Taisez-vous, par pitié!

Emoi au Spa des Bains d’Yverdon, une cliente d’aspect par ailleurs normal manifeste la prétention inconcevable de faire respecter les écriteaux invitant à limiter la pollution verbale dans ce lieu de détente, accessible moyennant un  supplément par rapport au prix de la piscine. Comme il s’agit de moi, je peux vous donner tous les détails.

D’abord, dans le jacuzzi, je me suis adressée, poliment mais fermement, à deux messieurs qui, dans une langue slave par moi non identifiable, tchatchaient en continu et à haute voix depuis dix minutes sur des thèmes apparemment culturels (je crois avoir entendu le nom d’un théâtre européen), sans le moindre égard pour les six ou sept autres individus qui, les yeux fermés, tentaient de faire le vide en s’abandonnant à la caresse des bulles. Et ensuite, sur un ton, je l’avoue, un peu plus agacé, j’ai interpellé une femme et trois hommes qui, après de multiples allées et venues rigolardes et venteuses entre l’intérieur et l’extérieur du sauna, s’étaient installés en cercle sur les banquettes dans la manifeste intention de se raconter, à 70 degrés, leurs vies depuis trois mois.

Ceux-là parlaient français avec l’accent vaudois, mais rien n’est plus cosmopolite que l’incivilité. Je ne passe pas ma vie à aller au Spa d’Yverdon ou d’ailleurs, et donc mon expérience est assez limitée, mais je n’ai jamais constaté de différence  entre les nationalités, pas plus qu’entre les sexes.  Une fois, j’avais dû me farcir le récit haut en couleurs du mariage du fils de l’une des deux dames genevoises qui suaient à un mètre de moi dans le hammam, et une autre fois  j’avais été carrément plongée dans une ambiance de Carnaval de Rio grâce à un trio de jeunes Brésiliens sémillants (deux filles et un garçon en mode séduction triangulaire).

Dans les deux cas racontés plus haut, les pollueurs sonores ont obtempéré, de plus ou moins bonne grâce, même si l’un des deux amateurs de théâtre est allé par la suite quérir confirmation du bien-fondé de mes protestations auprès de l’employée du Spa. Ils se sont mis à chuchoter…puis se sont tus…puis, au bout de deux minutes ont déserté jacuzzi et sauna, comme si je les avais privés du véritable but de leur présence en ces lieux: communiquer ! Et c’est ce qui m’a le plus stupéfiée dans cette histoire : l’incapacité désormais généralisée de simplement imaginer qu’il pourrait exister, dans l’espace public, de rares et minuscules enclaves où les gens auraient le droit (ayant payé pour cela, bien entendu !) de se relaxer le corps et l’âme sans devoir écouter, de la bouche de parfaits inconnus, le compte-rendu d’une colique rénale ou d’un entretien avec une DRH.

Peut-être l’indice d’une perte symétrique encore plus grave chez une bonne partie de nos contemporains –  la perte du besoin de se découper, de temps en temps, des instants privilégiés pour écouter le son de sa propre vie intérieure, à l’abri du bruit de fond permanent de la vie d’autrui.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

5 réponses à “Taisez-vous, par pitié!

  1. Moi cela me choque presque pas.

    Non pas que cela soit agaçant mais parce que tout cela existe depuis tellement d’années que c’est devenu quelque chose de banal.

    Que faites vous lorsqu’on vous appelle sur votre natel alors que vous êtes en train de faire vos courses ou dans les transports en commun ?

    Vous décrochez ou pas ?

    Moi mon natel est en mode silencieux et je fais partie de ceux qui n’ont pas envie de répondre dans des endroits publics, sauf si je sais que j’attends un appel d’une urgence vitale. Ce qui en soi, n’arrive jamais, en tout cas plus maintenant en ce qui me concerne.

    Le comportement de ces personnes n’est pas plus choquant selon moi que ceux qui décrochent pour raconter leurs problèmes devant tout le monde en faisant leurs courses ou dans les transports en commun.

    Tempête dans un verre d’eau.

  2. Madame,
    oh que je partage avec vous ces agacements face au constat de la difficile présence du silence, en ces lieux pourtant privilégiés pour cette variante de la conversation.
    Bien à vous.

  3. Chère Madame, par un étonnant hasard, nous étions, mon mari et moi-même, présents lorsque cet “incident” est arrivé. Merci à vous d’avoir eu le courage de demander à ces personnes de respecter le silence dans cet endroit (on voit très bien la pancarte, hélas pas traduite dans toutes les langues… qui demande le respect du silence). Courage car actuellement, à vouloir faire valoir son droit, on récolte de plus en plus souvent injures ou remarques désagréables. Entre la musique “Migros rayon yogourts” que l’on nous inflige désormais dans presque tous les lieux publics y compris, c’est un comble, dans certaines églises, les lieux où l’on peut jouir de ce silence qui semble faire tellement peur aux gens, sont devenus rares. Il faut monter au-dessus de 3000 m en montagne ou plonger avec masque et bouteilles pour enfin être tranquilles. Pauvre monde.

  4. Tout à fait d’accord avec vous tous, in primis musique partout et natels. Ça m’a fait repenser à l’histoire du restaurant qui ne voulait pas de bambins (le soir ?) : tollé général contre le restaurateur, on a jamais eu les détails, mais si on va dans un bon restaurant, surtout le soir, il me semble normal d’avoir la paix !
    grand-mère de deux “adorables” avec qui j’essaie de programmer des sorties de façon intelligente…

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