Les fausses promesses du néolibéralisme

Le vote populaire en faveur du Brexit ainsi que l’élection présidentielle de Donald Trump aux États-Unis sont issus du même moule, à savoir, l’évidence empirique que le néolibéralisme est tout à fait incapable de tenir les promesses de ses fervents défenseurs – que ceux-ci utilisent simplement comme des slogans dans toute sorte de débat.

La majorité du peuple britannique qui s’est rendue aux urnes le 23 juin 2016 pour voter le Brexit, comme celle qui a élu Trump en tant que 45e président américain, a désormais compris que les politiques inspirées, voire dictées, par la pensée néolibérale ne sont pas en mesure et n’ont aucune véritable intention de faire les intérêts de la classe moyenne du pays ou de l’espace économique concerné.

En réalité, l’approche néolibérale n’a pas réduit l’intervention de l’État dans le système économique, mais a permis aux pouvoirs forts dans ce système de contrôler les institutions publiques afin d’utiliser le rôle de l’État pour atteindre l’objectif final du néolibéralisme, qui consiste à mettre le plus grand nombre possible de personnes dans une situation de besoin – donc dans une position de faiblesse et de servitude face à ces pouvoirs forts, leur permettant ainsi de faire leurs propres intérêts sans aucun type de contrainte.

Si l’on continue le long de cette trajectoire, rendue savonneuse par les médias soudoyés par les pouvoirs forts de la finance et de l’économie, il n’est pas difficile de prédire que le résultat de l’élection présidentielle française et celui des élections législatives en Allemagne en 2017 vont permettre aux mouvements politiques de l’extrême droite de remporter la majorité absolue, suite au ressentiment «antisystème» de la classe moyenne et aux promesses irréalisables de ces mêmes mouvements.

La très grande majorité des personnes qui voteront pour cette droite populiste et nationaliste sera toutefois terriblement déçue, tout compte fait, par les résultats des décisions de leurs soi-disant représentants politiques. Les conditions pour l’éclatement d’une Troisième guerre mondiale seront alors réunies, montrant à tous ceux qui croient aux vertus du néolibéralisme que celui-ci, en fait, est imposé à la société par un «appareil politique» au service des pouvoirs forts de l’économie et de la finance globalisées – au détriment du bien commun.

Comme l’avait déjà expliqué Karl Polanyi à la fin de la Seconde guerre mondiale, «le marché a été le résultat d’une intervention consciente et souvent violente de l’État, qui l’a imposé à la société pour des finalités non-économiques». Ceux qui comprennent cela peuvent saisir aussi le caractère profondément anti-démocratique du néolibéralisme dominant les choix des institutions publiques du monde occidental.

Le leurre des taux négatifs

Les milieux économiques et politiques de droite s’insurgent en général lorsqu’on évoque la possibilité d’introduire une taxe, de l’ordre de 0,05 pour cent, sur les achats de francs suisses sur le marché des changes afin de lutter de manière efficace contre le phénomène du «franc fort», leur argument étant simplement qu’une taxe représente une distorsion du marché qu’il faut éviter coûte que coûte.

Or, ces mêmes milieux ne s’insurgent pas avec la même ferveur contre le prélèvement d’une taxe (bien plus élevée) sur les dépôts bancaires, qu’un nombre croissant de banques en Suisse introduisent au fur et à mesure que la Banque nationale suisse prolonge sa politique des taux d’intérêt négatifs pour faire semblant de lutter contre le franc fort.

La conclusion de cette incohérence dogmatique est alors indiscutable: les milieux concernés s’opposent à toute sorte de taxe seulement par intérêt personnel, lorsqu’elle pèse sur leur propre domaine d’activité – laissant aux autres parties prenantes la charge de trouver une voie de sortie pour résoudre apparemment les problèmes que de telles taxes permettraient facilement d’éradiquer.

Cela confirme sans appel que le néolibéralisme dominant de nos jours est une idéologie fondée sur l’avidité, l’égoïsme et l’individualisme que des penseurs ultralibéraux comme F.A. von Hayek et M. Friedman ont sciemment transformée en pensée unique en «sciences économiques». Comme l’avait déjà remarqué J.M. Keynes, «les praticiens qui croient se soustraire à toute sorte d’influence intellectuelle sont d’habitude les esclaves de quelques économistes défunts». Il serait bon et temps que ces praticiens apprennent à s’émanciper intellectuellement, car il en va de leur propre avenir ainsi que de celui de l’ensemble de notre société.

La marchandisation du service public postal

Les discussions que La Poste suisse a entamées ce mois-ci avec les autorités publiques cantonales afin de décider le nombre précis ainsi que la localisation des offices qu’elle va supprimer d’ici à 2020 – dans le cadre du projet de restructuration annoncé à la fin du mois passé – ne peuvent pas cacher le fait que le «géant jaune» est un nain sur le plan éthique.

Il est vrai que le progrès technique va graduellement réduire le nombre d’envois qui nécessitent d’un guichet postal pour être délivrés. Il ne fait pas de doute non plus que le trafic des paiements se passera de plus en plus des bureaux postaux, au vu de l’augmentation progressive du nombre d’utilisateurs des moyens de paiement électroniques, que les banques tâchent d’intégrer dans leurs modèles d’affaires afin de ne pas perdre leur propre clientèle. Néanmoins, pour le bien commun il faut reconnaître que le service public postal se doit d’être assuré de manière uniforme à travers l’ensemble du territoire, car il en va de la cohésion nationale qui a fait le bonheur de la Confédération suisse.

La finalité d’un service public, en fait, n’est pas celle de réaliser des profits mais de contribuer au bien commun, quitte à enregistrer des pertes qui doivent être financées par les recettes fiscales de l’État – entendez l’ensemble de la société qui bénéficie d’un tel service.

Au lieu de fermer un nombre important de ses filiales, les dirigeants de La Poste devraient alors réfléchir sur l’offre dans les bureaux postaux situés dans les centres urbains, où, depuis bien des années, elle vise à enfler ses profits par la vente de toute sorte de biens de consommation (à l’instar des téléphones portables et des cartes de vœux), qui mettent de nombreux petits commerces sous pression par une concurrence qui ne sert aucunement le bien commun – au-delà du fait que la vente de ces biens n’a rien à voir avec le service public que La Poste doit offrir.

Si les dirigeants de La Poste veulent assurer la profitabilité de celle-ci, même après la restructuration envisagée, ils doivent comprendre que cela est tributaire de la qualité du service public postal à travers tout le territoire national et notamment dans ses régions périphériques. Cela a aussi une dimension interne à La Poste car il faut que celle-ci devienne à nouveau un employeur apprécié par ses (potentiels) collaborateurs: il s’agit donc d’abandonner le système de «management» actuel qui vise à standardiser le travail aux guichets par la comptabilisation du temps nécessaire pour effectuer les opérations avec la clientèle. Il est, en fait, impensable de prétendre qu’une même opération, comme l’envoi d’une lettre recommandée, comporte toujours et partout le même nombre de minutes pour être effectuée. Ce système met inutilement sous pression le personnel, qui doit en plus perdre du temps pour justifier les cas où il a fallu davantage de minutes que celles prévues pour mener à bien un envoi postal ou toute autre opération aux guichets.

Cette marchandisation du service public postal nuit à l’ensemble de la société et doit être abandonnée à jamais, pour contribuer de nouveau au bien commun qui ne peut pas être réalisé avec les règles du «libre marché».

Pauvres États-Unis!

Si la longue campagne électorale des deux candidats à la présidence des États-Unis a été d’un niveau pitoyable, des deux côtés du spectre politique, le pire est encore à venir. Il est vrai que la présidence Obama en a déçu plus d’un, mais, par rapport à son prédécesseur, le bilan que Obama peut tirer au terme de sa présidence n’est pas aussi mauvais à l’égard des ravages provoqués par la crise financière globale éclatée il y a désormais huit années et dont les conséquences se font encore ressentir négativement dans le monde occidental (voire au-delà).

Le prochain président des États-Unis n’aura visiblement pas le niveau intellectuel ni les capacités analytiques pour faire face aux nombreux défis auxquels la société américaine est confrontée et devra dès lors faire appel aux conseillers économiques formés dans les meilleures universités au plan national. Ceux-ci n’auront toutefois aucune idée des origines structurelles des problèmes observés sur le plan socio-économique, étant donné que la pensée dominante en économie se résume à des slogans identifiant tel ou tel autre comportement comme le responsable ultime de ces problèmes.

Les grandes institutions financières américaines auront alors le champ libre pour soudoyer les derniers «mohicans» qui connaissent l’histoire de la pensée économique et qui savent dès lors que la réglementation des comportements ne sert à rien si elle intervient dans un système qui est désordonné sur le plan structurel, tel le système bancaire national, qui confond monnaie et crédit permettant aux banques de prêter, pour des opérations purement financières, des sommes créées ex nihilo et, de ce fait, dépourvues de tout pouvoir d’achat, que seule la production peut logiquement former dans l’ensemble du système économique.

Le peuple américain aurait mérité d’avoir un président bien meilleur que celui qu’il a dû choisir parmi les deux candidats à la présidence. Les États-Unis ne représentent désormais plus une exception: leurs politiciens sont du même moule que ceux du reste du monde et c’est l’une des raisons expliquant la situation atterrante au niveau mondial.

Le paradoxe de l’épargne

Les économistes orthodoxes ne cessent de croire et de faire croire que l’épargne est nécessaire pour financer des dépenses d’investissement. De là, ils prétendent qu’il faut réduire l’imposition fiscale de l’épargne et (si besoin en est) augmenter l’impôt sur la consommation (par exemple la taxe sur la valeur ajoutée). Le message sous-jacent est parfaitement clair: il faut encourager l’épargne car c’est la condition sine qua non de l’investissement, qui assure la croissance économique et si possible la maximisation du niveau d’emploi, avec par conséquent la réduction du déficit budgétaire et, à terme, l’assainissement des finances publiques.

Cette croyance est logiquement fausse et l’évidence empirique ne fait que confirmer cela. Comme J.M. Keynes l’avait déjà expliqué en 1936, l’augmentation du taux d’épargne des ménages réduit, au lieu de faire augmenter, le niveau d’investissement des entreprises. C’est ce qu’il a appelé le «paradoxe de l’épargne», étant donné que, pour un individu quelconque, il est nécessaire d’épargner avant d’engager une dépense d’investissement – comme l’achat d’une maison ou d’un appartement.

Or, ce qui est vrai au niveau individuel n’est pas forcément vrai pour le système économique dans son ensemble. Ce fameux «paradoxe de l’agrégation» a été mis en lumière par P. Samuelson dans les années 1940, mais, tout comme le «paradoxe de l’épargne», il a été oublié par la suite au sein de la communauté des économistes, obnubilés par les modèles mathématiques qui permettent d’«agréger» les données – qui sont récoltées sur le plan individuel – pour en faire des «agrégats», qui sont censés être valables au niveau macroéconomique (à savoir, pour l’ensemble du système économique).

Si l’ensemble des ménages (ou une large partie de ceux-ci) augmente leur épargne, cela signifie ipso facto qu’ils réduisent leurs dépenses de consommation. Dès lors, les entreprises auront des difficultés accrues pour vendre leurs biens et services sur le marché des produits, avec à la clé une diminution (plutôt qu’une augmentation) des investissements dans le processus de production. Les profits des entreprises iront alors chercher des rendements à très court terme sur les marchés financiers – avec des placements spéculatifs qui n’ont rien à voir avec la dépense d’investissement proprement dite. Comme l’avait déjà expliqué Keynes dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, «la spéculation consiste à prévoir la psychologie du marché [tandis que] l’investissement implique de prévoir les recettes futures d’une activité quelconque pendant toute sa durée».

Les économistes qui prônent la réduction de la charge fiscale sur les patrimoines des ménages, sous le prétexte que cela favorise l’épargne et, de là, l’investissement nécessaire pour la croissance économique, sont donc en porte-à-faux avec la réalité – sauf celle qui les concerne sur le plan personnel vraisemblablement…

Un plan B pour la zone euro

Le mois de novembre commence habituellement par la fête des morts. Cette année, il y a lieu d’y intégrer la mort de l’idéal européen qui fut à l’origine de la signature du Traité de Rome le 25 mars 1957 entre les 6 pays fondateurs de la Communauté économique européenne (l’année prochaine marquera le 60ème anniversaire de cette signature épique…).

Cet idéal européen était tributaire des ravages de la Deuxième guerre mondiale à travers le Vieux continent et tablait sur l’intégration au plan économique des dits pays pour éviter que de tels drames frappent de nouveau la population européenne. Au milieu de l’époque des «Trente Glorieuses» (1946–73) les politiciens au gouvernement étaient inspirés par les travaux de J.M. Keynes, qui montraient l’importance du rôle de l’État dans le fonctionnement ordonné du système socio-économique, afin de contribuer au bien commun.

La «contre-révolution» néolibérale intervenue à partir des années 1970 a mis fin à cette période de prospérité et cohésion sociale, remplaçant l’économie sociale de marché par une financiarisation croissante de la sphère économique aux niveaux national et international, faisant table rase de l’intérêt général pour lui substituer l’intérêt privé d’une partie de moins en moins nombreuse de la population dont le pouvoir financier a enflé de manière inversement proportionnelle au nombre des individus qui en sont les bénéficiaires.

La suite des événements est bien connue et leurs résultats concrets à travers le monde sont tristement visibles de nos jours. Or, célébrant la mort de l’idéal européen des pères fondateurs de l’Europe «unie», il y a tout de même lieu de noter l’émergence d’une initiative réunissant de plus en plus de partisans à travers le Vieux continent autour d’un «Plan B» visant à proposer une alternative viable à la dérive visiblement anti-démocratique et autodestructrice de l’Union européenne actuelle.

Après les sommets de Paris (en janvier 2016) et de Madrid (en février), le prochain sommet du «Plan B» aura lieu à Copenhague les 19 et 20 novembre, pour discuter des possibilités de réformer la zone euro dans le cadre actuel de l’Union européenne ou la nécessité d’une rupture de ce cadre, compte-tenu de l’émergence de partis et mouvements qui se fondent sur le populisme nationaliste à travers l’Euroland.

Si les autorités politiques du Vieux continent veulent éviter de susciter une troisième guerre mondiale dont les contours sont de plus en plus clairement visibles, il faut entamer un virage radical en ce qui concerne la politique économique en Europe et réformer les fondements mêmes de l’Union monétaire européenne, transformant l’euro en une monnaie commune afin de permettre à ses pays membres de réintroduire leurs propres monnaies nationales pour récupérer un instrument important (entendez la politique monétaire) visant l’intérêt général des individus.

À défaut d’un tel virage, le projet d’intégration européenne sera enterré à jamais et ne sera donc plus évoqué que lors des célébrations du 1er novembre par quelques nostalgiques du temps où l’économie était au service des besoins humains.

L’«internationalisation» du yuan est dangereuse

Au début de ce mois, la monnaie chinoise – le «renminbi» (la monnaie du peuple), souvent appelé aussi yuan – est entrée officiellement dans le panier des monnaies formant les Droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international (FMI). Ce panier fut créé en 1969 par le FMI afin de permettre à ses pays membres qui se trouvent en difficulté (par exemple, suite à une crise financière) d’obtenir des crédits pour faire face à leurs obligations. Il inclut les cinq principales monnaies au plan mondial, à savoir, depuis le 1er octobre, le dollar américain, l’euro, le yen japonais, la livre sterling et le yuan chinois.

Or, comme le reconnaît le FMI, le DTS n’est pas une monnaie à part entière, mais simplement le nom d’un panier de monnaies nationales dont l’émission reste dès lors du ressort des systèmes monétaires qui en sont à l’origine (entendez la banque centrale et les banques qu’elle coiffe dans l’espace monétaire sous-jacent). En l’absence d’une vraie monnaie internationale – la seule à même d’assurer l’ordre monétaire international logiquement – beaucoup d’économistes et de politiciens se leurrent sur la possibilité qu’il suffise d’accepter une monnaie dans le trafic des paiements internationaux afin que celle-ci ait un pouvoir libératoire pour les nations concernées par ces paiements. En fait, il n’en est rien, parce qu’aucune monnaie nationale (y compris l’euro) n’a un tel pouvoir dans l’espace international, étant donné que les dépôts bancaires impliqués dans de tels paiements restent automatiquement enregistrés dans le système bancaire qui en est à l’origine – même si, évidemment, leurs titulaires peuvent résider dans n’importe quel pays au monde.

Ce problème ne concerne pas les agents économiques qui paient ou qui sont payés en monnaies étrangères, mais affecte négativement la nation où ces agents résident. Lorsqu’une entreprise américaine paie en dollars ses propres importations, ce paiement règle la dette de cette entreprise face à ses créanciers étrangers, mais laisse intacte la dette de la nation américaine face au reste du monde, parce que les dépôts bancaires libellés en dollars états-uniens ne peuvent pas disparaître du système bancaire des États-Unis, qui ainsi reçoivent des biens ou des services du reste du monde sans rien donner en échange – si ce n’est qu’une simple promesse de paiement, qui logiquement n’efface pas la dette de la nation américaine face aux pays exportateurs de ces biens ou services car, comme l’avait déjà remarqué Jacques Rueff, c’est du «néant habillé en monnaie».

La stabilité économique et financière est dès lors mise en danger suite à l’utilisation d’une monnaie nationale, même lorsqu’elle est considérée comme étant «forte» au vu de son taux de change, pour le règlement des paiements internationaux. En effet, l’histoire monétaire montre que les pays (comme le Royaume-Uni au XIXème siècle et les États-Unis au XXème siècle) dont la monnaie nationale est utilisée en tant qu’«actif de réserve international» sont au centre d’une grave crise financière tôt ou tard du fait de cette utilisation, qui va à l’encontre de la nature bancaire de la monnaie.

Personne ne peut par conséquent se réjouir – ne serait-ce qu’en Chine – de l’inclusion du yuan dans le gotha des monnaies utilisées au-delà des frontières de leur système bancaire, parce que cela va provoquer une autre crise systémique dans un avenir assez proche. Il faudrait en réalité respecter l’étymologie du renminbi et réserver son utilisation au peuple chinois, plutôt que d’«internationaliser» l’utilisation d’une entité qui n’a aucun pouvoir libératoire au-delà des frontières nationales. Les banques actives au plan global devraient honnêtement tirer la sonnette d’alarme, au lieu d’en tirer des profits indus avant le prochain déluge et sauve-qui-peut dans la finance débridée.

L’économie est-elle une science?

Huit années après l’éclatement de la crise financière globale, suite à la mise en faillite aux États-Unis de la banque d’affaires Lehman Brothers (qui a allumé l’étincelle de la crise dans la zone euro), les économistes de la pensée dominante continuent de tourner en rond pour trouver les clés de sortie de la situation qui désormais risque de coûter cher aussi, en termes politiques, à Angela Merkel et à François Hollande, tous les deux appelés à être évincés lors des élections qui auront lieu en 2017 dans leur propre pays.

Au lieu de faire preuve d’ouverture d’esprit, nécessaire aussi pour faire leur autocritique, ces économistes sont de plus en plus nombreux à se cantonner dans ce que deux d’entre eux ont appelé «le négationnisme économique», suscitant des réponses fermes et bien argumentées de la part d’une poignée d’économistes «hétérodoxes» en France.

Plutôt que d’être une science, l’économie est désormais devenue une religion, à en juger par les «guerres de religion» auxquelles se livrent bien de ses adeptes, considérant notamment que leur force de frappe réside dans le nombre des partisans de la pensée dominante au lieu de reposer sur le pouvoir de persuasion de leurs arguments.

Tout n’est pas perdu, néanmoins, car la vérité, même à l’égard de la «science économique», finit toujours par s’imposer, coûte que coûte. Or, l’évidence empirique laisse penser que le changement ne va pas s’opérer à l’initiative de la communauté scientifique, mais va résulter de la demande émanant des milieux estudiantins, qui depuis le début de la crise financière globale sont de plus en plus nombreux à vouloir un enseignement de l’économie respectueux du pluralisme scientifique nécessaire pour l’ouverture d’esprit et l’émancipation intellectuelle des nouvelles générations d’économistes.

Le Manuel d’économie critique publié le mois passé par Le Monde diplomatique est une contribution de taille au débat de société et au développement d’une approche œcuménique pour le bien commun. L’économie est trop importante pour être laissée aux mains des seuls économistes «orthodoxes», même si «une vérité nouvelle, en science, n’arrive jamais à triompher en convainquant les adversaires et en les amenant à voir la lumière, mais plutôt parce que finalement ces adversaires meurent et qu’une nouvelle génération grandit à qui cette vérité est familière» (Max Planck, Autobiographie scientifique, 1960, pp. 84–85).

La politique monétaire n’est pas un jeu

La théorie économique dominante repose, entre autres, sur la théorie des jeux, notamment parce que ses disciples croient que tout sujet de recherche en «sciences économiques» peut être appréhendé par une analyse des comportements des agents économiques – faisant par là abstraction des institutions et des lois d’ordre macroéconomique, qui, en fait, reposent sur la logique et les identités comptables.

Celles et ceux qui considèrent les choix de politique monétaire comme un jeu (voire comme un jeu à somme nulle pour les grandeurs réelles, au vu du dogme de la neutralité de la monnaie par rapport au niveau d’emploi et de production) peuvent désormais s’amuser avec un jeu électronique que la Federal Reserve Bank of San Francisco propose sur son site Web pour simuler les conséquences macroéconomiques du pilotage du taux d’intérêt directeur.

Votre serviteur n’a pas su résister et a joué plusieurs fois, s’imaginant bien assis à la place de Janet Yellen lors d’une séance du Comité de politique monétaire qui doit décider le niveau du «Fed funds rate» afin d’atteindre les objectifs du «mandat dual» de la Réserve fédérale aux États-Unis, à savoir «un emploi maximum, des prix stables et des taux d’intérêt modérés à long terme».

Même si, au terme du mandat (de 4 ans), votre serviteur a toujours été reconduit – au vu des résultats satisfaisants par rapport aux objectifs de politique monétaire à atteindre – dans sa fonction de Président de la Fed virtuelle par le «software» de ce jeu électronique, personne ne doit se laisser leurrer par celui-ci: la politique monétaire n’est pas une simple décision d’arbitrage entre davantage d’inflation ou davantage de chômage par la manipulation du taux d’intérêt directeur. Elle a en réalité des conséquences multiples, à géométrie variable et qui sont distribuées de manière magmatique dans le temps et dans l’espace.

De surcroît, le jeu de politique monétaire mis sur pied par la Fed de San Francisco est biaisé par l’idée (néolibérale) qu’il existerait un taux de chômage «naturel» (de 5 pour cent en l’état), pour aller au-dessous duquel la politique monétaire serait impuissante, seules des «réformes structurelles» du marché du travail (entendez davantage de flexibilité, libéralisation et dérèglementation) étant à même de réduire ce taux de manière durable et sans provoquer des conséquences négatives dans l’ensemble du système économique.

On l’aura compris, la politique monétaire n’est pas un jeu électronique, même si désormais une large majorité de banquiers centraux pensent qu’il soit possible de jouer avec les taux d’intérêt négatifs pour relancer les activités économiques paralysées par la crise financière globale et systémique que nombre d’entre eux avaient contribué à faire éclater. Il conviendrait de se rendre à l’évidence et contribuer au bien commun – plutôt que de multiplier les germes de la prochaine crise systémique.

Qui paie les amendes des banques?

Huit années après l’éclatement de la crise financière globale, qui a suivi la mise en faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers aux États-Unis, les principales banques actives au plan mondial restent dans le viseur des autorités américaines censées leur faire payer la facture (très salée) de cette crise, selon les responsabilités avérées dans des procédures d’enquête dont le coût sera vraisemblablement bien plus élevé au final que les bénéfices retirés par la collectivité.

Le bruit soulevé suite à l’amende de 14 milliards de dollars que les autorités américaines demandent à Deutsche Bank de payer, pour avoir vendu des titres toxiques reposant sur des prêts «subprime», n’excite qu’en apparence la direction générale de cette banque et celle des autres banques «too big to fail» dans le monde. En fait, comme par le passé récent, y compris en Suisse, les «managers» savent qu’ils vont pouvoir s’acquitter de toute charge financière (et d’autre nature) en en transférant le poids, d’une manière ou d’une autre, sur le dos de leurs collaborateurs et des actionnaires de la banque.

Si vraiment l’on croit de manière aveugle aux incitations du «marché», qui poussent les agents économiques à agir de manière responsable, il faudrait faire passer à la caisse (voire par la case «prison ferme» après un procès pénal qui confirme leurs responsabilités) les hauts dirigeants des instituts bancaires qui ont contribué sciemment à la première crise globale du système économique financiarisé. Comme il n’en sera rien, il est clair que ce système continuera à fonctionner de manière à la fois désordonnée et asymétrique en ce qui concerne la distribution de ses coûts et bénéfices dans l’ensemble de la société. Il ne faudra alors pas s’étonner si la fréquence et l’ampleur des prochaines crises sont telles que celle éclatée en 2008 ressemblera à une tempête dans un verre d’eau.