Migrations: bisounours toi-même

Les gens qui nous gouvernent, en Suisse ou ailleurs en Europe, même les plus éclairés sur les causes et les perspectives de la crise migratoire, sont obligés de s’en tenir à un discours recevable par leurs concitoyennes et concitoyens – c’est-à-dire axé, dans le meilleur des cas, sur la nécessité de revoir à la hausse nos capacités de secours et d’accueil et de garantir le respect, trop souvent bafoué, des droits humains. Aucune politicienne, aucun politicien ayant toute sa tête (et un mandat à conserver) ne va dire tout de go aux Suisses ou aux ressortissants des autres pays nantis la vérité vraie, à savoir que les migrations ne vont pas s’arrêter mais s’intensifier, que continuer à nous arc-bouter sur nos frontières et notre prospérité ne constitue en aucun cas une solution durable et que nous ne nous sortirons de cette situation dramatique qu’en repensant radicalement les possibilités de circulation, d’établissement et d’emploi de toutes les populations de la terre sur toute la terre.

Un tel message n’aurait évidemment aucune chance d’être entendu, il fait violence à notre manière de percevoir l’organisation du monde et plus généralement à ce qui semble être la nature humaine (la mienne aussi, bien entendu), qui nous incline à fredonner la scie «la barque est pleine» plutôt qu’à nous sentir «tous sur le même bateau». De plus, dans cette affaire, aucun pays ne peut agir tout seul, autant dire que la ministre ou le parlementaire qui enfourcherait ce cheval se retrouverait vite les quatre fers en l’air.

Alors, oui, on se chicane de bon cœur avec les forces de la droite extrême, qui voudraient rejeter tout le monde à la mer, sur des sujets tels que la catégorisation des migrants, le nombre «supportable» de ces intrus pour tel ou tel pays, les conditions de leur séjour chez nous, la ligne rouge à ne pas franchir dans nos états de droit ; mais foncièrement le traitement politique du problème dans les pays occidentaux conforte l’opinion dominante selon laquelle les migrations sont un phénomène perturbateur qu’il faut le plus possible contenir et, à terme, idéalement, supprimer.

Ce qui m’inquiète, dans cette histoire, c’est que les analyses non politiciennes de la situation, n’étant pas ou guère relayées par les décideurs, n’ont pratiquement aucune chance d’entrer dans le débat public. Je veux parler des analyses produites par la classe bien connue de parasites de la société que sont les sociologues, les politologues, les historien.ne.s, les démographes, les psychologues, les philosophes, bref les intellectuel.le.s, cette engeance malfaisante qui revendique, comme dirait Florent Pagny, sa «liberté de penser». Pourtant, les véritables «bisounours» – crétine injure lancée à tout bout de champ par les tenants de la ligne dure à leurs adversaires – ce sont celles et ceux qui invitent leurs compatriotes à continuer à barboter dans le pot de miel de leur illusoire indépendance, et pas celles et ceux qui réfléchissent lucidement à la manière de sortir l’humanité de la mouise collective où elle est en train de s’enfoncer.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

Une réponse à “Migrations: bisounours toi-même

  1. Bien dit et vu! Mais l’humanité n’existe pas en tant que groupe homogène ( et politique ). Il n’existe que 7 milliards d’individus programmés dans leur soif de survie et d’appartenir à un meilleur monde, à défaut d’y être déjà. La pression humaine , due à son accroissement du nombre considérable en un siècle – 1,3 à 7,5 milliards- sur une terre non expansible et aux ressources limitées , sur les systèmes politiques traditionnels , ne semblent produire que des solutions classiques que sont les guerres et leurs conséquences, que l’histoire se fait un plaisir à raconter aux privilégiés hors de portée de la misère et de la souffrance.

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