Quand j’entends le mot responsabilité individuelle….

….mais non, mais non, je ne sors pas mon pistolet, j’ai une sainte horreur de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une arme à feu, alors pensez-vous. Quand j’entends le mot, ou plutôt l’expression, responsabilité individuelle, je me demande si celles et ceux qui nous cassent les oreilles en la dégainant à chaque coin de phrase sont juste pas très futés ou plutôt de mauvaise foi.

Je porte un masque dans les transports publics. Quand je vais au supermarché, j’essaie de ne pas oublier de me munir d’un sachet en filet réutilisable pour les fruits et légumes en vrac. Je ne triche pas en remplissant ma déclaration d’impôts. En adoptant ces comportements, qui ne dépendent que de moi, je donne ma minuscule contribution à la lutte contre le Covid-19 et à celle contre la pollution de la planète par le plastique, ainsi qu’à la constitution d’un socle de ressources destinées à financer des biens communs. Mais ma bonne volonté ne servirait à rien, ou ne pourrait même pas se manifester, s’il n’existait pas des structures collectives engagées dans la mise en place d’une politique sanitaire, dans l’organisation de l’emploi des recettes fiscales – voire dans la production et la commercialisation  de sachets en filet réutilisables.

La responsabilité individuelle, c’est bien, mais l’invoquer à tout bout de champ comme si elle pouvait se substituer à la responsabilité sociale et politique des entreprises et de l’Etat, c’est l’enième version d’un tour de passe-passe séculaire : faire croire aux gens que vouloir c’est pouvoir, tout en les dépossédant du pouvoir de vouloir.

En italien, on dit arrampicarsi sugli specchi, grimper sur les miroirs, pour désigner la périlleuse opération consistant à défendre un point de vue avec des arguments tordus : on glisse et ça se casse en mille morceaux. C’est tout ce que je souhaite aux opposants à l’initiative «Pour des multinationales responsables», qui justement met en valeur l’irremplaçable dimension collective de la responsabilité –  en démocratie, une valeur avant tout  politique.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

13 réponses à “Quand j’entends le mot responsabilité individuelle….

  1. Vous ne croyez pas qu’ils grimpent un peu sur les miroirs eux aussi, les promoteurs de cette initiative pour des multinationales responsables?

    Je fais un pronostic. Cette initiative sera refusée. Et vous savez pourquoi? Parce que beaucoup de Suisses savent qu’il n’y a pas longtemps ils étaient eux-mêmes exploités comme ces enfants qui extraient du minerai quelque part dans le monde pour Glencore. Et ça n’a pas empêché la Suisse de devenir ce qu’elle est aujourd’hui.

    Connaissez vous, vous qui êtes italienne, un très beau livre pour les enfants qui s’appelait : “Giorgio le petit Tessinois”?

    Je vous le recommande. C’est un chef d’œuvre et il a profondément marqué la sensibilité de beaucoup de Suisses, aussi de Suisses allemands et romands.

    1. Je suis reconnaissant à Mme Ricci de m’avoir fait repenser, par association d’idées, à ce beau livre de Lisa Tetzner, que tous les enfants de Suisse lisaient dans les années 60. Aujourd’hui malheureusement, on ne le lit plus, probablement.

      C’est un ouvrage important. Lisa Tetzner et son mari Kurt Held (pseudonyme de Kurt Kläber) étaient réfugiés politiques en Suisse au temps du nazisme. Lui était juif, et communiste en plus. Ce couple d’écrivains a été complétement adopté par la Suisse et, je dirais, le peuple Suisse dans son ensemble, qui les a pris dans son coeur et leur a donné de grands succès de librairie pendant et après la guerre. Cela devrait rectifier un peu les clichés malveillants sur la Suisse xénophobe et antisémite.

      Je pense également qu’il faudrait relire “Le petit ramoneur” ou “Les frères noirs” (le roman a connu plusieurs titres, ayant été réédité plusieurs fois dans différentes langues oar différents éditeurs), car c’est en fait un roman sur l’esclavage. Ces petits Tessinois étaient vendus comme esclaves à des entrepreneurs milanais car leur petite taille leur permettait de descendre dans les conduits de cheminée. Ils n’étaient pas payés, mais achetés pour quelques sous à leurs parents dans la détresse, et ensuite (mal) nourris. Ils étaient battus et subissaient toute sorte de brimades et mauvais traitements. Et s’ils tombaient malades on les laissait crever. Ce trafic d’esclaves a été pratiqué environ de 1840 à 1920.

      Ce serait une bonne action patriotique de rééditer ce livre maintenant, dans ce contexte où l’on essaie de manipuler l’opinion publique Suisse de manière racialiste, sur le thème “black lives matter”, ce qui concerne une situation américaine qui ne nous concerne pas. Cela nous rappellerait qu’en Suisse même, il y a seulement un siècle, des enfants blancs, suisses, ont été vendus comme esclaves. Cela ferait cesser cette manip de propagande antisuisse culpabilisante, qui en réalité signifie: “‘white lives are worthless”.

      1. Vous m’excuserez mais j’ai beaucoup de mal à saisir votre argument. Parce qu’il y a eu des enfants esclaves suisses blancs par le passé, cela invalide selon vous les expériences des Suisses “de couleur” ou “non-blancs” qui dénoncent les discriminations qu’ils subissent dans la société suisse actuelle ?

        Pour moi cela démontre plutôt que cent ans plus tard, notre société n’a toujours pas appris à proteger ses enfants, peu importe la couleur de leur peau.

  2. «Ce qui met en danger la société, ce n’est pas la grande corruption de quelques-uns, c’est le relâchement de tous.» (Alexis de Tocqueville)

  3. Ouh la la ! Silvia la communiste ! Si j’aurions su, j’aurions pas grimpé dans ce blog, ce repaire de gauchos qui vont nous dévorer tout crus pour leur prochain p’tit dèj. Me suis fait avoir comme une bleusaille. Rompre une lance pour la solidarité, c’est coco. Demander à y voir clair dans les actions de nos chères FMN (firmes multinationales, c’est ainsi que la novlangue renomme les multinationales), c’est stalinien. Espérer un léger encadrement général pour assainir l’économie, c’est collectivisto-coco. Faire allusion à une responsabilité collective, c’est tellement dangereux que, fort heureusement, nous avons maintenant un héros à Washington pour nous protéger de cela. L’élégant Donald, notre sauveur. Je peux roupiller tranquille, oufa !

    1. Sur mon tableau de bord, le commentaire de Paraiso figure comme réponse à Quidam, ce qui ne ressort pas après publication. S’adressait-il bien à moi? Précisions de Paraiso bienvenues

      1. En tous cas, moi je ne suis pas communiste, si c’est ce que Paraison s’imagine. En revanche, j’apprécie un auteur (Kurt Held, qui a co-écrit le roman Giorgio le petit ramoneur” avec sa femme Lisa Tetzner) qui lui était communiste.

  4. A l’intention de Quidam, je précise que “Giorgio, le petit Tessinois” fut un de mes livres de chevet dans mon enfance. Combien m’a-t-il fait pleurer ce petit Suisse livré aux loups milanais et ressortant black foncé des cheminées lombardes! Black lives matter, Giorgio’s life matters, every life matters, tutte le vite sono importante. Merci de me l’avoir rappelé.

  5. la responsabilité sociale et politique est assumée par les parlements. Qui doivent notamment tout faire pour museler la sauvagerie. Faisons leur confiance plutôt que laisser quelques allumés faire la loi à coup d’initiatives perfides. Avanti les parlements!

    1. M. de Rham, côté perfidie, vous faites pas mal non plus. Si je comprends bien, vous songez à l’initiative pour des multinationales responsables et souhaitez que l’on laisse le Parlement travailler.

      Dois-je vous rappeler que, si l’initiative a vu le jour, c’est que le Parlement n’a justement pas fait son travail. En 2014, une commission du Conseil national demande d’inscrire dans le Code des obligations un devoir de diligence pour les entreprises en matière de droits humains et d’environnement, conforme aux directives de l’ONU. Motion acceptée par le Conseil fédéral mais enterrée par les opposants. Par lassitude, Dick Mary et son équipe ont alors lancé l’initiative.

      Cette initiative n’entraînerait pas le moindre bureaucrate supplémentaire. Elle autoriserait simplement à citer devant un tribunal suisse une entreprise ne respectant pas son devoir de diligence dans d’autres pays. On peut estimer à des centaines de milliers – voire plus – les victimes des multinationales (pas seulement suisses) ces dernières décennies, sans oublier les dégâts terribles infligés à l’environnement.

      On se souviendra peut-être du scandale Nestlé du lait pour bébé. Cette entreprise a fait face à son problème sans procès car une médiatisation énergique est aussi grave pour l’image qu’un procès perdu. On peut donc imaginer que l’initiative Marty pourrait avoir le même effet et que, par peur de la médiatisation, de nombreux problèmes seraient réglés en douceur pour des questions d’image.

      La Suisse est pauvre en matières premières mais très riche en traders. Selon les Académies suisses des sciences, «un tiers du pétrole qui s’échange sur le marché globalisé est acheté et vendu à Genève […]. Les deux tiers du commerce international des métaux de base (zinc, cuivre ou aluminium) ont lieu en Suisse […]. Selon une estimation, 70% de l’or mondial est raffiné en Suisse […]; deux tiers du négoce international des céréales, plus de la moitié du négoce du café, la moitié du négoce du sucre et la majeure partie du négoce du coton sont gérés par des sociétés ayant leur siège en Suisse».

      La Suisse est LE pays du monde où une telle initiative devrait aboutir. Notre Parlement de frileux ne fait jamais son travail. Alors, respectez ceux qui le font au nom d’une responsabilité et d’une solidarité collectives.

  6. Merci de rappeler que l’hypocrisie ne concerne pas seulement les simples citoyens de ce pays, mais aussi les instances à tous les niveaux.

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