Le paradoxe de l’épargne

Les économistes orthodoxes ne cessent de croire et de faire croire que l’épargne est nécessaire pour financer des dépenses d’investissement. De là, ils prétendent qu’il faut réduire l’imposition fiscale de l’épargne et (si besoin en est) augmenter l’impôt sur la consommation (par exemple la taxe sur la valeur ajoutée). Le message sous-jacent est parfaitement clair: il faut encourager l’épargne car c’est la condition sine qua non de l’investissement, qui assure la croissance économique et si possible la maximisation du niveau d’emploi, avec par conséquent la réduction du déficit budgétaire et, à terme, l’assainissement des finances publiques.

Cette croyance est logiquement fausse et l’évidence empirique ne fait que confirmer cela. Comme J.M. Keynes l’avait déjà expliqué en 1936, l’augmentation du taux d’épargne des ménages réduit, au lieu de faire augmenter, le niveau d’investissement des entreprises. C’est ce qu’il a appelé le «paradoxe de l’épargne», étant donné que, pour un individu quelconque, il est nécessaire d’épargner avant d’engager une dépense d’investissement – comme l’achat d’une maison ou d’un appartement.

Or, ce qui est vrai au niveau individuel n’est pas forcément vrai pour le système économique dans son ensemble. Ce fameux «paradoxe de l’agrégation» a été mis en lumière par P. Samuelson dans les années 1940, mais, tout comme le «paradoxe de l’épargne», il a été oublié par la suite au sein de la communauté des économistes, obnubilés par les modèles mathématiques qui permettent d’«agréger» les données – qui sont récoltées sur le plan individuel – pour en faire des «agrégats», qui sont censés être valables au niveau macroéconomique (à savoir, pour l’ensemble du système économique).

Si l’ensemble des ménages (ou une large partie de ceux-ci) augmente leur épargne, cela signifie ipso facto qu’ils réduisent leurs dépenses de consommation. Dès lors, les entreprises auront des difficultés accrues pour vendre leurs biens et services sur le marché des produits, avec à la clé une diminution (plutôt qu’une augmentation) des investissements dans le processus de production. Les profits des entreprises iront alors chercher des rendements à très court terme sur les marchés financiers – avec des placements spéculatifs qui n’ont rien à voir avec la dépense d’investissement proprement dite. Comme l’avait déjà expliqué Keynes dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, «la spéculation consiste à prévoir la psychologie du marché [tandis que] l’investissement implique de prévoir les recettes futures d’une activité quelconque pendant toute sa durée».

Les économistes qui prônent la réduction de la charge fiscale sur les patrimoines des ménages, sous le prétexte que cela favorise l’épargne et, de là, l’investissement nécessaire pour la croissance économique, sont donc en porte-à-faux avec la réalité – sauf celle qui les concerne sur le plan personnel vraisemblablement…

Un plan B pour la zone euro

Le mois de novembre commence habituellement par la fête des morts. Cette année, il y a lieu d’y intégrer la mort de l’idéal européen qui fut à l’origine de la signature du Traité de Rome le 25 mars 1957 entre les 6 pays fondateurs de la Communauté économique européenne (l’année prochaine marquera le 60ème anniversaire de cette signature épique…).

Cet idéal européen était tributaire des ravages de la Deuxième guerre mondiale à travers le Vieux continent et tablait sur l’intégration au plan économique des dits pays pour éviter que de tels drames frappent de nouveau la population européenne. Au milieu de l’époque des «Trente Glorieuses» (1946–73) les politiciens au gouvernement étaient inspirés par les travaux de J.M. Keynes, qui montraient l’importance du rôle de l’État dans le fonctionnement ordonné du système socio-économique, afin de contribuer au bien commun.

La «contre-révolution» néolibérale intervenue à partir des années 1970 a mis fin à cette période de prospérité et cohésion sociale, remplaçant l’économie sociale de marché par une financiarisation croissante de la sphère économique aux niveaux national et international, faisant table rase de l’intérêt général pour lui substituer l’intérêt privé d’une partie de moins en moins nombreuse de la population dont le pouvoir financier a enflé de manière inversement proportionnelle au nombre des individus qui en sont les bénéficiaires.

La suite des événements est bien connue et leurs résultats concrets à travers le monde sont tristement visibles de nos jours. Or, célébrant la mort de l’idéal européen des pères fondateurs de l’Europe «unie», il y a tout de même lieu de noter l’émergence d’une initiative réunissant de plus en plus de partisans à travers le Vieux continent autour d’un «Plan B» visant à proposer une alternative viable à la dérive visiblement anti-démocratique et autodestructrice de l’Union européenne actuelle.

Après les sommets de Paris (en janvier 2016) et de Madrid (en février), le prochain sommet du «Plan B» aura lieu à Copenhague les 19 et 20 novembre, pour discuter des possibilités de réformer la zone euro dans le cadre actuel de l’Union européenne ou la nécessité d’une rupture de ce cadre, compte-tenu de l’émergence de partis et mouvements qui se fondent sur le populisme nationaliste à travers l’Euroland.

Si les autorités politiques du Vieux continent veulent éviter de susciter une troisième guerre mondiale dont les contours sont de plus en plus clairement visibles, il faut entamer un virage radical en ce qui concerne la politique économique en Europe et réformer les fondements mêmes de l’Union monétaire européenne, transformant l’euro en une monnaie commune afin de permettre à ses pays membres de réintroduire leurs propres monnaies nationales pour récupérer un instrument important (entendez la politique monétaire) visant l’intérêt général des individus.

À défaut d’un tel virage, le projet d’intégration européenne sera enterré à jamais et ne sera donc plus évoqué que lors des célébrations du 1er novembre par quelques nostalgiques du temps où l’économie était au service des besoins humains.

L’«internationalisation» du yuan est dangereuse

Au début de ce mois, la monnaie chinoise – le «renminbi» (la monnaie du peuple), souvent appelé aussi yuan – est entrée officiellement dans le panier des monnaies formant les Droits de tirage spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international (FMI). Ce panier fut créé en 1969 par le FMI afin de permettre à ses pays membres qui se trouvent en difficulté (par exemple, suite à une crise financière) d’obtenir des crédits pour faire face à leurs obligations. Il inclut les cinq principales monnaies au plan mondial, à savoir, depuis le 1er octobre, le dollar américain, l’euro, le yen japonais, la livre sterling et le yuan chinois.

Or, comme le reconnaît le FMI, le DTS n’est pas une monnaie à part entière, mais simplement le nom d’un panier de monnaies nationales dont l’émission reste dès lors du ressort des systèmes monétaires qui en sont à l’origine (entendez la banque centrale et les banques qu’elle coiffe dans l’espace monétaire sous-jacent). En l’absence d’une vraie monnaie internationale – la seule à même d’assurer l’ordre monétaire international logiquement – beaucoup d’économistes et de politiciens se leurrent sur la possibilité qu’il suffise d’accepter une monnaie dans le trafic des paiements internationaux afin que celle-ci ait un pouvoir libératoire pour les nations concernées par ces paiements. En fait, il n’en est rien, parce qu’aucune monnaie nationale (y compris l’euro) n’a un tel pouvoir dans l’espace international, étant donné que les dépôts bancaires impliqués dans de tels paiements restent automatiquement enregistrés dans le système bancaire qui en est à l’origine – même si, évidemment, leurs titulaires peuvent résider dans n’importe quel pays au monde.

Ce problème ne concerne pas les agents économiques qui paient ou qui sont payés en monnaies étrangères, mais affecte négativement la nation où ces agents résident. Lorsqu’une entreprise américaine paie en dollars ses propres importations, ce paiement règle la dette de cette entreprise face à ses créanciers étrangers, mais laisse intacte la dette de la nation américaine face au reste du monde, parce que les dépôts bancaires libellés en dollars états-uniens ne peuvent pas disparaître du système bancaire des États-Unis, qui ainsi reçoivent des biens ou des services du reste du monde sans rien donner en échange – si ce n’est qu’une simple promesse de paiement, qui logiquement n’efface pas la dette de la nation américaine face aux pays exportateurs de ces biens ou services car, comme l’avait déjà remarqué Jacques Rueff, c’est du «néant habillé en monnaie».

La stabilité économique et financière est dès lors mise en danger suite à l’utilisation d’une monnaie nationale, même lorsqu’elle est considérée comme étant «forte» au vu de son taux de change, pour le règlement des paiements internationaux. En effet, l’histoire monétaire montre que les pays (comme le Royaume-Uni au XIXème siècle et les États-Unis au XXème siècle) dont la monnaie nationale est utilisée en tant qu’«actif de réserve international» sont au centre d’une grave crise financière tôt ou tard du fait de cette utilisation, qui va à l’encontre de la nature bancaire de la monnaie.

Personne ne peut par conséquent se réjouir – ne serait-ce qu’en Chine – de l’inclusion du yuan dans le gotha des monnaies utilisées au-delà des frontières de leur système bancaire, parce que cela va provoquer une autre crise systémique dans un avenir assez proche. Il faudrait en réalité respecter l’étymologie du renminbi et réserver son utilisation au peuple chinois, plutôt que d’«internationaliser» l’utilisation d’une entité qui n’a aucun pouvoir libératoire au-delà des frontières nationales. Les banques actives au plan global devraient honnêtement tirer la sonnette d’alarme, au lieu d’en tirer des profits indus avant le prochain déluge et sauve-qui-peut dans la finance débridée.

L’économie est-elle une science?

Huit années après l’éclatement de la crise financière globale, suite à la mise en faillite aux États-Unis de la banque d’affaires Lehman Brothers (qui a allumé l’étincelle de la crise dans la zone euro), les économistes de la pensée dominante continuent de tourner en rond pour trouver les clés de sortie de la situation qui désormais risque de coûter cher aussi, en termes politiques, à Angela Merkel et à François Hollande, tous les deux appelés à être évincés lors des élections qui auront lieu en 2017 dans leur propre pays.

Au lieu de faire preuve d’ouverture d’esprit, nécessaire aussi pour faire leur autocritique, ces économistes sont de plus en plus nombreux à se cantonner dans ce que deux d’entre eux ont appelé «le négationnisme économique», suscitant des réponses fermes et bien argumentées de la part d’une poignée d’économistes «hétérodoxes» en France.

Plutôt que d’être une science, l’économie est désormais devenue une religion, à en juger par les «guerres de religion» auxquelles se livrent bien de ses adeptes, considérant notamment que leur force de frappe réside dans le nombre des partisans de la pensée dominante au lieu de reposer sur le pouvoir de persuasion de leurs arguments.

Tout n’est pas perdu, néanmoins, car la vérité, même à l’égard de la «science économique», finit toujours par s’imposer, coûte que coûte. Or, l’évidence empirique laisse penser que le changement ne va pas s’opérer à l’initiative de la communauté scientifique, mais va résulter de la demande émanant des milieux estudiantins, qui depuis le début de la crise financière globale sont de plus en plus nombreux à vouloir un enseignement de l’économie respectueux du pluralisme scientifique nécessaire pour l’ouverture d’esprit et l’émancipation intellectuelle des nouvelles générations d’économistes.

Le Manuel d’économie critique publié le mois passé par Le Monde diplomatique est une contribution de taille au débat de société et au développement d’une approche œcuménique pour le bien commun. L’économie est trop importante pour être laissée aux mains des seuls économistes «orthodoxes», même si «une vérité nouvelle, en science, n’arrive jamais à triompher en convainquant les adversaires et en les amenant à voir la lumière, mais plutôt parce que finalement ces adversaires meurent et qu’une nouvelle génération grandit à qui cette vérité est familière» (Max Planck, Autobiographie scientifique, 1960, pp. 84–85).

La politique monétaire n’est pas un jeu

La théorie économique dominante repose, entre autres, sur la théorie des jeux, notamment parce que ses disciples croient que tout sujet de recherche en «sciences économiques» peut être appréhendé par une analyse des comportements des agents économiques – faisant par là abstraction des institutions et des lois d’ordre macroéconomique, qui, en fait, reposent sur la logique et les identités comptables.

Celles et ceux qui considèrent les choix de politique monétaire comme un jeu (voire comme un jeu à somme nulle pour les grandeurs réelles, au vu du dogme de la neutralité de la monnaie par rapport au niveau d’emploi et de production) peuvent désormais s’amuser avec un jeu électronique que la Federal Reserve Bank of San Francisco propose sur son site Web pour simuler les conséquences macroéconomiques du pilotage du taux d’intérêt directeur.

Votre serviteur n’a pas su résister et a joué plusieurs fois, s’imaginant bien assis à la place de Janet Yellen lors d’une séance du Comité de politique monétaire qui doit décider le niveau du «Fed funds rate» afin d’atteindre les objectifs du «mandat dual» de la Réserve fédérale aux États-Unis, à savoir «un emploi maximum, des prix stables et des taux d’intérêt modérés à long terme».

Même si, au terme du mandat (de 4 ans), votre serviteur a toujours été reconduit – au vu des résultats satisfaisants par rapport aux objectifs de politique monétaire à atteindre – dans sa fonction de Président de la Fed virtuelle par le «software» de ce jeu électronique, personne ne doit se laisser leurrer par celui-ci: la politique monétaire n’est pas une simple décision d’arbitrage entre davantage d’inflation ou davantage de chômage par la manipulation du taux d’intérêt directeur. Elle a en réalité des conséquences multiples, à géométrie variable et qui sont distribuées de manière magmatique dans le temps et dans l’espace.

De surcroît, le jeu de politique monétaire mis sur pied par la Fed de San Francisco est biaisé par l’idée (néolibérale) qu’il existerait un taux de chômage «naturel» (de 5 pour cent en l’état), pour aller au-dessous duquel la politique monétaire serait impuissante, seules des «réformes structurelles» du marché du travail (entendez davantage de flexibilité, libéralisation et dérèglementation) étant à même de réduire ce taux de manière durable et sans provoquer des conséquences négatives dans l’ensemble du système économique.

On l’aura compris, la politique monétaire n’est pas un jeu électronique, même si désormais une large majorité de banquiers centraux pensent qu’il soit possible de jouer avec les taux d’intérêt négatifs pour relancer les activités économiques paralysées par la crise financière globale et systémique que nombre d’entre eux avaient contribué à faire éclater. Il conviendrait de se rendre à l’évidence et contribuer au bien commun – plutôt que de multiplier les germes de la prochaine crise systémique.

Qui paie les amendes des banques?

Huit années après l’éclatement de la crise financière globale, qui a suivi la mise en faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers aux États-Unis, les principales banques actives au plan mondial restent dans le viseur des autorités américaines censées leur faire payer la facture (très salée) de cette crise, selon les responsabilités avérées dans des procédures d’enquête dont le coût sera vraisemblablement bien plus élevé au final que les bénéfices retirés par la collectivité.

Le bruit soulevé suite à l’amende de 14 milliards de dollars que les autorités américaines demandent à Deutsche Bank de payer, pour avoir vendu des titres toxiques reposant sur des prêts «subprime», n’excite qu’en apparence la direction générale de cette banque et celle des autres banques «too big to fail» dans le monde. En fait, comme par le passé récent, y compris en Suisse, les «managers» savent qu’ils vont pouvoir s’acquitter de toute charge financière (et d’autre nature) en en transférant le poids, d’une manière ou d’une autre, sur le dos de leurs collaborateurs et des actionnaires de la banque.

Si vraiment l’on croit de manière aveugle aux incitations du «marché», qui poussent les agents économiques à agir de manière responsable, il faudrait faire passer à la caisse (voire par la case «prison ferme» après un procès pénal qui confirme leurs responsabilités) les hauts dirigeants des instituts bancaires qui ont contribué sciemment à la première crise globale du système économique financiarisé. Comme il n’en sera rien, il est clair que ce système continuera à fonctionner de manière à la fois désordonnée et asymétrique en ce qui concerne la distribution de ses coûts et bénéfices dans l’ensemble de la société. Il ne faudra alors pas s’étonner si la fréquence et l’ampleur des prochaines crises sont telles que celle éclatée en 2008 ressemblera à une tempête dans un verre d’eau.

Règles ou discrétion en politique monétaire?

La théorie économique dominante prétend qu’en politique monétaire il faut suivre des règles au lieu de permettre aux banques centrales des interventions discrétionnaires, c’est-à-dire qui sont décidées au vu des grandeurs macroéconomiques et de leur évolution attendue. Le mobile d’une règle de politique monétaire serait celui d’éviter de surprendre les acteurs sur les marchés par des décisions de politique monétaire auxquelles ces acteurs ne s’attendent pas et qui par conséquent augmentent leur incertitude, nuisible à la stabilité et à la croissance économique. De là, selon cette théorie, il s’en suit que toute banque centrale doit se limiter à assurer la stabilité du niveau des prix, sans vouloir influencer l’évolution de la conjoncture économique ou d’autres variables comme le niveau d’emploi.

Or, il suffirait d’assister à une séance du Comité de politique monétaire de la banque centrale américaine (Fed), comme celle qui a eu lieu la semaine passée, ou du Directoire de la Banque nationale suisse (qui s’est réuni la semaine auparavant), pour comprendre que la réalité est fort différente de ce que prétend la théorie dominante. En fait, les choix de politique monétaire – a fortiori depuis que la crise financière globale a éclaté en 2008 – sont empreints de pragmatisme et reflètent, à juste titre, une approche discrétionnaire à l’extrême complexité du système économique contemporain et de son évolution à court, moyen et long termes.

Dans son intervention lors d’un colloque organisé l’année passée par la Banque centrale européenne au Portugal, Lawrence Summers n’a pas caché que les autorités monétaires peuvent influencer l’économie «réelle» (entendez la croissance et le niveau d’emploi) pour bien des décennies à travers l’utilisation des instruments dont elles disposent – surtout en périodes de crise ou de stagnation séculaire comme celle que de nos jours traversent de nombreux pays «avancés» sur le plan économique.

Comme l’avait bien remarqué Summers, l’indépendance des banques centrales, notamment celle de la Banque centrale européenne, est un obstacle pour atteindre les objectifs de politique économique des pays lourdement affectés par la crise. Cette indépendance est telle qu’il n’y a plus aucune coordination entre la politique monétaire et la politique budgétaire. Il en résulte alors une perte d’efficience de ces politiques, au détriment de l’activité économique et, dès lors, du niveau d’emploi.

L’évolution économique au plan national comme au niveau global est inconnaissable (comme disait déjà Keynes). Il n’est donc pas possible de faire appel à une règle de politique monétaire interactive, à travers laquelle les monétaristes pensent réussir à déterminer le taux d’intérêt «optimal» pour l’ensemble de l’économie.

Il faut bien se rendre à l’évidence que la politique monétaire est un art plutôt qu’une science.

Sommes-nous tous keynésiens?

Vendredi passé a eu lieu une intéressante rencontre à l’Université de Lugano pour marquer le 80ème anniversaire de la parution de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, que John Maynard Keynes écrivit durant la Grande dépression en proposant une voie de sortie de la crise économique des années Trente du siècle passé.

L’analyse de Keynes, contrairement à celle de bien des économistes soi-disant keynésiens, s’avère encore pertinente, notamment à l’égard des ravages provoqués par la crise financière globale éclatée en 2008 ainsi que par les choix de politique économique mis en œuvre aux plans national et international, surtout dans l’Union monétaire européenne.

Les éléments de la pensée de Keynes qu’il est fort urgent de mettre en œuvre à travers la zone euro sont au nombre de trois.

D’abord, il faut instituer un Trésor public européen au même niveau que celui de la Banque centrale européenne, permettant à celle-ci d’acheter sur le marché primaire de la dette les eurobligations que celui-là va émettre pour financer la dépense publique à travers l’Euroland.

Par la suite, il faut remplacer les mesures d’austérité draconienne – qui s’avèrent nuisibles pour la relance économique – par une politique des investissements publics ciblant des branches d’activité porteuses aussi bien de croissance que de développement économique.

Enfin, il faut veiller à ce que la dette publique accumulée pour relancer le système économique soit remboursée lorsque celui-ci aura retrouvé son élan de manière durable, évitant le comportement asymétrique des politiciens qui s’inspirent de Keynes seulement quand l’économie entre en crise ou stagne, parce qu’ils craignent d’être impopulaires lorsqu’ils devraient utiliser les recettes fiscales pour réduire la dette publique en période d’expansion de l’activité économique.

On l’aura compris, Keynes est mort il y a 70 ans, mais s’il était encore vivant de nos jours sa pensée serait trahie par celles et ceux qui pour faire chic affirment de s’en inspirer en théorie comme dans la pratique.

La faillite programmée de la politique économique européenne

Toute personne capable de discernement et n’ayant pas subi le lavage de cerveau des programmes d’enseignement de l’économie dominante a désormais compris que la politique économique mise en œuvre dans le cadre de l’Union européenne ne pourra jamais atteindre les résultats auxquels ses partisans prétendent aboutir coûte que coûte.

En ce qui concerne la politique budgétaire, les mesures d’austérité que bien des pays ont dû ou voulu adopter, suite à la crise de la zone euro, ont aggravé les problèmes d’ordre macroéconomique et de là le climat de confiance des acteurs dans l’économie privée (ménages et firmes de toute sorte). Lorsque, par un sursaut de la démocratie, ces mesures seront abandonnées, il faudra de nombreuses années afin de retrouver le niveau de bien-être économique observé avant l’éclatement de cette crise, induite par le régime néolibéral dont seule la classe supérieure a profité, comme le reconnaît désormais également le Fonds monétaire international dans une publication récente.

Pour sa part, la politique d’«assouplissement monétaire» de la Banque centrale européenne a réduit à zéro le taux d’intérêt directeur sans que cela ait pu contribuer à relancer la croissance économique de la zone euro. Il est évident, en effet, que ni les banques ni les entreprises ne sont prêtes à augmenter le volume des crédits pour financer les activités de production, si la demande sur le marché des produits est visiblement insuffisante pour éponger l’offre déjà disponible. À l’instar des mesures d’austérité, la politique des taux zéro ne peut que bénéficier à la classe supérieure dont la richesse financière augmente au détriment du bien commun.

À cet égard, on ne peut que conclure de deux choses l’une: ou bien les responsables de la politique économique ignorent tout bêtement que le «policy-mix» actuel est un poison pour l’Union européenne, ou alors ils le savent et persévèrent mordicus avec cette politique, afin de montrer que l’intervention de l’État et de la banque centrale dans l’économie ne fait que nuire à l’ensemble du système économique. Tertium non datur.

L’importance de l’économie verte

Le 25 septembre prochain, le peuple suisse est appelé à voter pour décider du sort de l’initiative populaire fédérale «Pour une économie durable et fondée sur une gestion efficiente des ressources (économie verte)». Le sujet est important pour l’économie, l’environnement et la société tout à la fois. Il s’agit de passer d’un système économique qui détruit des ressources non renouvelables le long de son sentier de croissance et d’accumulation du capital matériel et financier, à une économie circulaire capable de préserver les ressources naturelles sans réduire le niveau de bien-être de l’ensemble de la population.

La théorie économique propose deux approches fondamentalement différentes au développement durable des activités économiques.

L’approche de la pensée dominante depuis une quarantaine d’années (qui a donné lieu au néolibéralisme) revient à assimiler croissance et développement économique – utilisant alors ces deux termes comme s’ils étaient des synonymes et donnant la priorité à l’augmentation du Produit intérieur brut (PIB) pour déterminer notamment la vitesse du développement économique, censée indiquer l’évolution du bien-être de la population concernée. Selon cette vision économiciste, la nature est un bien collectif qui n’a aucun prix, tandis que le capital utilisé pour produire les biens et services (qui forment le PIB) est uniquement celui accumulé au sein des entreprises, entendez par là les machines et les équipements. Les problèmes liés à la pollution et à la consommation des ressources non renouvelables, selon cette vision, peuvent être résolus en général par le prélèvement d’une taxe pigouvienne, c’est-à-dire qui adopte le principe du «pollueur–payeur», censée faire payer aux pollueurs les coûts que ceux-ci induisent dans l’ensemble de la société par leur utilisation du capital naturel, tout en respectant les «lois» du libre marché prônées par le néolibéralisme. Suivant cette approche, l’économie est durable lorsque les profits gagnés à travers l’utilisation de ressources naturelles sont entièrement investis pour la formation brute de capital fixe remplaçant ces ressources, afin de ne pas prétériter les opportunités économiques des générations futures.

L’approche alternative (définie hétérodoxe), par contre, reconnaît que croissance et développement économique sont deux phénomènes fort différents. Cela implique qu’il faut faire appel à d’autres indicateurs, au-delà du PIB, afin de mesurer le degré de développement économique et surtout le niveau de bien-être de la population. Suivant cette vision systémique, la nature n’est pas un intrant dans la production de biens et services, mais une forme de capital (à l’instar du capital matériel, du capital humain et du capital social) qui exerce une fonction essentielle pour la société dans son ensemble. Si l’on réduit le capital naturel, par l’utilisation de ressources non renouvelables, on diminue également le développement économique même lorsque le PIB augmente (peut-être suite aux activités économiques mises en œuvre pour pallier les effets négatifs de l’utilisation de ces ressources). Cette vision alternative met l’ensemble du système économique au sein de la société, étant donné que celui-ci est instrumental pour répondre aux besoins humains sans néanmoins empiéter sur les générations futures, dans une optique de développement durable conforme à celle du Rapport Brundtland.

Les données publiées récemment par Eurostat en ce qui concerne les activités économiques favorables à l’environnement appuient la vision hétérodoxe résumée plus haut: depuis l’an 2000, et surtout après que la crise financière globale ait éclaté au plan global, ces activités font enregistrer des taux de croissance économique beaucoup plus élevés que ceux de l’ensemble de l’économie des 28 pays membres de l’UE. De surcroît, le niveau d’emploi (en équivalent plein temps) a augmenté d’environ 50 pour cent dans lesdites activités, alors qu’il a stagné dans l’ensemble de l’économie européenne durant la période 2000–2013. Il faudra attendre fin 2017 pour savoir si l’économie suisse suit la même tendance, lorsque l’Office fédéral de la statistique publiera les résultats au terme de son projet pilote.

Une chose est néanmoins d’ores et déjà certaine: l’économie suisse ne pourra pas continuer à afficher l’empreinte matérielle actuelle car cette dernière dépasse largement celle de l’Union européenne par habitant et de surcroît n’est pas compatible avec la nécessité de préserver le capital naturel de la planète.