L’effet de ruissellement est un leurre idéologique

Le Canton du Tessin veut réduire la pression fiscale sur les hauts revenus ainsi que sur le capital des entreprises afin de relancer l’activité économique. Or, cette politique n’induira aucun bienfait pour l’économie tessinoise car les catégories de contribuables concernés par ces allègements fiscaux n’augmenteront pas leurs dépenses au sein de cette économie. Les montants épargnés par ces contribuables sont en fait placés sur les marchés financiers, sans aucun effet de ruissellement pour les personnes physiques ou morales qui se trouvent au Tessin. Aucune entreprise ne voudra jamais investir afin d’augmenter sa propre capacité de production lorsqu’il existe (comme il est désormais évident) une offre excédentaire sur le marché des produits, suite aux énormes inégalités de revenu et de richesse au niveau tant local que global.

Il y a toutefois des entreprises situées dans des niches de marché échappant à ce problème, par exemple grâce à des brevets ou des produits haut de gamme qui ne souffrent ni de la mauvaise conjoncture ni des taux de change d’une monnaie forte comme le franc suisse. Il ne s’agit pas uniquement des grandes entreprises transnationales, comme les «big-pharma» en Suisse, mais aussi de petites ou moyennes entreprises avec un attachement historique au territoire cantonal. Pour ces entreprises, l’État pourrait facilement introduire des incitations qui réduisent la pression fiscale sur les bénéfices qu’elles investissement réellement, créant des places de travail et des recettes fiscales au sein dudit territoire.

Au lieu de réduire la charge fiscale sur les hauts revenus et sur le capital des entreprises qui évitent d’investir dans son territoire, l’État doit inciter les entreprises à soutenir l’économie locale. Pour ce faire, il faut que les autorités politiques prennent conscience de la nécessité de repenser sur le fond l’approche aux questions d’ordre macroéconomique. Le Canton du Tessin (entre autres) doit augmenter les dépenses publiques visant à soutenir l’ensemble de l’économie, attirant ainsi de réels investissements privés dans cette même économie. Les recettes fiscales supplémentaires qui en découleront pourront alors être en partie utilisées pour offrir des incitations fiscales aux entreprises innovantes qui investissent afin de créer un véritable cercle vertueux pour le bien commun.

Ces incitations peuvent être des crédits d’impôt, des subsides bien ciblés ou n’importe quel autre allègement fiscal dont l’objectif doit être principalement d’ordre macroéconomique. Il ne s’agit en réalité pas uniquement d’une question éthique ou de responsabilité sociale des entreprises par rapport au territoire où elles sont actives, mais d’une question qui touche à l’ensemble de l’économie, étant donné que tout investissement engendre un revenu national. Ceci élargit l’assiette fiscale et, en général, aussi le niveau d’emploi et de bien-être dans le système économique. L’objectif de toute activité économique devrait être celui-ci au lieu de la maximisation des rentes financières de très court terme au détriment de l’intérêt général à long terme.

L’initiative «no Billag» fait table rase du pluralisme

Dans deux mois le peuple suisse aura décidé du sort de l’initiative «no Billag», qui suscite beaucoup de craintes compréhensibles auprès des collaboratrices et des collaborateurs de la radiotélévision de service public en Suisse. Il est facile d’imaginer, en effet, que la SSR SRG devra supprimer bien des programmes et des places de travail si cette initiative était approuvée lors du vote populaire du 4 mars prochain.

En réalité, l’initiative «no Billag» ne veut pas simplement supprimer la redevance pour la radio et la télévision, comme cela semble être le cas en lisant le texte soumis au vote populaire. L’enjeu a une tout autre portée, parce qu’en cas d’acceptation de cette initiative il ne sera plus possible de faire en sorte que la population suisse soit informée correctement sur le devenir du monde entier. La privatisation de l’information radiotélévisée que l’acceptation de cette initiative permettra de mener à bien en Suisse sera fatale pour la démocratie, le débat public ainsi que pour les choix de nature économique. Les grands groupes éditoriaux vont exploiter «pro domo sua» la possibilité de contrôler et manipuler l’information, sans plus aucun contre-pouvoir, représenté en l’état par la radiotélévision de service public – dont le mandat doit assurer une information correcte qui laisse la place à une pluralité de voix et d’avis discordants, afin d’éviter la pensée unique qui actuellement dicte les choix sur le plan économique.

Il est désormais évident que les grands groupes éditoriaux – qui gèrent les radios et télévisions privées (au-delà de la presse écrite) – ont une influence énorme sur l’opinion publique, en choisissant les nouvelles et les thèmes méritant d’être portés à l’attention du public, présentant une vision partielle et intéressée, avec le support tout aussi intéressé des soi-disant experts qui évitent toute critique à la pensée dominante par opportunisme ou par affinité politique avec la classe dominante.

L’acceptation populaire de l’initiative «no Billag» permettrait de détruire les tout derniers remparts (déjà très fragilisés) contre le lavage du cerveau mené à bien par les idéologues du néolibéralisme économique, qui est à l’origine entre autres de la première crise systémique du capitalisme financier. Voter contre cette initiative permet en revanche de freiner quelque peu la rebarbarisation de la société actuelle, afin de laisser encore un petit espoir au monde contemporain et aux générations futures.

L’intégration non-adhésive de la Suisse à l’Union européenne

25 années se sont écoulées après le refus du peuple suisse d’adhérer à l’Espace économique européen (EEE), préférant la voie solitaire. À cette époque-là, et durant l’ensemble des années 1990, l’économie helvétique était confrontée aux conséquences négatives de la crise immobilière éclatée à la fin des années 1980 au niveau national. Bien des activités économiques furent alors touchées de manière dramatique et les banques durent enregistrer des pertes colossales sur les prêts hypothécaires qu’elles avaient octroyés pour l’accès à la propriété du logement de la classe moyenne.

Afin d’éviter que la crise immobilière induise une crise économique à l’échelle nationale, les autorités politiques de la Confédération négocièrent une série d’accords bilatéraux avec la Communauté européenne, permettant à l’économie suisse de sortir de la crise immobilière par l’expansion du commerce international. Ces accords – et ceux qui les suivirent quelques années plus tard – permirent à l’économie suisse d’éviter d’être isolée du reste du continent après le refus populaire d’adhérer à l’EEE en 1992.

25 années après ce vote populaire, le bilan économique de ce choix n’est pas très positif. D’une part, la Suisse a pu réduire au minimum sa contribution financière à l’intégration européenne durant le dernier quart de siècle. Si elle avait adhéré à l’EEE, la Confédération aurait dû verser chaque année une somme d’environ 200 millions de dollars américains, et une somme bien plus élevée si le peuple suisse avait décidé de faire partie de l’Union européenne (UE). Avec les accords bilatéraux, la Suisse s’est limitée à accepter de verser un milliard de francs au Fonds de cohésion de l’UE (une somme échelonnée sur dix ans).

D’autre part, toutefois, le refus populaire d’adhérer à l’EEE n’a pas permis à l’économie suisse d’accéder à la totalité du marché unique européen. Les accords bilatéraux ne permettent de bénéficier que d’environ 70 pour cent des avantages liés au marché unique européen. Par ailleurs, les accords bilatéraux obligent la Suisse à adapter le droit helvétique au droit européen sans aucune possibilité de l’influencer.

25 années après le refus d’adhérer à l’EEE, l’économie suisse est confrontée à un autre gros problème. L’application de l’initiative «contre l’immigration de masse» acceptée lors du vote populaire du 9 février 2014 porte à craindre une forte chute du niveau des activités économiques en Suisse, avec des retombées négatives pour les finances publiques ainsi que pour l’emploi des résidents, si beaucoup d’entreprises sont amenées à quitter le territoire helvétique pour des raisons différentes.

À l’instar de ce qui s’était passé il y a 25 ans, la Suisse doit choisir entre l’improbable adhésion à l’UE et la marginalisation impossible du marché unique européen, avec la circonstance aggravante que la voie bilatérale est désormais une voie sans issue.

Le leurre des horaires d’ouverture des magasins

Les commerçants suisses sont parfois obsédés par le prolongement des horaires d’ouverture des magasins, imaginant que ce faisant ils pourront augmenter leur chiffre d’affaires et réaliser davantage de bénéfices. En fait, l’ouverture prolongée des magasins ne permet aucunement de relancer l’économie lorsque les salaires d’une partie importante des ménages ne sont pas suffisants pour arriver à la fin du mois sans devoir faire appel à l’aide sociale ou à des formes redoutables d’endettement.

Prolonger les horaires d’ouverture des magasins dans l’espoir de soutenir l’activité économique est une vue de l’esprit néo-libéral, qui ne considère que l’offre dans l’ensemble de l’économie – ignorant la demande sur le marché des produits. Il s’agit de la fameuse «loi de Say», du nom de l’économiste qui, au début du XIXème siècle, croyait que l’offre de biens et services induit une demande équivalente, permettant d’atteindre le niveau de plein-emploi par le «libre marché» au lieu de faire appel à l’intervention de l’État (que les économistes néo-libéraux considèrent comme dommageable pour l’activité économique).

Les politiques économiques qui agissent sur l’offre ne sont pas une spécificité française, même si Emmanuel Macron en a fait l’axe principal de son quinquennat. Désormais, toutes les économies occidentales sont imprégnées de ce type de politiques, qui néanmoins sont impuissantes à relancer le système économique qui se trouve en grave difficulté suite à la crise financière éclatée il y a dix ans sur le plan global.

Si les politiciens au gouvernement et les économistes qui les influencent avaient leurs deux yeux ouverts – l’un sur l’offre et l’autre sur la demande, comme Paul Samuelson exhortait à le faire –, ils verraient que les problèmes actuels de l’économie se trouvent surtout du côté de la demande sur le marché des produits. En effet, si le système économique est en grave difficulté, cela n’est pas parce que l’offre de biens et services est freinée par la bureaucratie de l’État ou par un nombre très élevé de lois qui engendrent des coûts insupportables pour bien des entreprises. Les problèmes économiques de l’époque contemporaine sont induits par l’insuffisance de la demande de biens et services, suite aux inégalités dans la répartition du revenu et de la richesse tant au sein des pays qu’au niveau international.

Il faut dès lors mettre en œuvre des politiques économiques qui agissent sur la demande sur le marché des produits, suite à une redistribution du revenu et de la richesse qui permette d’augmenter les dépenses de consommation des ménages en préservant l’environnement. L’augmentation de ces dépenses, en effet, induit les entreprises à investir pour augmenter la production de biens et services, engendrant ainsi de nouvelles places de travail et davantage de ressources fiscales. Ce cercle vertueux sera bénéfique aussi pour la cohésion sociale dont peut profiter l’ensemble de la collectivité. Il sera alors possible de prolonger les horaires d’ouverture des magasins, étant donné que l’ensemble des ménages disposera d’un pouvoir d’achat accru.

Le vieillissement démographique n’est pas inéluctable

Le refus populaire de la réforme «Prévoyance vieillesse 2020» en Suisse lors du vote du 24 septembre dernier ne doit pas être sous-estimé, comme les partis bourgeois sont en train de le faire par leurs tentatives d’en imposer de toute manière (même si par étapes) l’idéologie sous-jacente. Il faut repenser le système de la prévoyance vieillesse dans son ensemble, considérant aussi que le vieillissement démographique n’est pas inéluctable. La solution de ce problème, néanmoins, ne doit pas être cherchée du côté des personnes qui arrivent à l’âge de la retraite en prolongeant celui-ci, mais du côté des personnes qui souhaitent entrer pour la première fois sur le marché du travail. Il faut dès lors mieux et davantage intégrer les jeunes sur ce marché, induisant ceux-ci à avoir une descendance plus nombreuse de ce qui est le cas à présent, en agissant sur les conditions de travail et le niveau des rémunérations des jeunes – les seuls vraiment en mesure de faire en sorte que le financement de la prévoyance vieillesse soit soutenable à long terme.

En clair, les politiques publiques doivent viser le plein-emploi des jeunes qui veulent et peuvent travailler, leur assurant un avenir professionnel à la hauteur de leurs efforts et de leur engagement pour le bien commun. En attendant de remplacer la TVA (qui est un frein aux dépenses de consommation) par un impôt décourageant l’épargne au-delà d’un seuil raisonnable, il faut commencer par utiliser les recettes de la TVA pour promouvoir l’emploi des jeunes au lieu d’utiliser ces recettes pour renflouer les caisses de l’AVS.

Comme souvent, la solution d’un problème ne se trouve pas là où le problème apparaît à première vue. Il faut une vision d’ensemble et un regard systémique pour comprendre et par conséquent résoudre ce problème.

L’État doit rester à l’écart du bitcoin

La mode du bitcoin affecte un nombre de plus en plus élevé de collectivités publiques en Suisse, disposées à accepter le paiement de toute sorte de taxes et impôts en cette «cryptomonnaie». En réalité, le bitcoin n’est pas une monnaie, mais un instrument financier particulier car il n’est lié à aucune valeur lorsqu’il fait son apparition suite à la solution de problèmes de calcul dont le degré de complexité augmente au fur et à mesure de l’écoulement du temps. Une fois créé à partir du néant, le bitcoin s’approprie de la valeur associée aux monnaies nationales avec lesquelles il est échangé à travers les plateformes où se rencontrent virtuellement les acheteurs et les vendeurs de cette «cryptomonnaie». En l’état, accepter des bitcoins revient à accepter d’être payé avec des jetons virtuels, sur la base de la confiance de pouvoir s’en débarrasser plus tard en échange de marchandises ou de services quelconques, voire de véritables actifs financiers.

Or, contrairement à ses propres citoyens, l’État ne peut pas se permettre de prendre des risques au «grand casino» de la finance globale. En clair, les recettes fiscales doivent être à l’abri de la forte volatilité que l’on observe sur le marché du bitcoin, parce que dans le cas contraire le secteur public s’expose à des risques incalculables qui pèsent finalement sur les citoyens dont les intérêts sont ignorés par la majorité de gouvernement.

Si l’État garde, pour une durée plus ou moins longue, les bitcoins qu’il encaisse sous la forme de taxes ou d’impôts, il expose les finances publiques au risque que le pouvoir d’achat des bitcoins en sa possession chute de manière brutale, soudaine et inattendue. Dans ce cas, l’État sera amené à réduire les dépenses publiques ou à augmenter la pression fiscale afin d’équilibrer ses propres comptes. Par ailleurs, si l’État envisage de dépenser les bitcoins qu’il encaisse, il pourrait en subir une perte si, dans l’intervalle, le prix du bitcoin a diminué. Il existe aussi un risque réputationnel, au vu du fait que les plus grands utilisateurs de bitcoins se trouvent dans l’économie souterraine, qui les utilisent afin de régler des transactions illégales ou pour la soustraction d’impôts. Aussi, la mode du bitcoin pourrait-elle déboucher sur l’éclatement d’une bulle similaire à celle des tulipes en 1636. Les conséquences pour le secteur public comme pour l’ensemble de l’économie seraient alors catastrophiques.

L’initiative populaire pour des multinationales responsables

L’initiative populaire pour des multinationales responsables veut modifier la Constitution fédérale pour faire en sorte que la Confédération suisse prenne des mesures légales en vue d’assurer le respect des droits humains et la protection de l’environnement par les grandes entreprises transnationales.

Ces dispositions légales ne vont pas s’appliquer aux petites et moyennes entreprises, qui en réalité pourront en retirer des bénéfices dans la mesure où elles ne devront plus faire face à la concurrence déloyale des multinationales qui en l’état ne respectent pas les droits humains ou nuisent à l’environnement.

Cette initiative populaire s’appliquera notamment aux multinationales qui ont leur siège légal, l’administration centrale ou le centre de leurs activités en Suisse. Elle les oblige à respecter aussi dans le reste du monde les droits humains et les normes pour la protection de l’environnement qui s’appliquent au niveau international, assumant aussi leur propre responsabilité pour les sociétés qu’elles contrôlent dans le monde entier.

Dans sa prise de position du mois passé, le Conseil fédéral reconnaît que la violation des droits humains par les entreprises multinationales ayant leur siège en Suisse est un problème pour la Suisse et le monde entier. Le message du Conseil fédéral daté du 15 septembre 2017 remarque aussi le fait que la pollution affecte de manière négative les animaux ainsi que les êtres humains. Le Conseil fédéral partage donc les objectifs de l’initiative pour des multinationales responsables, reconnaissant la nécessité d’agir en faveur des droits humains et de la protection de l’environnement en ce qui concerne le système économique.

Cependant, le Conseil fédéral se rallie à la doctrine néolibérale par son appel à refuser l’initiative populaire pour des multinationales responsables. Ce faisant, il ignore que des pays comme la France et le Royaume-Uni ont récemment adopté des lois qui vont dans le même sens que cette initiative populaire.

En brandissant la menace des délocalisations à l’étranger des entreprises établies en Suisse si l’initiative pour des multinationales responsables est acceptée par le peuple, le Conseil fédéral s’inscrit en porte-à-faux par rapport à l’évolution des bases légales dans les pays européens. Il n’est pas possible de s’en tenir à la liberté économique pour faire en sorte que les entreprises multinationales en Suisse respectent de manière volontaire les droits humains et l’environnement. Il faut adopter les «meilleures pratiques» au plan international afin d’assurer le développement durable de l’économie globale. L’initiative pour des multinationales responsables fait justement les intérêts de long terme de la place économique suisse et renforce la réputation de la Suisse au niveau mondial.

L’AVS doit être mise à la retraite

La réforme des deux premiers piliers de la sécurité sociale en Suisse refusée par le peuple lors du vote du 24 septembre dernier n’était qu’un maquillage cosmétique afin de masquer la réalité des faits, que les politiciens cherchent à cacher pour éviter de devoir faire face aux changements structurels qui sont toutefois de plus en plus évidents sur le plan économique et au niveau démographique suite à la quatrième révolution industrielle et au vieillissement de la population.

Il ne sera en fait pas possible de résoudre les problèmes structurels de la sécurité sociale en Suisse par le rallongement de l’âge minimum de la retraite des femmes (et des hommes) et par la baisse du taux de conversion des avoirs du deuxième pilier. Dans le meilleur des cas, ces problèmes auraient été uniquement repoussés d’une dizaine d’années par la réforme refusée lors du vote populaire du 24 septembre.

Si l’on veut affronter sérieusement ces problèmes, afin de les résoudre à long terme, il faut repenser la sécurité sociale dans son ensemble, à la lumière des changements structurels au niveau économique et sur le plan démographique. Dans ce cas, le premier pilier doit être remplacé par un revenu de base inconditionnel, approfondissant l’analyse et le débat qui ont précédés la votation populaire du 5 juin 2016 à ce sujet. Ce pilier n’est plus soutenable car il est basé sur un système économique et une pyramide démographique qui existaient dans la deuxième moitié du XXème siècle mais qui ont été transformés profondément durant les quinze dernières années (et qui vont l’être davantage dans un avenir proche). Il suffit de penser à la raréfaction du travail – remplacé par des «machines intelligentes» – et à la réduction qui en découle du pouvoir d’achat de beaucoup de ménages de la classe moyenne ainsi que du nombre moyen d’enfants par ménage, au vu de la précarisation de l’emploi et du niveau insuffisant des salaires de nombreux jeunes couples.

Pour le deuxième pilier, à savoir, les caisses de pension, il s’agit de comprendre qu’au lieu de prélever des rentes sur les marchés financiers afin d’en verser une partie à leurs assurés, les caisses de pension doivent investir les avoirs de ceux-ci dans l’économie «réelle» pour le financement des «start-up» innovantes qui ne trouvent pas les financements nécessaires au sein du système bancaire.

Il ne sera pas possible de renforcer les deux piliers de la sécurité sociale en Suisse à travers l’immigration de travailleurs étrangers ou par des incitations fiscales visant l’augmentation du nombre moyen d’enfants par ménage. Ces deux remèdes ne peuvent fonctionner qu’à court terme et de surcroît soulèvent des problèmes d’ordre politique ou économique. Il faut penser aux prochaines générations et considérer que le bien-être individuel est tributaire du bien-être collectif.

Neuf années de crise ne suffisent pas

Neuf années se sont déjà écoulées après la mise en faillite de Lehman Brothers aux Etats-Unis, qui a marqué le début de la crise financière globale, éclatée une année après la crise des subprime (dont le dixième anniversaire vient d’être remarqué). De même qu’avec la crise de la zone euro (éclatée vers la fin 2009), rien n’a vraiment changé dans le système économique contemporain pour faire en sorte que l’économie assume le rôle qui lui revient naturellement, à savoir, satisfaire les besoins humains contribuant au bien commun.

Les banques et les institutions financières non-bancaires continuent à tenir le couteau par le manche dans l’économie globale, dictant en même temps l’agenda politique de nombreux gouvernements – comme il est désormais évident aux Etats-Unis sous la présidence Trump. Les modifications de la réglementation financière nationale et internationale ont été très timides et surtout sont inefficaces pour éviter la prochaine crise systémique du capitalisme financier globalisé. Ce ne sera donc pas uniquement la déréglementation que Trump prône de manière irresponsable qui favorisera l’émergence d’une autre crise de cette nature, mais aussi et surtout l’absence de toute volonté politique et des autorités de régulation pour mettre des limites – de caractère structurel et pas simplement comportemental – au pouvoir exorbitant de la finance globalisée.

L’hypocrisie et l’ignorance des politiciens et des banquiers centraux continuent à laisser croire au monde entier que les soi-disant politiques monétaires «non-conventionnelles» et celles de «consolidation budgétaire» du secteur public vont aboutir à des résultats positifs à long terme. Cet horizon temporel reste tellement éloigné qu’il fait rappeler à un nombre croissant de personnes l’avertissement lancé par Keynes, indiquant qu’à long terme nous seront tous morts. Si les sacrifices consentis et les souffrances endurées par le 90% de la population touchée par la crise étaient au moins utiles pour faire repartir l’économie, on pourrait encore croire qu’à long terme les bienfaits des politiques économiques actuelles l’emportent sur les coûts sociaux que celles-ci provoquent. Or, la réalité est bien différente de la fiction parascientifique véhiculée par la classe politique avec le soutien intéressé de très nombreux économistes de la pensée dominante. La crise va en fait laisser beaucoup de traces malheureuses à long terme, en ce qui concerne aussi bien la situation économique de la plupart des ménages que la stabilité politique des deux côtés de l’Atlantique.

Il n’y a pas besoin d’être un politologue pour comprendre que les dérives populistes dans différents pays du monde (dont les Etats-Unis évidemment) sont le premier résultat concret de la rebarbarisation séculaire qu’il devient de plus en plus évident d’observer au sein de la société contemporaine. Comme déjà Keynes le remarqua de son temps, les idées des économistes, soient-elles justes ou fausses, façonnent le monde entier. Il faut en être bien conscient et agir de manière conséquente au niveau individuel et collectif. Il en va de notre propre sort et de celui de notre planète.

Monnaie, crédit et bien commun

John Maynard Keynes observa que «s’il est une chose qui ait perdu plus d’hommes que l’amour, c’est l’argent.» Il est en effet indubitable que l’argent est au centre de la société contemporaine, au sein de laquelle les banques peuvent émettre des sommes de monnaie sans aucune limite, lorsqu’elles décident d’octroyer une ligne de crédit à n’importe quel agent économique (à savoir, les entreprises, les ménages, le secteur public ainsi que les institutions financières dont les banques elles-mêmes). L’évolution de n’importe quelle activité économique dépend avant tout du crédit bancaire, parce que les entreprises ne peuvent rien produire si les banques refusent de leur octroyer des crédits pour payer les coûts de production. Aucune entreprise n’utilise en effet ses fonds propres pour ce faire, parce que cela ne lui permettrait pas de durer longtemps dans le système économique.

Or, si les banques abusent de leur capacité à octroyer des crédits, notamment lorsqu’elles exploitent cette capacité pour faire les intérêts de leurs managers et actionnaires au lieu de contribuer au bien commun, l’ensemble du système économique devient de plus en plus fragile sur le plan financier, étant donné que cela fait alors augmenter la masse monétaire de manière plus que proportionnelle à l’augmentation du revenu national. Cette masse monétaire excédentaire enfle alors les prix des actifs financiers, comme les titres cotés en Bourse, sans aucun lien avec la situation de l’économie «réelle» et son évolution. Toutes les crises financières récentes ont été engendrées par les crédits excessifs que les banques ont octroyés, sachant qu’en cas de problèmes majeurs elles pouvaient compter sur l’aide de la banque centrale, voire l’intervention de l’Etat pour éviter leur propre faillite.

Les propositions de réforme du système bancaire ne manquent pas et leur nombre a augmenté suite à l’éclatement de la crise financière globale en 2008. En Suisse, l’initiative «Monnaie pleine» propose une réforme radicale sur le plan monétaire, parce qu’elle veut attribuer seulement à la banque centrale la possibilité d’émettre des sommes de monnaie dans l’ensemble de l’économie nationale. Vu que les banques continuent à abuser de leur pouvoir «monétatif», la réforme proposée par l’initiative «Monnaie pleine» revient à soustraire le levier monétaire aux banques, pour le confier à titre exclusif à la Banque nationale suisse (BNS). Au-delà de l’émission des billets de banque et à la mise en circulation des pièces de monnaie métalliques, la BNS va ainsi émettre toute la monnaie scripturale dont l’économie suisse a besoin pour mener à bien l’ensemble de ses activités. Les partisans de cette réforme veulent ainsi garantir que l’émission monétaire se fasse dans l’intérêt général et selon les besoins de l’économie «réelle», au lieu de satisfaire les intérêts des élites financières au détriment du bien commun.