Regardez cette photo. Regardez-la bien.

donne velate e modigliani

Je suis tombée sur cette photo en lisant le dernier numéro de la revue italienne  Leggendaria   et j’ai été sidérée par sa richesse sémantique.  Elle figure dans le cadre d’un remarquable dossier sur la vision qu’ont réciproquement les unes des autres les femmes occidentales de tradition chrétienne et les femmes musulmanes vivant ici ou ailleurs.

Que voyons-nous ? Trois femmes musulmanes pesamment voilées, vues de dos, contemplent un nu féminin de Modigliani. Les visages des trois musulmanes ne sont pas visibles, mais on peut deviner qu’ils sont encadrés de tissu jusqu’au menton ; leurs formes sont enfouies dans les plis de leurs longs vêtements ; d’après leur port de tête, elles ont l’air très intéressées par le tableau. La femme nue du tableau est couchée sur le dos, un bras relevé, l’autre écarté, dans une posture à la fois cambrée, offerte, et abandonnée; on peut détailler ses seins fermes et généreux, sa taille fine, ses cuisses rondes, son sexe touffu; elle correspond à tous les canons de la beauté occidentale.

Notre première réaction est de tenter d’imaginer les pensées de ces femmes voilées devant cette femme nue. Sont-elles choquées par l’impudeur de la mise en scène? Envieuses de ce corps triomphant, alors que le leur, si ça se trouve aussi beau, est revêtu d’une tenue punitive ? Admiratives devant la qualité artistique de l’œuvre ? Peut-être un peu de tout cela à la fois.

Nous ne pouvons pas savoir ce que pensent les trois musulmanes, parce que leurs visages sont tournés vers le tableau ; mais à coup sûr, au moins, elles ont les yeux ouverts, tandis que ceux de la femme nue sont fermés. Tout ce qu’elle semble dire, de derrière l’épais voile des cils, c’est : regardez-moi, possédez-moi par le regard, je ne suis pas là pour produire du sens mais pour être investie du sens qu’on projette sur moi. De ce point de vue, Modigliani n’invente rien : il y a une dizaine d’années, le groupe d’artistes féministes Guerrilla Girls  avait fait observer que 83% des personnages représentés nus dans la section «art moderne» du Metropolitan Museum de New York étaient des femmes, alors que dans cette même section du musée les œuvres d’artistes femmes étaient moins de 5%.

Alors, que nous dit cette photo ? Elle nous dit que, dans toutes les traditions culturelles, «la femme» est cet autre de «l’homme» que les hommes décident souverainement de déshabiller ou d’habiller, d’exposer ou de cacher. Même aujourd’hui, en Occident, où les femmes ont acquis théoriquement, à la force du poignet, le statut de sujets autodéterminés, cette asymétrie originaire reste tacitement inscrite dans l’inconscient collectif. La preuve : qui s’en étonne en visitant le Louvre ou les Offices de Florence ? C’est de l’art…

Mais ce n’est pas seulement de l’art. Le dossier de Leggendaria nous rappelle les terribles difficultés que rencontrent les Séoudiennes à se faire reconnaître comme citoyennes. Or, pas plus tard que le 30 mai 2016, dans l’émission «Forum», sur La Première de la RTS, Monsieur Michel Pigenet, professeur d’histoire à la Sorbonne, a affirmé sans sourciller que le «suffrage universel» avait été instauré en France en 1848, c’est-à-dire 96 ans avant que la moitié de la population y accède. Rien à voir avec Modigliani et avec les musulmanes voilées ? Si, si, pourtant. Cette photo nous dit bien plus qu’elle n’en a l’air.

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen

Silvia Ricci Lempen est écrivaine. Son champ d’investigation préféré est celui des rapports entre les femmes et les hommes: un domaine où se manifeste l’importance croissante de la dimension culturelle dans la compréhension des fonctionnements et dysfonctionnements de notre société.

Une réponse à “Regardez cette photo. Regardez-la bien.

  1. “Etre libre, c’est savoir être nu sans honte”, disait Nietzsche.

    Mais la honte, et précisément la honte de la nudité, c’est ce que nous inculquent les religions, et même aujourd’hui, ça perdure chez des gens incroyants, parce qu’ils transmettent cette honte du corps, depuis la plus tendre enfance.
    Dans bien des familles, et pas que chez les musulmans, les enfants ne verront pas leurs parents nus, et assez vite, on apprend aux enfants à cacher leur nudité, à en avoir honte. On leur apprend qu’on ne dort qu’en pyjama, qu’on ne se baigne qu’en maillot de bain, qu’on ne doit être nu(e) que dans la salle de bain, mais seul(e).
    Et cela s’enseigne imperceptiblement (c’est ça, un bon conditionnement), par des “oh excuse-moi” si on est vu(e) nu(e) ou si l’on voit l’autre nu(e), par des “habille-toi vite, on pourrait te voir”, par des “hi hi hi, tout nu” et mille autres détails dont les gens ne se rendent même pas compte.

    Après, étonnez-vous que les gens soient voyeurs, exhibitionnistes, accros à la téléréalité, consommateurs de porno, ou d’une pudeur telle que ça pourra ficher en l’air leur vie sentimentale et sexuelle, parmi mille autres désordres psychiques et sexuels!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *