Requiem pour la Befana

La Befana, c’est une sorcière qui récompense les enfants sages et punit les vilains, pendant la nuit des Rois. L’instrument de cette justice immanente est une chaussette que les enfants italiens sont censés accrocher à la fenêtre le soir du 5 janvier : selon leur comportement pendant l’année écoulée, elles/ils la trouveront le 6 au matin pleine de sucreries ou de morceaux de charbon…

Lors de ma lointaine enfance romaine, on ne m’a jamais vraiment fait croire que la Befana existait ; mais nous allions immanquablement lui faire un petit bonjour dans son fief de la Piazza Navona, où elle campait en format réduit sur les innombrables baraques dressées autour des trois fontaines pour la période des Fêtes. C’était quelque chose, à l’époque, Piazza Navona, c’est-à-dire, foin de modestie, la plus belle place du monde, au crépuscule, entre Noël et l’Epiphanie. Les lumières, les ballons, la crèche, les jongleurs, les caricaturistes, la barbe à papa ; et suspendues partout les chaussettes rouges, gonflées de bonbons, de dragées, de nougat – ou de faux charbon agréablement comestible.

Cette joyeuse mise en scène a perduré à travers les décennies, et s’il y avait un lieu sur la planète où je retrouvais l’âme d’enfant que je ne suis pas sûre d’avoir jamais eue, c’était bien à Piazza Navona au tournant de l’année, quand il m’arrivait d’être à Rome à cette période. L’année dernière, ce n’était pas le cas, mais cette année, sûre de mon fait, j’ai entraîné là-bas une petite équipe de différents âges, promettant aux plus jeunes monts et merveilles. Le choc : une place quasi-déserte, pas d’attractions, pas de baraques, pas de Befana, pas de chaussettes et pas de promeneurs, mis à part les amateurs des sculptures du Bernin (âgés en principe de plus de sept ans).

Je me suis renseignée, la Municipalité de Rome a pris des mesures radicales pour évincer une famille de type mafieux qui avait la haute main sur l’organisation des réjouissances festives, et restituer du même coup la place à sa vocation de haut lieu architectural et artistique. La destruction d’une des traditions les mieux ancrées de la vie hivernale romaine est un dommage collatéral de cette louable entreprise de purification. Mon âme d’enfant se nourrissait d’un microsystème économique archaïque et corrompu, je dois en faire le deuil. Mais je ne pousserai pas ma modernisation intérieure jusqu’à me joindre, l’année prochaine, aux hordes facebookiennes de la nuit de la Saint-Sylvestre, glapissant sur les bords du Tibre avec, sur la tête, des couronnes lumineuses clignotantes roses et bleues fluo. Le monde change, d’accord, mais il ne faut pas trop m’en demander.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

Une réponse à “Requiem pour la Befana

  1. La encore, je me sens très d’accord avec vous.
    Vous êtes vraiment pleine de contradictions. Ne voyez-vous donc pas que si l’on s’acharne à poursuivre votre reve de pureté idéologique égalitaire et progressiste, c’est la société, l’humanité, la planète entière qui sera dénaturée et réduite à cette tristesse que vous décrivez si bien: la place Navone sans la Befana.
    “Le monde change, d’accord, mais il ne faut pas trop nous en demander.”

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