La pandémie laisse la place au pandémonium

Cet été a été très chaud, tant sur le plan météorologique qu’au niveau géopolitique à l’échelle mondiale. Celles et ceux qui pensaient que la fin (apparente) de la pandémie du Covid-19 allait permettre une vie «normale», notamment pour les personnes n’ayant pas de problèmes financiers ou de santé, ont dû vite changer leur perspective suite aux conséquences économiques et financières de la guerre en Ukraine et des sanctions occidentales envers la Russie.

Cet automne et cet hiver vont donc être problématiques pour beaucoup de personnes aussi en Suisse, au vu du fort renchérissement du coût de la vie y compris les primes de l’assurance maladie, qui ne font pas partie du panier des biens et services utilisé pour calculer le taux d’inflation à l’échelle nationale – mais qui vont peser lourdement sur la capacité d’achat et donc sur le niveau de vie des ménages dans ce pays.

Les principales banques centrales ont déjà commencé à augmenter les taux d’intérêt directeurs, afin de réduire le renchérissement sur le marché des produits, imaginant que la demande pourra ainsi diminuer et, de là, avoir un effet favorable pour assurer la stabilité des prix à la consommation. Or il s’agit en fait d’une vue de l’esprit (néolibéral), étant donné que le renchérissement dont il est question n’est pas dû à une demande excédentaire sur le marché des produits, mais à l’augmentation des coûts de production – pour de très nombreuses entreprises – découlant de différents phénomènes, comme la sécheresse et la guerre en Ukraine, mais aussi la pandémie qui continue d’engendrer des retards dans la production de plusieurs biens (dont les voitures, par exemple).

En fait, l’augmentation à plusieurs reprises des taux d’intérêt déterminés par les banques centrales ne va pas résoudre le problème et risque aussi de l’aggraver, étant donné que les entreprises qui vont devoir payer des taux d’intérêt plus élevés sur les crédits bancaires répercuteront cela sur les prix de vente de leurs biens et services, augmentant davantage le renchérissement dont souffrent à présent les ménages.

Si les pouvoirs publics veulent éviter le pandémonium cet hiver, il doivent agir rapidement sur les deux côtés des finances publiques: d’une part, ils doivent augmenter les dépenses publiques afin de soutenir les ménages les plus démunis et ceux en difficulté à cause des facteurs mentionnés plus haut; de l’autre côté, l’État doit financer cette politique budgétaire expansionniste en prélevant un impôt spécial sur les profits extravagants des sociétés pharmaceutiques et de celles liées au commerce d’hydrocarbures dont les prix ont flambé depuis l’invasion russe de l’Ukraine – autant pour des motifs géopolitiques que pour des transactions hautement spéculatives sur les marchés financiers.

L’avenir s’annonce très sombre, mais comme le dit le fameux dicton allemand «Wo ein Wille ist, (da) ist auch ein Weg» – c’est-à-dire que quand on veut, on peut agir (pour le bien commun, il va sans dire).

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

10 réponses à “La pandémie laisse la place au pandémonium

  1. Dans l’ensemble, en Suisse, l’évolution de l’inflation a été très modérée depuis le début de l’année, contrairement à nos voisins de la zone euro et, même si la belle vitrine de l’Office fédéral de la statistique (OFS) indiquait que l’inflation atteint au mois d’août 3,5% sur un an, alors que de son côté, l’office statistique de l’Union européenne, Eurostat, établit l’inflation sur la même période à 9,1% pour les pays de la zone euro, faut-il pour autant s’en rassurer? Certes, cette particularité suisse peut s’expliquer au sens de son mix énergétique et par le fait que la devise helvétique n’est pas adossée à une Zone Monétaire européene qui n’a rien d’Optimal – d’après les critères d’une “ZMO” selon Robert Mundell – l’énergie pesant extrêmement lourd dans la hausse globale des prix constatée en Europe.

    Et même si le taux d’inflation moyen en Suisse – de 1960 à 2021 – s’établissait à 2,4% et restait largement constant ces 25 dernières années, même s’il fut particulièrement élevé au début des années 1980, jusqu’à 6,5%, et au début des années 1990, avec un peu moins de 6%; que lors de la crise pétrolière de 1973, l’inflation en Suisse atteignait environ 9% dans le pays alors que l’inflation galopante était bien plus élevée dans d’autres pays, nous devons rester humbles devant l’éternel. Surtout en ces temps de changements de paradigme mondiaux, car le “miracle” (ou mirage?) de l’inflation helvétique repose avant tout dans la politique monétaire de la BNS, puisqu’elle ne vise pas l’inflation moyenne, souvent recherchée ailleurs, où les valeurs futures doivent être adaptées à celles des années précédentes. Au lieu de cela, diront certains économistes mainstream, elle considère l’évolution des taux d’inflation avec beaucoup plus de “sérénité” en se contentant de viser une fourchette de 0 à 2% (comme le ferait un hedge fund visant un rendement absolu à 5%) sans devoir modifier ultérieurement les concepts politiques et économiques déjà mis en œuvre. Faut-il être néanmoins surpris alors que cette entité reste la seule banque centrale au monde à être en mains d’actionnaires.

    De surcroît, la BNS n’adapte pas sa politique monétaire en cas de hausse soudaine des prix du pétrole!!!

    Mais ce n’est pas tout, puisque cette banque centrale (ou devrais-je dire ce fond alternatif?) n’a d’ailleurs jamais hésité une seule seconde à mettre massivement à contribution le système bancaire suisse – ainsi que diverses institutions de prévoyance! – pour financer sa très coûteuse politique d’affaiblissement du franc, comme l’a si bien détaillé l’économiste Vincent Held (a étudié l’économie politique et la finance aux Universités de Lausanne, St-Gall et Bocconi. Diplômé du Master of Science in Finance de HEC Lausanne en 2007) à la sortie de son ouvrage: “Le crépuscule de la Banque nationale suisse; la déroute financière annoncée d’une institution en faillite morale”. Par paresse et facilité, comprenons bien, aussi, que jusque-là nos gouvernements ont délibérément choisi la voie de la “zombification” de nos économies réelles au travers du levier de l’endettement. En Suisse, où les taux d’endettement des ménages excellent, les multiples aides en faveur de l’accession à la propriété n’ont été que la manière la plus facile pour les banques commerciales et pour l’Etat de créer des capitaux neufs afin de nous offrir une illusion de richesse, de confort matériel et, ce, à mesure que les salaires réels (corrigés de l’inflation et du véritable renchérissement du coût de la vie) étaient sur le déclin. Même si perçu extra-muros, les salaires helvétiques paraissent toujours gargantuesques. Le processus est pourtant bien rodé car l’argent créé par les banques commerciales et le “shadow banking” (selon la logique que les crédits font les dépôts et non l’inverse) est utilisé au jour le jour pour l’ensemble de nos transactions quotidiennes et comme le système bancaire privé s’adosse principalement sur l’immobilier pour sa création monétaire, puis comme nul mécanisme ne saurait remplacer de nos jours l’effet de richesse induit par ce marché permettant de soutenir la consommation au sein de nos économies, nous nous retrouvons donc dans des situations aberrantes. D’ailleurs, pour un pays aussi riche que la Suisse, n’est-il pas intéressant de savoir qu’avec la crise du coronavirus, le taux d’endettement des ménages devait franchir la barre des 140% du Produit Intérieur Brut? Un taux d’endettement triplé en 30 ans, faisant de la Suisse un leader mondial en la matière. L’endettement reste aussi lié, dans 47% des cas, à des prêts à la consommation comme des petits crédits ou des leasings. Divers autres types de crédits sont concernés dans environ 30% des situations. D’ailleurs, le Centre de recherches conjoncturelles de l’EPF Zurich a réalisé une analyse des effets économiques de la pandémie. Il a constaté que 11% des ménages dont le revenu mensuel était inférieur à 4000 francs et 6% de ceux dont le revenu mensuel se situait entre 4000 francs et 6000 francs n’avaient pas d’autre choix que de s’endetter également pour couvrir leurs dépenses courantes (y compris pour payer leurs impôts et primes d’assurance maladie).

    Autant dire que je soutiens pleinement et salue la chronique de mon très estimé Ami, le professeur et docteur en économie, Sergio Rossi.

  2. Vous faites bien de faire observer que c’est l’appauvrissement de l’offre et la spéculation qui provoquent cette inflation. Plus que jamais, les entreprises doivent investir pour surmonter les bouleversements et/ou profiter des changements. Le renchérissement du crédit va donc à contre courant. Si au moins il limitait la spéculation… mais elle est trop profitable pour que cela puisse avoir un effet.

  3. Revenons sur la façon de penser l’économie de l’offre, si les lecteurs le veulent bien, puisqu’elle navigue à l’envers de son fonctionnement réel. Dans l’économie réelle, c’est la demande anticipée par les entreprises qui détermine leur production et donc aussi le volume de travail et de biens d’équipement dont elles ont besoin dans le présent et à l’avenir: c’est la demande espérée qui engendre à la fois l’offre de produits, l’emploi et l’investissement. Si les entreprises ont besoin d’argent pour financer leur production et leurs investissements, elles pourront emprunter les fonds nécessaires d’autant plus aisément que leurs perspectives de ventes futures seront bonnes, c’est-à-dire dans une phase d’expansion et de confiance en l’avenir. Une banale évidence? Effectivement, mais c’est aussi un moyen de démontrer l’incongruité du modèle qui inspire nos élites dirigeantes depuis 40 ans.

    En réalité, l’économie de l’offre prend en effet le circuit économique élémentaire, comme décrit ci-dessus, en sens exactement inverse. Elle raisonne comme si les entreprises employaient les gens tant que ceux-ci sont disponibles et non pas tant qu’elles peuvent vendre ce que ces gens produisent; comme si elles investissaient tant que l’on peut emprunter des fonds à des taux d’intérêt raisonnables, sans se soucier de la clientèle future qui sera nécessaire pour rentabiliser les investissements et rembourser la dette; comme si elles vendaient leurs biens ou services parce qu’elles les ont produits, et non pas parce qu’elles ont des acheteurs! Tout se passe donc comme si “chaque offre engendrait sa propre demande”.

    Par quelle magie? Par la magie des marchés parfaitement concurrentiels et des marchés financiers parfaitement efficients selon la logique néolibérale. Or, c’est très loin d’être le cas dans nos économies globalisées et totalement financiarisées. Est-il utile de préciser que cette logique s’inscrit dans le (profit à) très court terme et ne tolère que peu de marge de manœuvre, comme ces grandes entreprises qui seront tout de suite enclines à augmenter les prix de leurs biens ou services au premier aléa majeur (tensions persistantes sur les chaînes d’approvisionnement des matières premières et confinements durant la pandémie et rupture des chaînes d’approvisionnement énergétique et agricole avec le conflit géopolitique).

    L’économie de l’offre, chère aux économistes mainstream – au détriment de l’économie par la demande chère aux économistes hétérodoxes -, révèle à présent et plus que jamais ses affres au grand jour.

  4. « la pandémie qui continue d’engendrer des retards dans la production de plusieurs biens »

    Soyons précis : ce sont les MESURES prises par rapport à la pandémie qui ont engendré bien des problèmes partout dans le monde. Que ce soit dans le but de protéger les plus fragiles (en Occident), de préserver la main d’œuvre qui fait tourner l’outil de production ou pour prouver la supériorité d’un système de gouvernement (comme en Chine), il s’agit clairement de décisions politiques, conséquences d’une volonté.

    La guerre en Ukraine également qui est la réaction politique du gouvernements russe face à de décisions politiques occidentales.

    Vous qui semblez tant aspirer au « retour du politique » devriez être pleinement satisfait : tous ces gouvernants ont fait preuve de volontarisme et se sont donné les moyens d’agir. Avec même, pour certains, la conviction de le faire pour le bien commun.

    De quoi vous plaignez-vous ?

    « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » Bossuet.

  5. La politique de l’État, mais de quel État s’agit-il et quelle politique mène-t-il, puisque, intrinsèquement parlant, la politique n’a jamais disparu du paysage économique et ne peut de surcroît faire son retour. Même si elle est frappée d’anathème.

    D’ailleurs, la Rome antique connu trois régimes politiques successifs, la Monarchie romaine, la République romaine et l’Empire romain, tandis qu’aux 16ème et 17ème siècles, le Clergé endossait le rôle de l’État menant sa politique des obscurantismes où notamment Copernic et Galilée faisaient face aux doctrines de Ptolémée. En 1610, la Papauté (la politique du Clergé) avait interdit à Galilée l’enseignement de ses travaux jugés “subversifs” par l’idéologie dominante et les lois de l’Église (l’inquisition) avant son transfert en 1633 devant son tribunal: “la Sacrée Congrégation du Saint-Office”. Ce n’est qu’au passage au siècle des Lumières (1900) que des siècles d’obscurantisme seront enfin mis au grand jour par la validation des travaux unanimement reconnus de Galilée et Copernic. Bien entendu que la politique évolue par vagues, en économie, on parle depuis un siècle maintenant de ce modèle ondulatoire du cycle économique, tel que théorisé dans les “vagues K” de 40-50 ans dont parlait l’économiste Nikolaï Kondratiev. Des périodes historiques d’environ un demi-siècle associées à un certain consensus idéologique se sont succédées dans l’histoire moderne; ces périodes commencent généralement par une “pars destruens” qui ébranle les hypothèses de l’ère idéologique précédente, atteignent un point d’hégémonie maximale, puis s’accommodent progressivement de leurs propres contradictions, ouvrant ainsi la voie à un nouveau cycle. On en trouve de nombreux exemples historiques. À l’ère Libérale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a succédé l’ère sociale-démocrate de l’après-guerre, ce courant politique et économique qui tendait à incorporer certains éléments du socialisme (la modération) dans une économie capitaliste et libérale. Puis, à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980, l’ère néolibérale qui incorpore plusieurs éléments de l’ultralibéralisme – un temps marqué par le triomphe de l’idéologie du libre marché sur les cendres du libéralisme modéré. Une ère chère aux économistes orthodoxes et aux spin-doctors de la politique pour qui le bien commun et l’intérêt général ne sont plus que de vulgaires concepts, ce, avec la participation active des plus hauts responsables politiques de l’époque comme Margaret Thatcher, et de Ronald Reagan qui devait même affirmer dans son discours d’investiture, le 20 janvier 1981 : “l’Etat n’est pas la solution à notre problème, l’Etat est notre problème” ! Le néolibéralisme a ainsi marqué l’ère de la mondialisation, du consumérisme débridé, de la financiarisation de nos économies intégrées et est devenu cette armée de pélerins de la pensée unique.

    Aujourd’hui, cette ère idéologique semble elle aussi toucher à sa fin. Comme l’ont fait valoir des économistes hétérodoxes tels que Joseph Stiglitz et Thomas Piketty: “le néolibéralisme était en fait déjà en train de s’effondrer après la grande crise de 2008; le mythe du marché libre s’est brisé le jour où l’État américain est intervenu pour sauver le secteur financier de la faillite, battant en brèche l’idée d’un “marché financier autorégulateur”. D’ailleurs, n’est-ce pas l’économiste orthodoxe, Eugène Fama, un des pères du monétarisme et de l’idéologie néolibérale qui affirmait péremptoirement “que l’hypothèse des marchés efficients est une affirmation simple qui dit que les prix des titres et des actifs reflètent toutes les informations connues”? En effet, dès le début des années 1980 une authentique transfiguration s’est opérée sur les modèles de politiques économiques et financiers. Ce qui était à l’origine présenté comme une vision de prospérité et d’innovation est de plus en plus considéré à présent comme une idéologie punitive – voire carrément sadique – qui, loin de prôner la croissance à long terme, a conduit à une période de stagnation économique sans précédent depuis le début de l’ère industrielle qui n’a jamais connu autant de crises si rapprochées et si violentes. Les années 2010 (crise des dettes souveraines) furent marquées en Europe par des soulèvements populistes et des mouvements de protestation et ont ainsi révélé à quel point le mécontentement à l’égard de l’ordre dominant était généralisé. La pandémie de coronavirus semble, elle aussi, avoir porté une énième estocade à cette idéologie de prédation, après les coupes drastiques (frein à l’endettement en Suisse et austérité en Europe) dans les systèmes de santé pendant la “Grande Récession post 2008” et, dont l’incapacité du marché libre à répondre efficacement à la demande de biens médicaux d’urgence se mesurera dès le début de la pandémie en 2020. Le politique, lui, ne saura apporter des réponses adaptées et rationnelles à l’ensemble de l’économie réelle, autre qu’une politique de l’offre dévoyée sans considération réelle pour la demande agrégée, une malhonnêteté intellectuelle de plus.

    Pourtant, au sein de nos démocraties, l’État ne doit-il pas être le gardien du bien commun et de l’intérêt général, le garde fous? Ou alors les fous sont-ils déjà à la tête de l’asile. Autant de facteurs qui ont ainsi sapé la confiance investie dans le néolibéralisme, même par ses disciples qui s’ignorent toujours! Cependant, on n’assiste pas tant à la fin d’une ère idéologique qu’au début d’une nouvelle avec ce second choc, géopolitique celui-là. Un nouveau cadre émerge toutefois progressivement des situations d’urgences et si jusqu’à récemment, le discours politique tournait autour de la question “que va faire le marché?” et que les hommes et femmes politiques se présentaient comme les gestionnaires nationaux d’inévitables tendances économiques, aujourd’hui le dilemme serait plutôt: “Alors quel État voulons-nous et que doit faire l’État”?

    Comme l'”Aigle de Meaux” ne peut répondre post- mortem à cette dernière question, il me serait agréable d’obtenir le point de vue d’Olivier Caillet mais sous une autre forme que l’injonction paradoxale ou celle du genre: “les cow-boys sont les gentils et les premières nations les méchantes”.

    1. « aujourd’hui le dilemme serait plutôt: “Alors quel État voulons-nous et que doit faire l’État”? »

      La seule alternative raisonnable qui nous soit malheureusement laissée est entre un despotisme éclairé et une démocratie stupide.

      L’idée d’une démocratie intelligente s’est malheureusement avérée inapplicable à l’usage, l’être humain n’étant pas naturellement prédisposé à l’exercice de la liberté qui demande un minimum de sécurité matérielle, une certaine éducation et, paradoxalement, l’acceptation de certaines contraintes.

      Le désir d’égalité et son corollaire, l’aspiration à l’innocence de l’irresponsabilité (« du pain et des jeux » pour faire court), finit tôt ou tard par devenir une idéologie égalitariste vengeresse, aigrie et intransigeante qui induit un nivellement par le bas (le règne de la loi du plus con en quelque sorte).

      Cette évolution néfaste de la démocratie est largement portée par les technologies, notamment liées à l’information numérique, qui permettent à un illettré de se donner l’illusion de manipuler des processus complexes, alors qu’il ne fait que cliquer sur des icônes habilement conçues pour qu’il fasse là où on lui dit de faire, et offrent ainsi aux nouveaux Tycoons milliardaires et aux autocrates les plus « modernistes » la possibilité d’engendrer au seins de populations, d’autant plus enthousiastes qu’elles sont ignorantes des enjeux, une forme de « transcendance technologique » (le succès des réseaux sociaux, le mouvement transhumaniste en Occident ou le système de crédit social en Chine en sont les exemples les plus emblématiques).

      Les droites (ultra-)libérales et les gauches socialistes et sociétales occidentales ont toutes largement échoué, par étroitesse intellectuelle ou par suivisme et aveuglement idéologique, à mettre en place une démocratie intelligente. La lente et misérable décrépitude de la culture et de la politique occidentales qui sombrent dans la vulgarité la plus crasse devient un repoussoir pour les puissances émergentes et leurs populations … alors même que, paradoxalement, elle en adoptent les pires aspects.

      Il faut espérer que ces nouvelles puissances sauront tirer le meilleur profit de l’héritage technologique laissé par l’Occident sans quoi, pour reprendre une réplique écrite par Michel Audiard pour le film “les barbouzes”, “inutile de vous dire, que si cet héritage tombe entre des mains mal éclairées, c’est l’Apocalypse en édition populaire. Le siècle numéro 21 pourrait bien être le dernier de la série”.

      Ce serait là le pire qui pourrait arriver : un despotisme stupide qui aurait accès aux technologies les plus sophistiquées et les plus dangereuses.
      C’est d’autant plus inquiétant qu’actuellement ce ne sont pas les exemples qui manquent …

    2. Après vous avoir répondu, j’ai découvert dans un blog voisin un texte autrement plus fouillé et érudit que le mien et qui entre un peu en résonnance avec lui : https://blogs.letemps.ch/dominique-bourg/2022/09/07/democratie-et-ecologie-sont-elles-compatibles/

      Entre les propos de Monsieur Bourg et mes élucubrations, j’imagine que vous devriez pouvoir trouver matière à réflexion et, peut-être, un début de réponse à votre question.

  6. Bonjour Olivier Caillet,
    Merci infiniment pour ce développement honnête et très pertinent. Sachez bien que votre rhétorique ne peut en aucun cas être qualifiée “d’élucubration”, bien au contraire!

    Je vous rappelle que l’opinion de Wilhelm von Humboldt, le fondateur du libéralisme classique, était que “l’éducation est un problème visant à dérouler un fil suivant lequel l’enfant se développera, mais à sa manière. Vous pouvez guider un peu. C’est ce que l’éducation sérieuse devrait être, du jardin d’enfants jusqu’aux études secondaires. C’est ce qui se passe dans les sciences avancées, parce que vous ne pouvez pas faire autrement”. Mais voyez-vous, la majeure partie du système éducatif est très différente. L’éducation de masse fut conçue pour transformer les fermiers indépendants en instruments de production dociles et passifs. Aujourd’hui, ils sont remplacés par d’autres types de classes sociales. Et si tout le monde lit seulement le premier paragraphe de “La Richesse des Nations” où Adam Smith dit combien la division du travail est merveilleuse, peu poursuivent des centaines de pages plus loin, où il dit que “la division du travail détruira les êtres humains et transformera les gens en créatures aussi stupides et ignorantes qu’il est possible de l’être pour un humain”.

    “La camisole de force est là pour nous rassurer et les fake news pour nous réchauffer”. Citation de moi-même.
    —-
    Ceci étant dit, j’ai lu le billet du professeur honoraire Bourg, qui part malheureusement dans toutes les directions. Pas certain que ce brave homme comprenne intrinséquement tout ce qu’il a écrit, mais bref. D’ailleurs, j’ai effectué deux réactions dans son espace de partage en attendant leurs publications après “modération”.
    —-
    De mon point de vue, votre réponse est plus intéressante.

    Bien à vous

    PS: Merci de m’avoir replongé dans l’univers du génie des dialogues, Michel Audiard😉

  7. Ne confondons pas le Capitalisme “privé” qui peut recourir à l’interventionnisme et au protectionnisme – et à caractère autoritaire depuis la pandémie – avec le dirigisme du Capitalisme “d’État”. Car ce dernier, à l’instar de la Chine avec sa politique zéro Covid, par exemple, propulse l’Occident dans une spirale infernale. Scott Gottlieb, chercheur à l’American Enterprise Institute (AEI) a partagé sur Twitter une carte particulièrement frappante…

    https://twitter.com/ScottGottliebMD/status/1516161345661591558/photo/1?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1516161345661591558%7Ctwgr%5E399749e74616211724c902d72d6f6a7ba539f62c%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.novethic.fr%2Factualite%2Feconomie%2Fisr-rse%2Fbouchons-impressionnants-de-navires-signe-que-le-monde-n-est-toujours-pas-sorti-de-la-crise-150727.html

    Le 18 avril 2022, on y voit des centaines et des centaines de navires commerciaux bloqués au port de Shanghai, attendant d’être chargés ou déchargés.

    Voici une autre source de l’inflation!

  8. En règle générale les crises ont pour vertu de contraindre le monde académique et les responsables de la politique économique à s’interroger sur l’adéquation de leurs théories et de leurs outils de stabilisation à l’évolution du monde réel sur lequel, à vrai dire, souvent ils n’ont pas de prise. Ainsi, la Grande Dépression des années 1930 et sa rationalisation par J.M. Keynes ont donné naissance à la macroéconomie moderne et à la rupture avec la pensée dominante. Notons que l’idée de départ est d’une simplicité biblique. Avec le recul on peut même s’étonner que les économistes classiques n’y aient pas pensé ; pourtant Dieu ou plutôt la Nature les a dotés de deux yeux comme le commun des mortels. Ils auraient dû affecter un œil à l’offre et l’autre à la demande. Sans doute ils nous auraient épargné les carabistouilles sur l’illusion monétaire ou la rigidité des salaires ou encore la régulation endogène via l’effet de richesse, en oubliant que le monde économique est peuplé de prêteurs et d’emprunteurs.

    Avec Keynes qui a introduit une série de nouveaux concepts, on a appris que l’information n’est pas centralisée, que le bien-être collectif dépend des vues des acteurs économiques sur l’avenir, que les ajustements à court terme face à un déséquilibre entre l’offre et la demande ont tendance à s’opérer par le truchement des quantités, tout particulièrement sur le marché du travail. Plus précisément, si un agent rencontre une contrainte sur ses ventes de biens ou services, nous devrons nous attendre à ce qu’il répercute ce rationnement subi sur les marchés où il intervient comme demandeur ou acheteur. Ce raisonnement généralisé à tous les agents économiques conduit inévitablement à une situation non-coopérative de type dilemme du prisonnier, avec à la clé le risque que l’économie se trouve piégée durablement dans la récession et le chômage de masse, voire dans la dépression avec une destruction massive de la confiance.

    Keynes nous a également montré comment mettre fin à une crise causée par l’insuffisance de la demande effective : le budget (dépenses publiques, impôts, taxes, subventions) et la monnaie (taux d’intérêt, crédits bancaires, taux de change), utilisés à bon escient, sont des bons outils de la politique économique pour accélérer la convergence de l’économie vers le plein-emploi des hommes et des machines.
    Cependant, force est de constater que l’idée que les crises peuvent être salutaires, dans la mesure où elles contraignent les individus et les institutions à s’adapter en modifiant leur manière de penser et de se comporter, afin d’échapper à l’élimination par la sélection darwinienne, n’est pas communément admise. Ainsi, même les théories en sciences exactes ne sont pas éternelles à l’instar des diamants. Prenons l’exemple de l’écolier qui a étudié la géométrie pour illustrer notre propos : notre écolier a appris que, par un point extérieur à une droite, on peut faire passer une parallèle et une seule à cette droite, il peut considérer cet postulat comme une connaissance vraie, du moins tant qu’on continue à raisonner dans le monde euclidien. En revanche, s’il refuse d’admettre que cette connaissance n’est plus vraie, dès lors qu’on l’invite à raisonner dans un univers non-euclidien où, par un point extérieur à une droite, on peut faire passer une infinité de droites parallèles à cette droite, la connaissance de notre écolier devient une croyance.

    Au risque de caricaturer, cette constatation vaut pour la Banque nationale suisse. En effet celle-ci semblerait rester sourde et aveugle aux évènements affectant l’économie et la société de manière profonde. J’exagérais à peine si je disais que la vénérable institution, adossée à sa réputation anti-inflation, continue à adhérer à une théorie économique aussi erronée que la physique d’Aristote. Rappelons que cette dernière énonce que les corps lourds tombent plus vite que les corps légers et que la force produit le mouvement. Comme on peut le remarquer, la BNS semble hostile à tout changement, dès lors qu’il s’agit d’introduire des innovations dans son mandat. Car elle continue à croire dur comme fer en une seule conception de la politique en refusant d’admettre, en ce domaine comme d’ailleurs en physique, qu’il puisse exister des explications alternatives plus solides que celle à laquelle elle donne ses préférences, en l’occurrence l’inflation est toujours d’essence monétaire. De nos jours, il va sans dire que plus personne n’adhère à l’explication d’Aristote, et pour cause : depuis, les innovations ont été introduites grâce à l’expérience de pensée initiée par Galilée, mais aussi aux progrès ultérieurs de la physique.

    Il importe de noter que, selon les dirigeants de la BNS et notamment son président Thomas Jordan dont le décryptage de son discours peut être résumé ainsi : la théorie quantitative de la monnaie est une vérité aussi solide que les idées abstraites du monde intelligible de Platon, l’indépendance de la banque centrale est l’unique rempart contre la politisation de la monnaie, le mandat de la BNS est d’autant plus efficace qu’il reste étroit, c’est-à-dire centré sur la stabilité des prix afin de garantir la qualité de la monnaie émise, et partant la prospérité économique. En revanche, tout élargissement de ce mandat pour intégrer, par exemple, la problématique environnementale, les inégalités ou le vieillissement démographique (pensions de retraite) comporte le risque de produire les ombres de la caverne de Platon, en l’occurrence les illusions.
    En clair, le réchauffement climatique et la montée des inégalités patrimoniales induite par les politiques monétaires ultra-expansionnistes des banques centrales appartiennent au monde sensoriel. Or, nous devrions nous méfier de nos sens comme de la peste. Comme on peut le constater Descartes n’est pas mort et semble continuer à influencer la vision au sein de la BNS. En outre, il est peu probable que ses dirigeants fassent des cauchemars contrairement à leurs homologues de la BCE par exemple, car toutes les planètes sont alignées pour eux : l’inflation est de 3,5% en Suisse (dernier chiffre en août 2022), le taux de chômage est de l’ordre de 3%, c’est le plein-emploi selon le critère de Friedman, et le franc suisse s’est fortement apprécié face à l’euro sans pour autant qu’il constitue une préoccupation majeure, du fait de son rôle de bouclier contre l’inflation importée : les importations suisses en provenance de l’UE représentent plus de 60% et l’inflation est de 9,1% dans la zone euro, alors qu’ elle explose littéralement dans les Etats baltes avec le risque que la petite taille ( petite cause) peut avoir de grandes conséquences (effet papillon).

    Par ailleurs, l’indépendance de la banque centrale est considérée comme le moyen le plus efficace pour protéger la société contre sa propre tentation inflationniste, alors qu’en vérité il existe d’autres alternatives dont le mérite est de mettre un terme à la dominance monétaire sur la politique budgétaire, sachant que cette dernière est menottée par le frein à l’endettement. Ainsi si l’on est admet que la politique monétaire est un jeu répété entre la banque centrale sous tutelle et le secteur privé, les autorités monétaires pourraient se bâtir une réputation et donc respecter leur engagement sur les objectifs de la politique monétaire annoncés. Autrement dit, elles s’imposeraient une certaine discipline afin d’éviter la détérioration de leur relation avec les agents privés, en s’abstenant, par exemple, de générer une inflation-surprise dans le but d’engranger des gains macroéconomiques marginaux et temporaires. En tout état de cause, en présence des chocs systémiques et exogènes, il serait souhaitable de renforcer la coopération entre l’autorité budgétaire et l’autorité monétaire. La coordination semble donc incontournable entre ces autorités en charge de la politique macroéconomique pour qu’elles cessent de se regarder en chiens de faïence.

    D’autre part, la politique monétaire en Suisse devrait s’analyser dans le cadre d’une délégation avec un mandant en l’occurrence le pouvoir exécutif et le mandataire. Or, il ne semblerait pas qu’il existe un contrat de ce type entre les dirigeants de BNS et le gouvernement, auquel cas il serait hautement souhaitable de faire dépendre le budget de la BNS et la rémunération de ses dirigeants des résultats macroéconomiques comme c’est le cas de la Banque centrale de la Nouvelle- Zélande. Bien évidemment, un tel contrat n’est pas aisé à élaborer, eu égard aux asymétries informationnelles et compte tenu du calcul stratégique des parties prenantes pouvant exploiter l’avantage informationnel à des fins privées. En revanche, ce qui est frappant, c’est que la durée du mandat des membres du Directoire de la BNS est longue, et ce depuis sa création en 1907. Une telle longueur est sans doute destinée à protéger les dirigeants de la banque centrale des pressions des milieux politiques et économiques. Mais, elle peut présenter l’inconvénient de conférer implicitement une rente aux dirigeants. C’est pourquoi il est à craindre que le retour de l’inflation renforce la politique monétaire au détriment de la politique budgétaire.

    A ce propos, le professeur Rossi attire l’attention, à juste titre, sur le fait que l’inflation peut s’expliquer par la hausse des coûts de production, laquelle est due aux facteurs extérieurs. Or, Ceux-ci sont insensibles au relèvement des taux d’intérêts directeurs par les banques centrales. D’autre part, si l’indexation des contrats salariaux sur l’indice des prix à la consommation n’était pas praticable ou qu’elle n’était pas souhaitable, alors il faudrait taxer les profits extravagants pour soutenir le pouvoir d’achat des catégories les moins aisées. En d’autres termes, par le biais de la fiscalité et donc de la politique budgétaire, il serait possible d’infléchir la répartition de la valeur ajoutée en faveur des salaires et de l’effort pour l’investissement (subventions). Mais la solution à cette situation de l’inflation par les coûts passerait sans doute aussi par la résorption des goulets d’étranglement et l’investissement dans les innovations afin d’améliorer les gains de productivité. Mais il s’agit là à l’évidence des mesures d’offre dont les effets ne sont pas instantanés.

    Enfin, la proposition du professeur Rossi me semble tout à fait adaptée à la zone euro où la banque centrale européenne est confrontée à la quadrature du cercle : si elle veut mettre fin à la flambée inflationniste, elle devra accepter de casser la croissance. De plus, la hausse des taux d’intérêt directeurs destinée à éradiquer la flambée inflationniste semble inappropriée au contexte actuel, car les deux tiers de l’inflation au sein de la zone euro s’expliquent par l’inflation importée, d’après l’économiste Patrick Artus. Cette situation est aggravée par la politique monétaire restrictive de la FED, laquelle implique une dépréciation de l’euro par rapport au dollar, et donc un renchérissement des importations. De toute manière, n’en déplaise aux faucons de la BCE comme l’allemande Isabel Schnabel, la hausse des taux d’intérêt n’est pas la bonne méthode pour juguler l’inflation par les coûts. En outre, elle comporte le risque de déclencher une crise pire celle de la dette grecque, compte tenu des niveaux élevés des taux d’endettement de la France et de l’Italie, deux poids lourds de l’UE.

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