La vérité sort de la bouche de Madonna

Dans les camps de réfugiés au Liban, des Syriennes mineures sont forcées d’épouser, souvent avec l’approbation active de leurs mères, des hommes choisis par les mâles de la famille (Le Monde, 16 décembre 2016, p. 4). Chez ces gens-là, monsieur, on marie les filles de force, même à 13 ans, et l’égalité de la femme (sic), pilier de nos valeurs, ils ne savent pas ce que c’est : comment voulez-vous qu’ils s’intègrent chez nous ?

Ces gens-là sont nombreux sur la surface de la planète. Une dame originaire d’un pays situé bien plus à l’Est que ceux du Proche-Orient vient faire la connaissance d’un bébé né dans son immeuble, dans un quartier résidentiel d’une ville romande. «Félicitations, dit-elle à la maman, surtout que c’est un garçon, et dans une famille, ce sont quand même les garçons qui comptent.» Quand je vous disais que notre culture est nettement plus évoluée.

A la place de jeux (nous sommes toujours en Suisse romande), une fillette de quatre ans qui aime les sensations fortes imprime au tourniquet des poussées vertigineuses. Un petit garçon de son âge se tient craintivement à bonne distance, puis finalement se décide, sur les insistances de sa grand-mère, à s’installer, pas très rassuré, à côté de la petite fille. «Ah, bravo, mon chéri, s’exclame la grand-mère, je le savais que tu es un vrai garçon!» Et aux autres adultes présents : «C’est un fait, les garçons sont plus courageux que les filles !» Là, manque de bol, la dame est suissesse depuis au moins sept générations.

Où je veux en venir ? A deux choses. Premièrement, n’en déplaise à ceux, et à celles, qui gonflent leur jabot en affirmant que la Suisse est un parangon de vertu égalitaire (généralement dans le but de disqualifier les potentiels intrus qui menacent notre beau pays), la différence entre le massacre moral d’une adolescente et la transmission de préjugés sexistes aux enfants est certes énorme, mais c’est seulement une différence de degré. Evidemment, c’est plus grave de marier sa fille de force, ou de proclamer qu’un héritier mâle vaut mieux qu’une héritière femelle, que d’exalter (de plus contre toute évidence) le courage comme une qualité masculine ; mais ces attitudes ont la même origine, cela s’appelle, selon les termes de l’anthropologue Françoise Héritier, la «valence différentielle des sexes», et à voir ce qui se passe chez nous point de vue violence machiste, inégalité des salaires ou partage boiteux des tâches ménagères (j’arrête parce que la liste serait trop longue), nous ferions mieux de nous abstenir de donner des leçons.

Deuxièmement, Madonna a eu mille fois raison de dire publiquement, dans le cadre d’une récente et énergique diatribe contre le sexisme, que «les femmes ont été opprimées si longtemps qu’elles croient ce que les hommes pensent d’elles» (Le Temps, 15 décembre 2016, p. 2). Les femmes votent pour Trump, lisent Jean d’Ormesson et, s’il y a lieu, se font appeler directeur plutôt que directrice parce que ça fait plus sérieux (pas toutes les femmes, bien sûr, on se comprend). Mais ce n’est pas parce qu’elles sont plus idiotes que les hommes, c’est parce qu’on leur a farci la tête avec la supériorité masculine depuis bien avant qu’elles soient dans le ventre de leur mère. Ça fait des millénaires que ça dure, en Orient, en Occident et sur la lune, et je n’ai pas l’impression qu’on soit partis pour un tournant en 2017.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

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