent prendre le contrôle intégral (Le Temps du 23 novembre). Une application permet non seulement de tout savoir sur qui appelle l’enfant et qui il/elle appelle, à quels jeux il/elle joue, quels sites elle/il consulte, mais d’intervenir en bloquant le smartphone d’un simple clic, au lieu de s’engager dans des négociations qui mettent le système nerveux à dure épreuve.

Plus fort encore, les ordres du parent s’affichent sur l’écran et mettent l’appareil hors d’usage s’ils ne sont pas exécutés : «va te brosser les dents», «va prendre ta douche», «va faire tes devoirs». Aucun besoin, pour le parent, de mouiller sa chemise en affrontant la proximité physique de l’enfant, aucun besoin de se mettre en danger en laissant transparaître ses propres faiblesses. L’injonction la plus paradoxale étant : «pause câlin».

L’éducation des enfants à l’autodétermination responsable a toujours été la plus difficile des tâches éducatives. Elle demande du temps, de l’intelligence, de l’endurance physique et psychique, la capacité de reconnaître ses erreurs sans renoncer à transmettre des valeurs. Les enfants des générations passées ont été souvent endommagés, et parfois massacrés, par l’ignorance psychologique et la sauvagerie pédagogique de celles et ceux qui les ont élevés. Mais la virtualisation absolutiste de l’éducation représentée par le Kidsphone de Sunrise fait froid dans le dos.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

7 réponses à “Le Kidsphone qui fait froid dans le dos

  1. Merci de dénoncer ce système discutable.

    Ce n’est pas seulement le kidphone qui doit nous faire froid dans le dos mais aussi le téléphone mobile en général et surtout le smartphone.

    Pour les gouvernements, les citoyens sont des enfants qu’il faut géolocaliser 24/7, dont il faut connaître les contacts, savoir ce qu’ils achètent et où ils le font.
    On en arrive à profiter des vacances à l’étranger pour s’y procurer des cartes prépayées afin d’échapper à cette surveillance permanente.

    Dans cette optique, est-ce bien nécessaire de terminer tous les articles par le traditionnel “suivez-nous” sur Facebook qui est le système de surveillance le plus diabolique jamais mis au point pour surveiller les citoyens.

  2. Choquée par cet article.
    Ce kidsphone est amusant, innovant et intéressant. Je ne dis pas que je vais investir car j’ai la chance récente d’avoir du temps pour mes enfants… et n’ont donc pour le moment pas tous besoin d’en posséder un.
    Ce nouveau smartphone nest pas à prendre au premier degré, réf aux sms : car oui c’est ça aussi un natel. L’enfant est dans sa chambre en train de faire ses devoirs ou que sais-je et reçoit un « à table » de la part d’un de ses parents, ce natel semble être un outil facile d’emploi qui permet à l’enfant de rester libre tout en étant protégé. Savez vous ce que c’est que de laisser ses enfants prendre les transports publics pour se rendre à l’école, les voir partir de nuit avant 7:00 du matin… Rentrer la nuit tombée fatigués et pollués par les événements de leur journée jamais vraiment facile… vous même pollué par vos soucis professionnels, financiers, personnels… et je ne parle pas de la situation sanitaire qui en rajoute une couche…
    Ce smartphone ne s’adresse sans doute pas à nos ados déjà bien rodés, éduqués au feu car ils ont pour la plupart, déjà beaucoup appris sans avoir été épargnés par ce qu’il y a de pire sur ces écrans, mais à nos petits d’une dizaine d’années qui se croient grands… Vous pensez sincèrement qu’un téléphone standard soit adapté à nos enfants ? L’idéal est pas de natel du tout mais de nos jours, c’est limiter grandement leur vie sociale et leur accès à l’indépendance lorsqu’on ne le leur accorde pas et oui l’indépendance : c’est rassurant de les voir partir en vélo en forêt avec un téléphone. De plus un natel est un formidable outil pédagogique lorsqu’il est bien utilisé, où les filtres qui les préservent sont bien installés et avec un téléphone standard, c’est difficilement contrôlable. Enfin, savez vous, vous qui écrivez, jugez, condamnez, ce que c’est que la charge mentale parentale ? Savez vous ce que c’est de laisser ses enfants seuls quelques heures par jour, dans un train, une gare, sur le chemin de l’école pendant que vous travaillez 8 heures par jour, 5 jours sur 7 ?… à bon entendeur… je ne vous salue pas cordialement, mon humeur m’en empêche…

    1. 1. Je suis mère et 4 x grand-mère, je sais très bien ce que c’est que la charge mentale.
      2. Je ne suis absolument pas contre l’usage du smartphone,sujet sur lequel je partage votre opinion. Mais le concept de surveillance totale qui caractérise ce Kidsphone m’horrifie.

      1. Merci Madame, pour vos mots. Je suis déjà calmée.
        Ce qui m’horrifie, c’est que nous, les parents, soyons obligés d’en passer par là pour être en mesure de travailler, tout en les gardant en sécurité, pour une fois que la technologie essaye de nous assister et non pas nous rendre la vie plus difficile en ajoutant de nouvelles tâches sur nos épaules déjà bien chargées, la condamner trop rapidement serait comme nous tirer une balle dans le pied. Et la géolocalisation rassure, je vous assure. Je ne l’utilise pas car je n’en ai pas besoin mais au cas où je n’hésiterais pas, et ce n’est pas une question de contrôle mais de sécurité…
        cordialement, prenez soin de vous et des vôtres.
        Jennifer

  3. Merci pour cette belle réflexion Madame.

    Il y a si jamais un épisode de Black Mirror (dispo sur Netflix) qui traite brillamment ce genre de technologie, ses avantages et surtout ses travers.

    Il s’agit de l’épisode 2 de la saison 4 : Archange (titre original : Arkangel)

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