France, même tes verbes f… le camp!

Sur le site de la SNCF, où je suis en train de m’enregistrer, on m’enjoint de «renseigner mes informations personnelles». J’obéirais volontiers, ça fait un bail que j’ai compris qu’en ligne on a intérêt à se tenir à carreau, mais sur quoi dois-je les renseigner, et où les joindre ? Bon, je crois comprendre que tout ce qu’on me demande, c’est d’entrer mes données (verbe autrefois intransitif, mais ce sont là des subtilités d’un autre âge) dans le formulaire prévu à cet effet.

J’obtempère, parfait, mon enregistrement avance, ne reste plus qu’à cocher une case de sécurité, grâce à laquelle «vos données bancaires seront supprimées automatiquement et définitivement de votre compte au cas où quelqu’un clique sur le lien mot de passe oublié et renseigne l’e-mail de votre compte client.» Là, ça devient carrément dostoïevskien : si la grammaire n’existe pas, tout est permis….

J’ai mis beaucoup d’eau dans mon vin depuis le temps où j’attribuais à la correction du français le statut de valeur fondamentale. Je reste impassible quand j’entends, dans un bistrot vaudois, un client dire à la serveuse : «J’aimerais encaisser» ; pendant des années, j’ai supporté stoïquement de lire dans Le Temps la mention on adule à propos des films, alors que l’adulation (qui comporte du reste une nuance négative) est en principe réservée aux personnes humaines ; et je ne m’énerve même plus quand le bancomat de mon quartier affiche : «Patientez la distribution de 200 francs.» Mais je dois dire que ça m’a fait un coup de constater que la SNCF, institution nationale octogénaire, est devenue elle aussi une arme de destruction massive du patrimoine linguistique français. Et j’en viens à me demander s’il n’y aurait pas un rapport entre la confusion mentale qui semble aujourd’hui régner en France et la déliquescence du langage. Parce que, mine de rien, savoir distinguer un complément d’objet indirect de son faux jumeau, le complément d’objet direct, ça aide à penser, même les enjeux de la politique.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

3 réponses à “France, même tes verbes f… le camp!

  1. Bonjour Madame Lempen

    Le français est souvent mis à mal y compris par ceux qui devraient y prêter la plus grande attention.
    Deux exemples :
    _ l’emploi d’un mot anglais car il fait plus chic alors qu’au Québec ceci est systématiquement évité surtout à l’écrit, cf. le site de l’Oqlf (l’Office québécois de la langue française ou les testes officiels de l’administration et du gouvernement canadien ;
    _ l’accent sur les majuscules qui est la règle sauf dans les sigles, Le Temps l’oublie assez souvent par exemple comme dans ” À propos de ce blog ” et non pas ” A… ”

    Et merci pour la SNCF dont les CGV sont étalées sur 216 pages que vous êtes sensée avoir lues quand vous prenez un billet de train en utilisant l’internet.

    Et puis, ne devrions-nous pas écrire S.N.C.F. ?

    Bonne semaine.

    G. Lebeaupin

  2. Alors là, pour une fois, je suis entièrement d’accord avec vous. C’est inouï ce que le niveau a baissé. Aujourd’hui plus personne ne comprend la notion de propriété des termes, plus personne ne connaît la concordance des temps, plus personne ne sait faire l’accord du participe passé, plus personne ne sait la différence entre un infinitif et un participe, et tout à l’avenant. Même des docteurs, pardon des Ph. D. de l’EPFL vous font trois fautes d’orthographes par phrase, alors que de mon temps, une diplômée de l’école ménagère n’en faisait pas une par page.

    C’est exaspérant. Mais vous pourriez peut-être “interroger” la responsabilité de toutes ces réformes scolaires constructivistes à la noix, que vous avez probablement défendues, et qui ont bousillé l’orthographe et la grammaire. Pousserez-vous l’honnêteté intellectuelle jusque là?

    Je m’arrête là sinon je risquerais de m’en prendre à la manie épicène, qui par pur parti pris idéologique aberrant, est un des symptômes les plus affligeants du mal que vous dénoncez à juste titre. Et la, de nouveau, nous ne serions plus d’accord.

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