Comme avant

Autour de moi (façon de parler) j’entends exprimer l’espoir que la crise nous mettra pour de bon sur la voie d’un monde meilleur. Personnellement je n’y crois pas une seconde, à voir comment est envisagée la reprise économique dans le discours dominant de celles et ceux qui sont aux affaires : comme un retour, le plus rapide possible, au monde d’avant. Le problème, c’est que, comme ça, dans l’urgence de ne pas laisser nos sociétés sombrer corps et biens, le changement dans la reprise est difficile non seulement à promouvoir, mais même à imaginer (ce qui serait plutôt ma compétence à moi, l’imagination – d’où mon désarroi). Deux exemples.

Les compagnies aériennes tirent la langue, certaines seraient menacées de faillite, avec à la clé d’énormes dégâts économiques et sociaux. Exit la «honte de voler», que les écologistes avaient péniblement réussi à instiller à une petite minorité de la population. La crise sanitaire est en train de démontrer tragiquement les bienfaits pour les écosystèmes de la réduction des gaz à effet de serre émis par les transports. Mais voilà, là, maintenant, je dois en penser quoi, me réjouir du possible naufrage de tout un secteur économique, en me prosternant devant la déesse visioconférence (bien incapable, de toute façon, de fournir un ersatz aux plages de cocotiers) ?

Les médias de qualité sont durement éprouvés par la chute de la publicité, laquelle concerne en bonne partie des biens de consommation au mieux superflus et au pire crétinisants. Me voici tacitement enjointe, si je veux continuer à m’ informer intelligemment après la crise, de souhaiter que – un  exemple entre mille –  les fabricants de cosmétiques puissent se remettre, comme avant, à embobiner les acheteuses (ou les acheteurs, même s’il y en a moins) avec les promesses mirobolantes et fallacieuses de crèmes soi-disant de beauté vendues à prix d’or.

Le phénomène est connu, ce qui n’a pas été pensé avant la crise ne le sera a fortiori pas pendant la crise. Convaincre en douceur les gens de moins voler pour leurs loisirs suppose de leur proposer une réflexion accessible sur le sens de leur vie – pas vraiment le moment quand le sens de la vie semble être prioritairement celui de la conserver. Révolutionner le modèle économique des entreprises de presse, pour diminuer leur dépendance, entre bien d’autres choses, du marché de la futilité – c’est encore moins la priorité maintenant qu’avant.

Ami.e.s qui rêvez d’un après-crise plus écologique, plus humaniste et plus intelligent, désolée pour mon pessimisme, mais nous sommes faits comme des rats.

 

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

8 réponses à “Comme avant

  1. Vous avez totalement raison. Mais ça ne sera plus comme avant, ça sera probablement pire dans un premier temps. Avec des troubles sociaux, des révoltes, des insurrections, des révolutions peut-être. À cause de la crise économique majeure qui s’annonce, parce que les besoins d’une humanité pléthorique sont bien trop grands pour tout arrêter d’un coup et qu’il est strictement impossible de vivre confiné trop longtemps.

  2. Plutôt d’accord avec vous, Madame Ricci. Pourtant je voudrais signaler ici l’analyse du groupe français des Economistes Atterrés (https://www.atterres.org/page/presentation). Il estime que la pandémie n’est qu’une crise de plus dans le processus d’affaiblissement de l’ultra-néolibéralisme et de la mondialisation. En d’autres termes, la crise des subprimes (2008) et le coronavirus seraient deux expressions de la maladie qui commencerait à frapper l’économie du 21e siècle. Réjouissons-nous. Ou bien rien de nouveau sous le soleil post-pandémie ou bien nous serons victimes de bien d’autres crises à venir. Dans les deux cas, ce sera dur à supporter. Vous pouvez trouver cette analyse de Léo Charles grâce au lien https://www.atterres.org/article/le-covid-19-r%C3%A9v%C3%A9lateur-des-contradictions-de-la-mondialisation-n%C3%A9olib%C3%A9rale.

  3. “Convaincre en douceur les gens de moins voler pour leurs loisirs”….
    Il me semble , d’après ce que je vois autour de moi, (en France au moins) que ce sont surtout des retraités qui se font plaisir en allant à l’autre bout du monde … parce qu’ils en ont le temps d’abord, et aussi le pouvoir d’achat ( les travailleurs sont surtout occupés a rembourser leur emprunt de maison , et a elever leurs enfants …)
    et bien, je crois qu’il ne faut pas hesiter à les montrer du doigt, en leur demandant quelle triste planète ils veulent laisser à leurs petits-enfants adorés ….
    la honte de voler, il faut la PROVOQUER.
    Je précise que je suis moi-meme retraité.

    1. Retraité, comme vous, je n’ai pourtant pas mis les pieds dans un avion depuis plus de trente ans. Motif: un ingénieur informaticien français, spécialiste de l’informatique aéronautique, disait au cours d’une conférence que je suivais comme journaliste et chercheur: “Si les gens savaient quelle merde il y a dans l’informatique des avions, ils n’y mettraient plus jamais les pieds.”

      Ceci dit, célibataire et sans enfants, ma retraite d’ex-journaliste et chercheur, deux métiers aujourd’hui aux soins intensifs, voire palliatifs, ne me permet pas de voler aux antipodes pour le seul plaisir. Mais j’ai assez volé (au sens propre comme au figuré) pour m’en passer fort bien.

  4. Pauvres retraités! Voilà qu’on leur fait porter un chapeau de plus. Je voudrais bien savoir où nichent les statistiques qui prouvent qu’ils sont les premiers responsables de l’encombrement aérien. Je n’ai rien trouvé à ce sujet.
    En revanche, ce que je peux observer, c’est la bougeotte perpétuelle des bobos. Un week-end à Barcelone, un saut vite fait à Rome, un autre au Caire, un pied à New York et l’autre à Londres, une virée à Rio et une tournée kangourous en Australie, le tout en un mois. Sans oublier le trafic des professionnels de l’économie. Une personne de ma famille travaille pour une banque genevoise et, tous les deux jours ou à peu près, doit se rendre à l’autre bout du monde pour les affaires.
    Pauvres vieux! Avoir dû se battre toute sa vie pour gagner la vie de la famille, élever les enfants et supporter un boss nul pour s’écraser contre un mur de reproches lorsqu’on a enfin gagné le droit de se reposer! Conclusion: ce n’est pas le coronavirus qui rend plus empathique.
    Quant à moi, si j’ai dû voler – ce que je déteste – c’était surtout pour le boulot. Et je me souviens avec ravissement de la première fois que j’ai traversé l’Atlantique. Ce fut en bateau, quatre jours durant et en subissant la pire tempête du siècle (dernier). Le pied total car je n’ai pas le mal de mer. Dire que les gens doivent se taper maintenant des nullissimes croisières en mer pour retrouver le goût du paquebot.
    Au fond, les trois erreurs fatales de l’humanité sont d’avoir inventé la roue, la rame et Easyjet.

    1. alors les stats: plus de 50% pour les loisirs , 14% pour le travail ( dont beaucoup de foires expositions, et salons divers) , le reste serait les visites aux familles éloignées ( DOM-TOM etc .) .
      le pourcentage de retraités parmi ces loisirs, je ne l’ai pas , mais si j’ecoute les gens autour de moi (chorale avec 80 personnes, club de sport (250 personnes) avec des trentenaires, la famille et mes anciennes relations professionnelles, je constate que ce sont surtout des retraités, qui en plus ne prenaient pas l’avion avant . Voyages en Islande, Thailande, Turquie, Magreb, New York, Prague, Brésil…
      j’ai vu ça sur un site du transport aerien , mais je ne retrouve plus le lien.
      et aussi nombreuses croisieres parmi les retraités, plusieurs par an parfois.
      On nous dit que tout le monde doit faire des efforts, mais curieusement les retraités considéreraient que “comme ils ont travaillés”, il sont désormais le droit de polluer ???

  5. “Convaincre en douceur les gens de moins voler pour leurs loisirs suppose de leur proposer une réflexion accessible sur le sens de leur vie – pas vraiment le moment quand le sens de la vie semble être prioritairement celui de la conserver. Révolutionner le modèle économique des entreprises de presse, pour diminuer leur dépendance, entre bien d’autres choses, du marché de la futilité – c’est encore moins la priorité maintenant qu’avant”, écrivez-vous.

    Si le sens de leur vie passe, pour certains bobos, comme l’exprime fort joliment Carole, par “la bougeotte perpétuelle […], un “week-end à Barcelone, un saut vite fait à Rome, un autre au Caire, un pied à New York et l’autre à Londres, une virée à Rio et une tournée kangourous en Australie, le tout en un mois. Sans oublier le trafic des professionnels de l’économie”, il y a en effet de quoi s’interroger. Peut-être faudrait-il faire lire à ces bobos – à supposer qu’ils sachent encore lire – la célèbre phrase-amorce de “Tristes Tropiques”, de Claude Lévi-Strauss: “Je hais les voyages et les explorateurs” ou cette citation de L. F. Céline: “Les voyages… petits vertiges pour couillons”.

    Quant à la presse, qui crie “au feu!” à longueur d’éditos et ne cesse de s’apitoyer sur son sort avec la débandade généralisée des annonceurs, comment la presse sans publicité – ce n’est pas la moindre (tous medias confondus) : Arte, France Culture, France Info, 40 Millions de Consommateurs, Consumer Reports, Siné Hebdo, Arte Radio, Couleur 3, La Clé des Ondes, Deutschlandfunk Kultur, Radio Cité (Genève), Arrêt sur Image, MediaCités, Mediapart, Mondafrique, WikiTribune, pour ne citer que les plus connus, sans parler des deux notables du genre, Le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo – font-ils pour survivre?

    “Les pays du Vieux-Continent dépendent de deux totalitarismes: d’un côté, le capitalisme de surveillance – tel que conçu par les géants américains des technologies – et, de l’autre, le capitalisme de sous-traitance à la chinoise, seul capable de fabriquer les masques qui nous protégeraient”, écrit le rédacteur-en-chef du Temps dans son éditorial du 28 mars dernier.

    Le capitalisme de surveillance… Le Washington Post, le plus prestigieux des quotidiens américains, a été racheté par Amazon alors qu’il était au bord de la faillite. Depuis, il n’a jamais été aussi combatif et indépendant.

    L’une des plus anciennes agences de presse, l’Associated Press, est une coopérative financée par ses milliers de membres. Est-ce du capitalisme à la chinoise?

    D’autres modèles que ceux qui reposent d’abord sur la manne publicitaire n’émergent-ils pas, à l’exemple du site indépendant Les Jours (https://lesjours.fr/les-jours-c-quoi/media-independant)? Plusieurs médias à l’instar du New York Times et du Wall Street Journal n’envisageaient-ils pas déjà en 2017 de proposer à leurs lecteurs des abonnements numériques offrant la possibilité de faire disparaître toutes les publicités, comme l’annonçaient Les Echos à cette époque (https://www.lesechos.fr/2017/02/de-plus-en-plus-de-medias-reflechissent-a-des-abonnements-numeriques-sans-pub-161488)?

    Dans son article du 7 mars 2017, “Dix idées pour sauver la presse”, le Temps évoquait parmi l’une des mesures à prendre l’amélioration de la formation des journalistes, dont la profession (au contraire de celle d’ingénieur, d’enseignant, de médecin ou d’avocat) n’est pas reconnue par Berne et dont le statut n’est pas protégé. Le Centre romand de Formation au Journalisme et aux Medias (CFJM) rappelle pour sa part sur son site qu’aucune formation n’est exigée pour prétendre au poste de journaliste. La seule condition requise pour accéder au statut de professionnel est d’avoir un emploi (comme stagiaire) dans un organe de presse. Tant que ce problème de la formation, qui s’acquiert encore, comme depuis toujours, d’abord sur le tas, ne sera pas résolu, comment cette profession pourra-t-elle être exercée dans des conditions normales?

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