L’économie du travail et le travail de l’économie

Le marché du travail est au centre du fonctionnement de notre système économique, étant donné que la rémunération des travailleurs crée le revenu nécessaire pour satisfaire les besoins sur le marché des produits. Comme l’avait résumé M. Kalecki, «les travailleurs gagnent sur le marché du travail ce qu’ils dépensent sur le marché des produits, tandis que les entreprises gagnent sur le marché des produits ce qu’elles dépensent sur le marché du travail».

Même si la «quatrième révolution industrielle», entendez la digitalisation des activités économiques, réduira toujours plus le nombre de personnes employées – parce que de plus en plus de travailleurs vont être remplacés par ce qu’on appelle l’«intelligence artificielle» – on aura toujours besoin d’un revenu pour financer les dépenses des agents économiques. Le marché du travail, dès lors, sera indispensable dans tous les cas, parce que seul le travail (effectué par des femmes et des hommes en chair et en os) peut logiquement former un nouveau revenu au sein du circuit économique. Le capital fixe – formé par des machines et des équipements de toute sorte (y compris les robots) – ne peut créer aucun revenu dans l’ensemble de l’économie car seul le travail est en mesure de créer un revenu à partir de rien, lorsque les travailleurs sont rémunérés par les entreprises à travers le système bancaire qui émet le nombre d’unités monétaires nécessaires pour le paiement des salaires.

Si les banques ne sont plus intéressées à ouvrir des lignes de crédit aux entreprises pour le paiement de leurs collaborateurs, étant donné que pour les banques il est plus rentable de spéculer sur les marchés financiers, le financement de la production n’est plus possible et cela ralentit tant le circuit économique que la formation des profits sur le marché des produits. Les entreprises, dans un tel cas, vont réduire le niveau d’emploi, aggravant la situation dans l’ensemble du système économique.

Une situation semblable peut être observée lorsque les entreprises demandent des crédits bancaires afin d’effectuer des transactions sur les marchés financiers, où elles cherchent à gagner des rentes avec lesquelles compenser les profits qu’elles ne gagnent pas sur le marché des biens et des services.

Or, si les entreprises payaient à leurs collaborateurs des salaires permettant à ces derniers d’acheter leurs propres produits (comme le disait Henry Ford), le système économique ne serait pas dans une crise profonde comme celle qui existe de nos jours et il n’y aurait pas tous les conflits sociaux qui actuellement animent le débat politique sans solution de continuité.

Comme l’avait bien compris James Carville (le stratège de Bill Clinton durant sa campagne présidentielle de 1992), «c’est l’économie, stupide!». Le travail rémunéré est ce qui fait tourner le circuit économique et qui doit être nourri correctement, à savoir, par des salaires suffisants pour financer les dépenses de consommation qui satisfont les besoins vitaux de l’ensemble de la population.

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

21 réponses à “L’économie du travail et le travail de l’économie

  1. Effectivement, la seule façon de pérenniser l’économie est de rendre du pouvoir d’achat à celles et ceux qui dépensent vraiment dans le cadre de l’économie réelle, car seules les classes pauvres et moyennes sont concernées et profitent à l’activité économique. Elles seules sont responsables de la croissance économique, puisque les classes aisées – par leur jeu de pouvoir – thésaurisent ou investissent dans toutes sortes de produits financiers dont certains (exotiques) sont particulièrement générateurs d’instabilité financière et, par analogie, économique. Ce ne sont donc pas tant nos usines, nos industries et nos entreprises qui ne sont pas productives – comme cherchent à nous le faire croire nos gouvernements respectifs vendus à la sphère néolibérale – étant entendu que cette productivité a été monopolisée au bénéfice d’une élite qui a assisté depuis des décennies – dans l’indifférence la plus totale de nos pouvoirs démocratiques – au creusement du fossé entre les salaires réels et la productivité.

    https://i0.wp.com/michelsanti.fr/wp-content/uploads/2018/10/%C3%A9cart-productivit%C3%A9-salaires.png?resize=538%2C305&ssl=1

    Une confiscation en bonne et due forme de l’appareil économique entreprise depuis la fin des années 1970 par une infime minorité qui a redistribué le produit du travail des autres largement en sa faveur. Ainsi, il est donc vital de remonter les salaires aujourd’hui, et pas seulement pour corriger cette inégalité scandaleuse, mais également pour rétablir la corrélation traditionnelle entre productivité, salaires réels et consommation. Dès lors, depuis la grande conflagration post 2008, l’acharnement des néo-libéraux à réclamer une amélioration de la compétitivité de nos entreprises n’est de loin plus motivée par une recherche destinée à la progression qui bénéficierait à (l’Intérêt général de) l’ensemble des acteurs de l’économie, c’est-à-dire aussi au consommateur de base, mais plutôt aux bénéfices supplémentaires en faveur de cette caste des investisseurs et des actionnaires (mécanisme de captation par un transfert des richesses).

    Dans cette schizophrénie ambiante – alors même que durant cette année 2021 les grandes entreprises mondiales ont fait preuve d’une générosité inédite à l’égard de leurs actionnaires en versant au troisième trimestre des dividendes record pour plus de 400 milliards de dollars – quand comprendrons-nous qu’il est économiquement injustifié de laisser tant de ressources aux mains de ceux qui dépensent moins ou mal? N’est-il pas consternant de constater que le grand patronat demeure plus préoccupé de l’ingénierie, des montages financiers et autres cours en bourse affectant son entreprise que de la modernisation de son appareil de production, de la formation de ses salariés et de la diminution du chômage (et dont les statistiques, plus édulcorées les unes des autres, ne reflètent la réalité)? Voilà pourquoi les revenus du citoyen moyen n’ont pas progressé autant que la productivité du travail. Voilà pourquoi il nous est constamment demandé d’améliorer la productivité de nos entreprises. Une amélioration notable de leurs revenus permettrait ainsi de revitaliser les classes moyennes et pauvres, tout en ayant un impact relativement bénin sur les profits des entreprises, dont la plupart jouissent de résultats en totale déconnexion avec les sombres réalités économiques.

    Enfin, ne nous laissons pas aveugler par la pandémie mondiale qui pourrait être un énième prétexte – voir un “levier extra-ordinaire” – du néolibéralisme pour finaliser sa tyrannie à l’encontre d’une majorité. Saisissons plutôt l’expression du gourou des monétaristes et père spirituel du néolibéralisme – Milton Friedman – pour en tirer bénéfice: “C’est, je crois, notre principale fonction; développer des alternatives aux politiques existantes, les garder en vie et à disposition jusqu’à ce que le politiquement impossible devienne inévitable”.

    1. Le rêve américain – post 1970/80 (ère monétariste et de l’idéologie mainstream) – vu sous l’angle de la dette?

      https://i0.wp.com/michelsanti.fr/wp-content/uploads/2020/04/dette-US.jpg?w=600&ssl=1

      C’est-à-dire que le prolétariat et les classes moyennes supportent la dette d’une manière inversement proportionnelle à son enrichissement, à contrario d’une infime minorité d’ultra-riches. Conclusion: l’argent/dette au service du transfert des richesses.

  2. Avec l’augmentation de l’espérance de vie (quoiqu’on puisse commencer à en douter avec ce qui arrive) et le transhumanisme et la disparition du travail remplacé par des robots et des intelligences artificielles, certains esprits taquins ont prédit que l’on s’acheminait vers une civilisation de « chômeurs immortels ».

    Au-delà du trait d’esprit, je trouve le raccourcis assez bien vu.

  3. Aldous Huxley (1894-1963) écrit “Le meilleur des mondes” en 1931 et cette contre-utopie futuriste fut rapidement devenue un succès international. Trente ans plus tard, en 1958 exactement, Aldous Huxley est revenu sur ce succès de fiction en publiant “Retour au meilleur des mondes” dans lequel il constate que ce qui était une pure imagination de sa part s’est en partie réalisé. S’il y dénonce tout d’abord la surpopulation, “ennemi biologique aveugle de la liberté”, mais aussi la puissance née du progrès technique qui conduit à une centralisation des pouvoirs politiques et économiques ainsi qu’au développement d’une société toujours plus organisée et toujours plus contrôlée, l’auteur dénonce également l’excès d’organisation qui brise la créativité, et fait naître la passivité. La population est alors déshumanisée; vient ensuite le temps de la propagande qui met à mal la société démocratique: “Si les politiciens et leurs électeurs n’étaient mus que par le dessein de servir leur intérêt à long terme et celui de leur pays, ce monde serait un paradis terrestre. En réalité, ils agissent souvent contre leur propre avantage, simplement pour assouvir leurs passions les moins honorables ; c’est pourquoi nous vivons dans un lieu de souffrances” (dixit A. Huxley).

    Aujourd’hui et plus que jamais, la réalité semble dépasser la fiction avec la “capsule Sarco” du Dr Philip Nitschke, fondateur de la société australienne Exit International : “Nous voulons supprimer toute forme d’examen psychiatrique du processus et permettre à la personne de contrôler elle-même la méthode d’euthanasie. Notre objectif est de développer un système de dépistage par Intelligence Artificielle pour établir la capacité mentale de la personne”.

    https://www.swissinfo.ch/fre/l-assistance-au-suicide-en-quelques-clics-et-sans-interm%C3%A9diaires/47143932

    Quel pourrait être le prochain slogan d’un fanatisme néo-libéral à peine dissimulé? “Les aléas de l’existence ont eu raison de votre intégrité physique et pécuniaire, déclaré obsolète par la société marchande, une solution s’offre à vous pour le dernier voyage”.

    Effrayant!!!

  4. En 2019, à l’heure où les destinées de nombre d’entreprises à travers le monde sont aux mains de mégalomanes ayant largement privilégié l’ingénierie financière à la création de richesses (but ultime de la finance censé profiter la collectivité), les sociétés cotées les plus importantes au monde se sont endettées ces dernières années à hauteur de 13.5 trillions de dollars (soit 13.500 milliards de milliards de dollars) pour racheter leurs propres actions (manipulation légale de leurs cotations boursières) au lieu d’investir dans l’outil de production, la revalorisation des revenus et la formation de leurs salariés. Et ça passe toujours comme une simple lettre à la poste.

    https://www.oecd.org/corporate/corporate-bond-debt-continues-to-pile-up.htm

    Selon le “JHGDI” (Janus Henderson Global Dividend Index – qui est une étude à long terme qui vise à dégager les tendances en matière de dividendes au niveau mondial), les dividendes mondiaux retrouveront leur niveau d’avant pandémie ces prochains mois. Le cabinet Janus Henderson a donc revu à la hausse ses prévisions pour 2021, les portant de 1360 à 1390 milliards de dollars. Pour le grand actionnariat et les mégalomanes, tout va pour le mieux dans “Le meilleur des mondes”!

  5. Matière à penser, de Jacques Généreux, prof. d’économie

    “La Déconnomie. L’empire de la bêtise surpasse celui de l’argent.

    Ce titre n’est pas une provocation. Comment qualifier autrement un management qui tue des gens, une « science » économique complètement fausse, une industrie qui empoisonne l’air, des politiques anti-crises qui aggravent les crises ? Certes, le pouvoir exorbitant du capital nourrit ces folies, mais il n’explique pas tout. Sous le règne visible de l’argent, prospère son socle le plus sûr : le règne de l’imbécilité ! Car les journalistes, les experts, les universitaires et les élus qui soutiennent la « déconnomie » ne sont pas tous « au service du capital ». Rien n’est plus fou que l’aisance avec laquelle tant d’« élites » adhèrent au même fatras d’âneries économiques. Diagnostiquer, expliquer et combattre cet effondrement massif de l’entendement : tel est le but essentiel de ce livre. Un manuel d’éducation citoyenne, un outil pour réapprendre l’économie autrement.”

    https://www.seuil.com/ouvrage/la-deconnomie-jacques-genereux/9782757872123

  6. Aujourd’hui, peut-on encore parler de progrès à la vue des inégalités qui se sont pourtant réduites au milieu du XXe siècle – notamment après “WW2” avec l’avènement des États providence, la création des systèmes de protection sociale – alors que ces inégalités sont progressivement remontées depuis les années 1980 avec, dans beaucoup de pays occidentaux, des politiques fiscales plus avantageuses pour les ménages les plus aisés?

    En effet, si les progrès conduiront la société et les entreprises à créer et à produire encore et toujours plus avec toujours moins de capitaux et toujours moins de salariés – sachant qu’un travailleur produit plus de 350 tonnes d’acier en une heure aujourd’hui, alors qu’il n’en produisait qu’une seule tonne par année dans les années 20 – pour autant, et contrairement à ce que l’on serait en droit d’attendre de la part d’une société qui produit plus avec moins, l’abondance ne bénéficie qu’à une infime minorité. D’ailleurs, selon de récentes données, les 10% les plus riches n’ont-ils pas captés 52% des revenus mondiaux quand les 50% les plus pauvres se sont contentés de 8,5% de ces revenus? Globalement, dans le monde, les 10% les plus riches gagnent 31 fois plus que les 50% les plus pauvres. Autant dire que les milliardaires sont également de plus en plus nombreux puisqu’il y en avait 470 en 2000 contre 3000 en 2021.

    Tous plus autistes les unes des autres, nos gouvernances savent-elles seulement qu’à ce train là les gains de productivité massifs et les concessions fiscales concédées en contrepartie d’un détricotement du filet social de prévoyance finiront par détruire l’économie – et le capitalisme – car ils n’ont aucune retombée favorable sur la consommation. Il ne sert en effet à rien au capitalisme néo-libéral de produire avec toujours moins de travailleurs et de salariés s’il y a de moins en moins de consommateurs qui peuvent se permettre d’acheter ses produits et services dans des conditions sociétales désormais inacceptables. Ce genre de progrès aura finalement induit de nouvelles républiques bananières.

    1. Dans son deuxième rapport sur les inégalités dans le monde publié le 7 décembre, le World Inequality Lab s’intéresse aux revenues et au patrimoine global et alarme sur une “concentration extrême du pouvoir économique” dans les mains d’une “très petite minorité de super-riches”. En 2021, dans le monde, les 10% des personnes les plus aisées détiennent plus de 75% des richesses (revenu et patrimoine). Pire : les plus riches d’entre eux (les 1%) en détiennent 40%.

      https://wid.world/fr/accueil/

      Ça en fait des hôpitaux publiques, des lits supplémentaires, des vies sauvées, des services de qualité, des salaires ajustés pour les personnels de santé, des dettes publiques réduites par une justice fiscale tant attendue, des retraites AVS correctement revalorisées, des services publics à la hauteur de l’attente des administrés, des taxes réduites, des impôts allégés pour la plèbe, etc.

  7. Tout d’abord un grand merci au professeur Rossi pour ce billet dont le principal mérite est d’inciter à la réflexion. En effet, les questions qu’il traite de façon concise et précise sont au coeur de l’analyse économique d’inspiration keynésienne. De toute évidence celle-ci reste, me semble-t-il, la méthode adéquate pour comprendre le monde complexe dans lequel nous vivons et sur lequel les pouvoirs publics devraient agir par des mesures économiques appropriées, pourvu qu’un diagnostic rigoureux soit établi en amont.

    Aussi est-il banal de remarquer que les marchés des biens et services d’une part et le marché du travail d’autre part sont interdépendants, et que par conséquent si les acteurs économiques ignorent cette mutuelle dépendance et qu’ils agissent au mieux de leurs intérêts, il existe une forte probabilité pour que ces comportements non-coopératifs débouchent sur un équilibre de sous-emploi des hommes et des machines. Pourquoi en est-il ainsi? Parce qu’une stratégie généralisée à toutes les entreprises visant à minimiser les coûts salariaux a toutes les chances de déprimer la demande des biens et services, et par ricochet à inciter les entreprises à s’ajuster par les quantités en présence des contraintes sur leurs ventes, et donc à amplifier le déséquilibre initial entre l’offre et la demande via un multiplicateur keynésien à rebours.

    A cet égard il me semble important de dire un mot à propos du célèbre aphorisme de l’économiste polonais M. Kalecki que cite le professeur Rossi dans son texte. Michal Kalecki était, semble-t-il, keynésien avant Keynes (voir son article de 1934: «Three systèms»). Mais l’économiste israélien Don Patinkin pointe des différences notables entre les deux auteurs dans son ouvrage intitulé «Anticipations of the General Theory?» (1982). En effet, l’analyse développée par Kalecki avec deux secteurs et deux classes sociales (les capitalistes et les travailleurs) semble ignorer plusieurs innovations que Keynes a introduites dans l’analyse économique: par exemple la préférence pour la liquidité, le principe de la demande effective et l’ajustement par les quantités à court terme, le rôle des anticipations dans un monde incertain, les effets pervers du processus déflationniste initié par une baisse des salaires sur l’investissement qui est au cœur de l’analyse de l’économiste polonais.

    Alors que dans l’analyse de Keynes, la préférence pour la liquidité ou la thésaurisation pourraient être une source sérieuse de perturbation dans le circuit économique. Comme il l’a fait remarquer, à juste raison, les déséquilibres viennent de la monnaie, et plus précisément de la volatilité de l’investissement en vertu de la séparation des décisions d’épargne et de celles d’investissement et des variations des vues des entrepreneurs sur l’avenir. Car si les entreprises ne récupèrent pas les flux des revenus distribués lors de la production des biens et services, elles se heurteront immanquablement à des contraintes de débouché.

    Dans un tel cas, il faudrait s’attendre à ce que le chômage involontaire émerge comme une configuration macroéconomique logiquement concevable et empiriquement vérifiable, dès lors qu’on adopte un raisonnement en termes de circuit économique avec des fuites (thésaurisation ou importations). En effet, une situation du chômage keynésien caractérisé par un excès d’offre généralisé ne résulte pas des facteurs institutionnels tels que les syndicats, la législation sur le salaire minimum ou l’irrationalité des travailleurs victimes de l’illusion monétaire, mais elle est bel et bien la conséquence logique des comportements non-coopératifs propres à une économie monétaire, dans la mesure où les entreprises et les ménages se contraignent mutuellement et souvent de manière inconsciente: une action qui est bonne au plan individuel n’est pas forcément bonne au plan collectif comme on peut le prouver à l’aide du dilemme du prisonnier.

    C’est regrettable que ces idées élémentaires et frappées au coin du bon sens soient absentes dans l’analyse des ultra-libéraux qui dénoncent avec véhémence le «quoi qu’il en coûte» pour mettre en place une politique d’austérité conçue comme la panacée à l’instabilité endogène d’un système économique perverti par la financiarisation à outrance avec ses excès des rémunérations des dirigeants d’entreprise, des traders, de la distribution des dividendes généreux à des actionnaires ou plutôt à des rentiers.

    Ceci étant dit, je me permets de formuler ici un certain nombre d’hypothèses qui méritent une vérification empirique, compte tenu des limites de mon raisonnement par induction.

    1) Avant la crise sanitaire, la mondialisation a fortement dégradé le pouvoir de négociation des salariés, et tout particulièrement celui des travailleurs peu qualifiés. Contrairement aux prédictions de l’analyse économique dominante, la généralisation du marché à toute la planète n’a pas débouché sur une égalisation des prix des facteurs (taux d’intérêt et salaires), mais elle a conduit à l’émergence d’un certain nombre de paradoxes: le marché semble avoir dépouillé une fraction des populations des pays riches pour habiller la fraction des pays pauvres qui adopte ses disciplines sans état d’âme. Par ailleurs, notons que la mondialisation a induit une modification du partage de la valeur ajoutée entre le capital et le travail: la part relative du capital s’est accrue au détriment de celle du travail, comme en atteste la montée des inégalités bien documentée. Ainsi, selon un article de Thomas Piketty et Emmanuel Saez (2003), le centième le plus riche gagnait 7% du revenu total au début des années 1970, les working rich gagnent désormais presque 25% du revenu total aux Etats-Unis. Au début du XXIième siècle, ils retrouvent et dépassent la part qui était la leur un siècle plutôt. C’est une sorte de putsch salarial qui s’est produit de façon silencieuse. Bien évidemment cette montée des inégalités est intimement liée à la financiarisation de l’économie. Désormais, les cadres dirigeants fixent leur propre rémunération, directement ou indirectement, à travers des comités d’audit choisis par eux-mêmes. Cette rémunération est loin de refléter la performance. Selon la formule de Paul Krugman, “la détermination du salaire d’un PDG comporte une part importante de subjectivité, voire d’effets de mode”. Pour les travaux récents concernant la montée des inégalités, on peut se référer aux commentaires de Raymond et aux références bibliographiques qu’il donne.

    2) Les politiques monétaires non-conventionnelles mises en place par les banques centrales et destinées à neutraliser les conséquences de la crise financière de 2008 sur le secteur réel de l’économie ont contribué à l’exacerbation des inégalités: les injections massives des liquidités par les banques centrales ont alimenté les bulles spéculatives sur le marché des valeurs mobilières, le marché immobilier et les marchés des matières premières. De surcroît, les exigences des rendements par les actionnaires ne sont pas compatibles avec l’environnement des taux d’intérêt très bas, voire négatifs dans le cas de la Suisse par exemple. A ce propos, il est important de noter que les banques suisses ont instauré une «taxe» sur les épargnants étrangers afin de compenser le manque à gagner dus aux coûts engendrés par la politique monétaire de la BNS. Il n’est pas déraisonnable d’affirmer que celle-ci a appauvri les épargnants modestes ayant de l’aversion pour le risque, et elle a également contribué à accentuer les inégalités patrimoniales en faisant les délices et la fortune d’une minorité de super-riches qui peuvent acheter des logements et des actions à des fins spéculatives.

    3) La révolution numérique avec ses algorithmes et ses robots a accentué la polarisation du marché du travail: des emplois hautement qualifiés et bien rémunérés coexistent désormais avec de nombreux «bullshit jobs» dépourvus d’utilité sociale et de sens (un boulanger est plus utile qu’un golden boy de la finance) et souvent avec des salaires faibles. Avec la reprise économique généralisée à l’échelle planétaire et tout particulièrement dans les pays industrialisés avancés des pénuries de main-d’oeuvre se font jour dans de nombreux secteurs. Mais les jérémiades des chefs d’entreprise qui semblent contraints à renoncer à certains contrats rentables, faute de personnel, émanent principalement des mêmes secteurs. Force est de constater que cette situation de secteurs en tensions perdure depuis des lustres, et au fil du temps on s’est accoutumé à leur lamento sempiternel sur la difficulté à recruter. Il s’agit essentiellement des secteurs comme la construction, la restauration, l’hôtellerie et autres métiers de bouches.

    Or, ces secteurs n’ont pas bonne presse auprès des jeunes, en raison notamment de bas salaires et de mauvaises conditions de travail. Ce problème des secteurs souffrant d’un déficit d’image dans le public n’est, à vrai dire, pas nouveau, et les promesses faites par les acteurs concernés n’ont jamais été honorées. En outre, quand l’Etat leur apporte une aide sous la forme de baisse d’impôts pour qu’ils améliorent leur attractivité, ils en profitent pour gonfler leurs marges bénéficiaires en lieu et place d’une amélioration des conditions de travail et de la hausse des salaires en faveur de leurs employés. Ainsi, comme on peut le constater, l’argent public est jeté par les fenêtres, car il ne profite ni aux consommateurs ni aux salariés.

    Enfin, last but not least, il importe de remarquer que la pénurie de main-d’oeuvre qui semble endémique par les temps qui courent n’a pas provoqué une hausse des salaires, selon la prédiction du modèle de l’offre et de la demande. Même s’il est vrai que le marché du travail n’est pas un marché de cacahuètes. En tout cas, l’asymétrie de la réaction des salaires face à un déséquilibre sur le marché du travail se trouve prise en défaut. Or, il est de notoriété publique que les salaires sont rigides à la baisse pour de multiples raisons, mais pas à la hausse. Alors, comment expliquer ce paradoxe? Si l’on s’en tient au secteur de la construction, le principal argument mis en vedette par les employeurs est que leur incapacité à faire un effort en matière de salaires s’explique par le renchérissement des matériaux de construction et des matières premières, en raison d’une reprise économique synchrone à l’échelle mondiale.

    En vérité, ce discours ne semble pas crédible, bien qu’il faille tenir compte de la diversité des situations. Sous réserve d’une enquête approfondie sur le terrain, il semble dissimuler un mécanisme de substitution entre travailleurs, et donc l’existence d’un marché parallèle avec ses travailleurs détachés originaires de l’Europe de l’Est (dumping salarial et social) et ses travailleurs extra-européens (travail illégal). Pour s’en convaincre il suffit d’aller sur les chantiers de construction et de rénovation thermique des bâtiments. Ceux-ci sont devenus de facto une Tour de Babel où on parle toutes les langues, sauf la langue de Molière!

    C’est pourquoi il est loisible de penser que la pandémie a bon dos, car elle permet à certains d’avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière. D’autre part, elle va sans doute accélérer le processus de la transition énergétique avec toutefois le risque de mettre un grand nombre de ménages modestes sur la paille, sans pour autant qu’il y ait en compensation un gain substantiel en matière de réduction des gaz à effet de serre, eu égard à un nombre élevé de passagers clandestins de par le monde.

    1. Bonjour cher NOEL,

      Merci pour ce partage. À la lecture de votre intervention pertinente, je vous encourage…

      Point 1.
      À lire mon commentaire étayé du 02 avril 2018 à 14 h 25 min (une référence est notamment donnée au professeur William Lazonick et à son article “Profits without prosperity” publié en septembre 2014 dans la “Harvard Business Review”). Lors de sa conférence en France – le 23 juin 2015 à l’institut Mines-Télécom – Lazonick reviendra sur l’effet négatif des excès en termes de rachats d’actions, un phénomène qui s’est propagé dans les grandes entreprises: “Cette pratique sert principalement l’intérêt des dirigeants dont les salaires dépendent largement des dividendes. De plus, elle creuse les inégalités et nuit à la croissance et à la stabilité économique”.

      https://blogs.letemps.ch/sergio-rossi/2018/04/02/les-cadeaux-fiscaux-sont-a-double-tranchant/#comments

      Point 2.
      À lire cet énième constat édifiant et néanmoins très instructif sur la BNS depuis que cette dernière s’est aventurée “en territoire inconnu”. Puis, le rôle des dirigeants helvétiques desservant l’Intérêt général mais illustrant à merveille la “Public Choice Theory”.

      https://www.illustre.ch/magazine/bns-aspire-lepargne-suisses

      Point 3.
      Cher NOEL, vous écrivez à juste titre d’un point de vue de l’Hexagone: “Sous réserve d’une enquête approfondie sur le terrain, il semble dissimuler un mécanisme de substitution entre travailleurs, et donc l’existence d’un marché parallèle avec ses travailleurs détachés originaires de l’Europe de l’Est (dumping salarial et social) et ses travailleurs extra-européens (travail illégal)”.

      D’un point de vue de la Suisse, l’on peut reprendre une partie de ce constat et le transposer intra-muros. À savoir que pour s’en convaincre, il suffit d’aller observer la main d’oeuvre frontalière (France/Italie/Allemagne) qui ancre sur le fond les salaires des helvètes dans les métiers de bouche, de l’hôtellerie, des services et enfin – surtout – dans le secteur de la santé.

      Bien à vous

  8. Pour son ouvrage “La Curée”, Émile Zola s’est inspiré de la spéculation immobilière parisienne qui a marqué la fin du Second Empire et le début des années 1870, marqué par la crise bancaire de mai 1873, qui a été un des déclencheurs de la Grande Dépression de la fin du XIXe siècle.

    Voici donc un chapitre de notre histoire qui aurait pu l’inspirer au XXIe siècle. En effet, il y a un mois, les PDG et cadres exécutifs des entreprises du S&P500 (indice boursier américain des 500 principales sociétés cotées) ont vendu pour 63,5 milliards de dollars d’actions en novembre, comme l’a aussi constaté le Wall Street Journal dans un article publié le jeudi 9 décembre 2021. Du jamais vu dans l’histoire récente américaine qui a – pour certains experts – à voir avec la peur d’une hausse des impôts pour les très riches prévue par l’administration Biden.

    D’autres y verront dans ce pessimisme la certitude des chefs d’entreprises cotées “que le gouvernement américain va resserrer les vis des aides sociales Covid-19”. La fin de ces aides risquant non seulement de freiner la consommation des ménages, mais pour la frange la plus aisée des bénéficiaires de ces subventions publiques, freiner cette frénésie à réinvestir l’argent (des aides) dans les marchés financiers.

    Enfin, on peut aussi s’attendre à une prochaine mise au ban de la politique des rachats d’actions propres – cette manipulation légale des cotations en vue de doper les dividendes versés aux grands actionnaires et par analogie impactant directement les rémunérations des PDG et cadres exécutifs – après la “grande Curée” (comme souligné le long de ce fil/links). Tout comme ces ventes massives peuvent augurer que les États-Unis vont entrer en récession, du moins selon l’avis du professeur d’économie et ancien membre du comité de politique monétaire de la Bank of England – de 2006 à 2009 – David Blanchflower. Ce dernier a publié un document de recherche sur la prévision des retournements économiques. L’étude démontre que depuis 1978 toutes les récessions ont eu pour point de départ une baisse de plus de dix points de l’indice de confiance de l’Université du Michigan et du Conference Board (la récession se produisant dans les 6 à 18 mois). Or, l’indice de confiance du Conference Board a perdu 25,3 points en 2021 et celui du Michigan 18,4 points. Pour rappel, les baisses étaient de 21 points pour les deux indices en 2007 (avant la crise financière de 2008). En quoi consistent ces indices de confiance? À prendre le pouls de l’économie en temps réel en sondant les Américains sur leur vision de l’avenir en termes d’emplois, de revenus, sur l’état de l’économie. Blanchflower s’en remet ainsi à la “sagesse des foules” (wisdom of crowds) qui ont, selon lui, une vue plus juste de la santé réelle de l’économie que les experts. Certes, Blanchflower peut se tromper dans son analyse, mais l’apparition d’un autre indicateur donne du crédit à sa thèse: l’inversion de la courbe des taux qui est un indicateur avancé de récession. Lorsque le rendement des obligations à court terme est supérieur à celui des obligations à long terme, les indicateurs perçoivent alors le court terme comme plus risqué. En effet, la courbe mesurant l’écart entre le rendement à 30 ans et celui à 20 ans est en train de plonger, comme en 2000 et 2008 avant les krachs boursiers. Les marchés actions américains étant au plus haut, et si les prévisions économiques de Blanchflower sont exactes, l’atterrissage risque d’être brutal.

    Et qui seront encore une fois de plus “les dindons de la farce”?

  9. Un passage du texte du professeur a retenu toute mon attention. Il s’agit de la politique de hauts salaires mise en place par Henry Ford dans ses usines en 1913. Effectivement le fordisme est une forme de Keynésianisme avant l’heure et il semble toujours d’actualité, compte tenu du débat actuel sur la nécessité de donner davantage de pouvoir d’achat aux salariés, afin de stimuler l’activité et l’emploi. Dans l’idéal, il serait souhaitable que les entreprises en bonne santé financière augmentent les salaires, quoique cette mesure se heurte à de fortes réticences quant à sa concrétisation par le secteur privé.

    Avec le recul, il est permis de penser que Ford n’avait pas une vision macroéconomique de son initiative de doublement du salaire journalier. En effet, la politique de 5 dollars par jour n’avait pas pour but d’inciter ses ouvriers à acheter ses propres voitures, contrairement à la légende associée à cette innovation. Si tel avait été le cas, Ford aurait dû utiliser une solution alternative meilleure que l’option retenue, à savoir, donner gratuitement une voiture à chaque ouvrier afin d’éviter l’alourdissement des coûts de production dus à la hausse des salaires et dont la répercussion sur le prix de vente pourrait contracter la demande des autres consommateurs qui ne sont pas salariés dans les usines Ford. Sans parler des inconvénients liés au salaire en nature en termes de satisfaction des bénéficiaires. En réalité, la politique de “five dollars by day” visait avant tout à lutter contre le fléau de l’absentéisme et à limiter le taux de turnover du personnel. Les raisons de l’insatisfaction des ouvriers étaient liées à l’organisation scientifique du travail: le travail à la chaîne était un enfer avec ses tâches répétitives, ennuyeuses et aliénantes. Les ouvriers accomplissaient des tâches dépourvues de sens et absurdes, un peu à la manière de Sisyphe, qui roulait son rocher jusqu’au sommet de la montagne. De plus, le travail à la chaîne rendait le tout intimement dépendant de l’assentiment des parties, en l’occurrence des ouvriers. Il suffisait qu’un seul ouvrier s’absente pour que la production soit sérieusement perturbée, sachant que l’entreprise se heurtait à des difficultés à trouver des remplaçants.

    L’idée de génie que Ford a mise en pratique lui a permis en effet de résoudre les problèmes qui gangrenaient le fonctionnement de ses usines. Les coûts liés à l’absentéisme s’évanouissent brutalement, la profitabilité de ses usines s’est nettement améliorée, les ouvriers se pressaient aux portes des usines et travaillaient avec ardeur de peur d’être licenciés, sachant qu’ils ne pouvaient pas trouver ailleurs des salaires meilleurs que ceux qu’ils perçoivent chez Ford. Dans ses mémoires, Ford écrit qu’il n’a jamais autant réduit ses coûts de production que le jour où il a doublé le salaire ouvrier. Comme on peut le constater, l’industriel a découvert le salaire d’efficience, c’est-à-dire le salaire qui maximise le profit de l’entreprise, avec une inversion de la causalité entre les gains de productivité et le salaire. Ainsi le salaire devient une variable de contrôle entre les mains de la direction de l’entreprise, notamment en présence de l’asymétrie d’information. Cette idée a été rationalisée par Mark Shapiro et Jo Stiglitz en 1984 dans leur article intitulé “Equilibrium Unemployment as Worker Discipline Device”: on peut accroître la productivité d’un travailleur en augmentant son salaire.

    Cependant, le fordisme, qui semble plus approprié au traitement des problèmes microéconomiques plutôt qu’aux questions macroéconomiques, comporte des contradictions:
    ce qui compte pour échapper à l’ennui, est de penser qu’on est mieux payé ici qu’ailleurs. Or, l’extension du fordisme à l’ensemble de l’économie peut encourager la mobilité de la main-d’oeuvre et donc accroître le taux de rotation du personnel. Pour que le fordisme prospère, il faut que l’entreprise soit en situation de monopsone ou isolée dans une société artisanale. Mais dès lors qu’il est généralisé à l’ensemble de la société, il ne peut que dépérir. L’autre limite du fordisme réside dans l’inflation salariale. Lorsque celle-ci est généralisée, elle ne débouche plus sur des gains de productivité, mais sur l’inflation tout court, notamment lorsque les firmes répercutent les hausses salariales sur leurs prix de vente.

    Enfin, il existe une contradiction externe qui a été sous-estimée par Ford: les progrès de l’éducation. L’industriel n’attendait de ses ouvriers ni qu’ils sachent lire, ni qu’ils sachent écrire, ni qu’ils sachent parler l’anglais, mais seulement qu’ils ne boivent pas sur le lieu de travail. Autrement dit, le travail à la chaîne était conçu pour une population illettrée et essentiellement composée de Siciliens et de Polonais. De plus, les ouvriers américains syndiqués constituaient l’aristocratie ouvrière et leurs syndicats voyaient d’un mauvais oeil ces immigrés souvent analphabètes. En revanche, ceux-ci étaient une main-d’oeuvre privilégiée par les usines Ford. Mais si les premiers ouvriers ne savaient ni lire ni parler l’anglais, tel n’est plus le cas de leurs descendants (enfants et petits-enfants): les progrès de l’éducation ont ruiné les fondements du fordisme.

  10. Bonjour NOEL,

    Merci pour ce brillant développement sur le Fordisme.

    Toujours un réel plaisir à vous lire mais en ce qui me concerne – que l’on parle du travail “cadencé” (Fordisme) ou “séquencé” (Taylorisme) – j’ai plutôt appréhendé le passage du texte du professeur Rossi sous l’angle d’une redistribution plus équitable des gains de productivité dans un contexte économique où le cataclysmique transfert des richesses fait bien plus de victimes que la pandémie mondiale. Tant sur le plan du capital humain que sur celui de l’économie réelle. Pour mon développement, j’ai choisi une “brève compilation” de quelques-uns de mes posts et les ai replacés sous forme de quatre chapitres.

    Chapitre 1. La perversité qui tuera le Capitalisme

    Pour les néolibéraux, le marché du travail devrait fonctionner exactement comme les autres marchés: ajustement de l’offre et de la demande par les prix. Or le travail est encadré par la lourdeur des législations (salaire minimum, obtention d’un permis de travail, filet social obligatoire, indemnités de licenciement, restrictions sur les mises à pied et délais d’avis, limitations des heures d’ouverture des commerces, assurance-chômage et autres indemnités) qui augmentent considérablement le coût de la main d’œuvre et qui faussent le marché, toujours selon la doctrine néolibérale.

    Les marxistes, quant à eux, nous apportent un élément de réponse avec la théorie de la destruction du travail par le capital: la tendance du capitalisme est de remplacer la main-d’œuvre par le capital pour augmenter le profit. Ceci se fait forcément au détriment de l’emploi. Par conséquent, l’existence du chômage est une bonne chose pour les “patrons” car elle engendre la baisse du coût du travail. D’ailleurs, Karl Marx ne parlait-il pas déjà de “l’armée de réserve de travailleurs”, développé dans le chapitre 25 de son ouvrage Das Kapital?

    Arrêtons-nous à présent sur Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi. Cet économiste suisse, d’abord influencé par Adam Smith, embrassa la cause libérale et fréquenta les salons de Madame de Staël au sein du Groupe de Coppet (avant que ses théories n’entachent la constellation de Coppet). Son adhésion au libéralisme économique de Ricardo et Smith prendra fin en 1819 avec la publication des Nouveaux principes d’économie politique. Pour la première fois, un économiste évoque une nécessaire redistribution des richesses. Selon lui, loin d’assurer le bien-être de tous, le libéralisme économique accroît la misère des travailleurs, parce que la concurrence exerce une pression à la baisse sur les coûts de production, et donc sur les salaires également, puis, le rythme élevé du progrès technique fait que les anciens résistent en bradant les prix et donc les salaires. Ajouter de la valeur c’est ajouter du capital fixe, des machines, des entrepôts, des forces aveugles de la nature qui ont été redirigées par l’intelligence et l’habileté qui sont autant de richesse future. Ce capital ne produit que s’il est fécondé par le travail, qui le met en mouvement. Sismondi ajoutera que le surplus et le profit sont accaparés par les riches, qui sont propriétaires du capital et de ce fait peuvent décider seul du partage de la valeur ajoutée et de la richesse. En ce sens où de nos jours la vélocité de circulation du capital n’a plus rien de comparable au facteur travail pour fructifier, le travail (comme facteur de production) tend à disparaître.

    Le macroéconomiste de Cambridge, John Maynard Keynes, n’avait-il pas prédit, dès 1938, en estimant qu’avec l’augmentation de la productivité due aux machines, il suffirait en l’an 2000 que chacun s’astreigne à trois heures de travail productif par jour pour que chacun subvienne à ses besoins? Pourtant on travaille toujours au moins 35 heures par semaine dans nos sociétés modernes, et la valeur-travail se porterait plutôt bien selon certains avis bien tranchés – alors qu’on devrait dire que la valeur-travail s’accroche autant que faire ce peut. Pourquoi donc s’inquiéter? Si l’Histoire a pour l’instant démenti le pronostic de John M. Keynes, c’est que tout n’était pas aussi simple. Tout d’abord, si l’évolution technique détruit des emplois, elle en fabrique en contrepartie selon le précepte schumpétérien de la “destruction créatrice”. Or, bien que l’économie digitale va pulvériser des pans entiers de l’économie marchande, en parallèle du progrès technologique et de l’innovation disruptive, que la nouvelle génération silencieuse (Z) et la génération (X) vivent déjà – à leur manière – une mise à la marge du monde du travail; ce dernier n’arrêtant pas de se complexifier et le travail de se diviser, alimentant ainsi la nouvelle “machine capitaliste” d’emplois de plus en plus précaires, dès lors il devient urgent pour la plèbe de reprendre son avenir en main avant d’être complètement broyée par un système qui se moque éperdument de son absentéisme au travail. Comme la denrée périssable que l’on jette et remplace avec la bénédiction des pouvoirs publics…

    1. Bonjour Raymond,

      Merci pour votre contribution avec des développements fort instructifs qui nous éclairent comme toujours sur de nombreux points de l’économie avec des commentaires pertinents et critiques. En ce qui concerne le passage du texte du professeur Rossi qui m’a inspiré mon commentaire avec un accent particulier sur le versant microéconomique du fordisme, il va sans dire que je suis d’accord avec le professeur Rossi. C’est pourquoi j’ai écrit que le fordisme est une forme de kéynésianisme. De plus, par cette affirmation je fais implicitement allusion à l’école française de la régulation dont les principaux fondateurs sont Robert Boyer et Michel Aglietta, deux économistes hétérodoxes dont les travaux ont porté sur l’analyse du passage du régime de croissance à la crise qu’ils appellent la forme monopoliste-fordiste. En gros les choses allaient bien tant que les travailleurs étaient considérés non pas comme un facteur de production, mais comme des consommateurs: le partage des gains de productivité entre les travailleurs et les propriétaires du capital assurait la cohérence entre la production de masse et la consommation de masse. Les choses ont mal tourné dès que ce rapport salarial a été rompu. A cela il faut ajouter la révolution financière des années 1980 qui a délégué le pouvoir aux managers ou des raiders boursiers avec des stock-options alléchants. Autrement dit, le système a basculé dans un monde avec des crises récurrentes le jour où la bourse a pris le pouvoir dans le management des entreprises. Ainsi le capitalisme actionnarial a engagé un grand démenbrement de la firme industrielle de type fordiste. Ce changement de paradigme est lourd de conséquences: fin de la grande entreprise intégrant en son propre sein tous les étages de la société, la pyramide fordiste est débitée en tranches de plus en plus fines, les hiérarchies deviennent plates, la taille des entreprises est devenue aussi fine que celle des mannequins, grâce à l’externalisation des activités, voire à la délocalisation, les bureaux d’ingénieurs s’autonomisent.

      Bien à vous.

  11. Chapitre 2. Coût de l’absentéisme et transfert des responsabilités.

    En matière d’absentéisme et du coût qu’il représente, il n’est pas inintéressant de se rappeler, alors même que les effets traumatisant de la pandémie jouent un rôle déterminant sur l’évolution des biais cognitifs au niveau du stress de tout un chacun, que le travailleur, comme “ressource humaine” (exploitable et corvéable à souhait), subissait déjà en temps normal une pression sans cesse croissante dans le monde du travail. Depuis 2012, le nombre d’arrêts de travail – en Suisse – a augmenté de 50% et dans six cas sur dix, il s’agissait de burn-out ou de dépression, selon les statistiques des assurances Swica et PK Rück, qui couvrent plusieurs centaines de milliers de collaborateurs. Alors que les incapacités de travail pour burn-out ou dépression durent en moyenne 18 mois, soit deux fois plus que les autres maladies, le coût des absences, pertes de production et rentes d’invalidité dues au stress a été estimé en 2012 à 10 milliards de francs par an par le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Pour autant, le burn-out n’est toujours pas considéré en Suisse comme une maladie professionnelle découlant du stress au travail, contrairement à d’autres pays européens. En dépit des avis des professionnels de la santé (ai-je parlé des conflits d’intérêts?) qui divergent sur la question des causes réelles de ce syndrome, il est toutefois utile de rappeler qu’une reconnaissance du burnout/dépression comme maladie professionnelle occasionnerait un transfert de charge sur l’assurance-accident en tant que maladie professionnelle, ce qui n’arrangerait pas les employeurs indélicats et peu réceptifs à un phénomène de société – qu’ils exploitent à dessein – et qui se verraient alors contraint d’endosser la double peine. Celle de supporter une partie des coûts de la santé de leur “ressource humaine” au bout du rouleau, puis celle d’assumer leur responsabilité précisée par le législateur à l’article 328 du Code des obligations. Un paradoxe, puisque à moyen/long terme le gain de productivité s’inscrirait aussi sur l’ardoise. Un paradoxe mais aussi une logique impitoyable dans une ère axée sur le court-termisme. Ce phénomène endémique – encore exacerbé par les conséquences de la pandémie – restait toujours en constante augmentation d’après le Job Stress Index 2018, mais le parlement Suisse, en 2019, préféra botter en touche cette problématique de taille en privilégiant les programmes de “prévention” mis en place par la si “bienveillante” économie privée.

    Étonnante conception de la notion d’Intérêt général où les politiques sont généralement recyclés dans l’économie privée en fin de mandat. Et rien de surprenant si l’on considère le sujet au prisme de la “Valeur Statistique d’une Vie” (VSV). Cette approche mesure la valeur d’une vie humaine – le capital humain – à partir de sa contribution au bien-être de la société. Elle se calcule en termes de revenu et de production. Dublin et Lotka (1947) définissent la valeur d’une vie humaine comme étant la valeur actualisée des revenus nets futurs d’un individu. Cela correspond à ses revenus bruts moins ce qu’il dépense pour lui-même (soit sa consommation). Comme l’économie financière a déjà hypothéqué au présent les revenus futurs (par l’endettement) du capital humain, ça devrait nous interpeller.

    Enfin, ne nous faisons donc plus aucune illusion, avec la soumission des politiques au service d’une idéologie commune (le néolibéralisme) qui a un besoin vital de subordonnés pour continuer de prospérer, et mis à part tous les phénomènes pervers que nous amène déjà l’économie 2.0 – dont la pandémie favorise – nous sommes déjà rentrés depuis plusieurs décennies dans un paradigme qui fait de la socialisation généralisée des pertes du secteur privé sa future thésaurisation des profits. Ceci dit, à l’heure des raisonnances, dans son article du New York Times Magazine du 10 septembre 1970, Milton Friedman avait parfaitement agencé les éléments de la thèse défendant la régulation (néo) libérale de l’entreprise capitaliste: “l’entreprise n’a qu’une responsabilité sociale, celle d’utiliser ses ressources et de mener des activités visant à maximiser ses profits (pour l’actionnaire) dans la mesure où elle respecte les règles du jeu, à savoir qu’elle livre une concurrence libre et ouverte sans escroquerie ni fraude”. Entre parenthèses, il est précisé que les profits réalisés le sont au bénéfice des actionnaires, en référence à une autre citation du monétariste Milton Friedman déclarant que la seule responsabilité sociale des dirigeants “n’est autre que celle de faire le plus d’argent possible pour leurs actionnaires” (Friedman, 1962). Nous ne pourrons pas dire que nous ne le savions pas!

  12. Chapitre 3. Concentration des richesses par appauvrissement.

    Si le développement du capitalisme dans sa phase industrielle reposait sur l’expansion de la production – le capital devait être alloué en partie à des investissements productifs, c-à-d qui permettent d’augmenter la capacité de production, par exemple, l’achat de machines plus performantes ou la construction de nouvelles usines (…) – avec le processus de financiarisation de nos économies modernes suite aux bouleversement induits par les décisions politico-économiques menées dans les années 1970/1980, le capital n’a plus à passer par le détour de la production pour fructifier ; sa simple circulation engendre une création de capital neuf. L’investissement à court terme devient ainsi la norme et c’est la spéculation qui fait augmenter la valeur d’un actif. Posséder un actif financier, c’est posséder le droit sur un revenu futur, obtenu par une fluctuation de la valeur de cet actif que génère la spéculation. Or, pour continuer de croître, la finance doit créer davantage de monnaie (en octroyant des prêts) et transformer de nouveaux flux d’argent en actifs financiers (par exemple en titrisant des dettes en titres revendables sur les marchés). Ce faisant, étudier, travailler, consommer, épargner, prendre sa retraite, diriger une entreprise, etc. sont autant de réalités qui tendent à être financiarisées. Loin d’être deux sphères déconnectées, les flux d’argent associés à cette “économie irréelle” (la production, le rapport salarial, la consommation et l’épargne) tendent à être captés par la finance (l’économie financière).

    Dans cette logique de compétitivité totalement financiarisée, la stagnation des salaires est, elle, compensée par le recours au crédit à la consommation, qui devient ainsi un pilier de la croissance économique et une illusion de richesse pour “la masse exploitable et corvéable”. Toujours dans cette logique de profit sans foi ni loi, hormis celle des marchés financiers toujours qualifiés d’efficients selon les monétaristes et les économistes orthodoxes; les banques centrales n’ont-elles pas pour objectif ultime la maîtrise des pressions inflationnistes ? Le plein emploi est en effet un écueil pour elles car un taux de chômage bas incite souvent les travailleurs et les syndicats à faire jouer la règle de l’offre et de la demande, c-à-d à réclamer des augmentations de salaire qui auront pour corollaire… une accélération de l’inflation. Si les banques centrales ne le reconnaîtront jamais (comme le précisait un ancien conseiller de banques centrales): “elles ont naturellement tendance à remonter leur taux d’intérêt dès lors que la conjoncture s’améliore, afin de maintenir le chômage à un niveau tel que les salaires soient toujours sous contrôle. Pourquoi ? D’une part afin de pouvoir afficher leur succès dans leur mission en termes de stabilité des prix. D’autre part pour préserver le capital et les épargnants, ayant, comme on le sait, horreur de l’inflation. Enfin et surtout, pour ne pas trop entamer les profits des entreprises, et donc pour soutenir les marchés boursiers”.

  13. Chapitre 4. Éducation pour les uns et fabrique du consentement pour les autres.

    Non seulement la pensée unique, d’ordre néolibéral chez les économistes mainstream, a gangréné le pluralisme des sciences économiques mais le modèle éducatif conditionné a aussi porté sa pierre au grand édifice. Le non moins éminent professeur au MIT, Noam Chom­sky, mondialement reconnu pour ses travaux, n’a t-il pas mis en lumière les effets néga­tifs, voire per­vers, du modèle auto­ri­taire de l’école qui, en impo­sant des pra­tiques édu­ca­tives auto­ri­taires ne pri­vi­lé­gient pas la com­pré­hen­sion, le talent et la créa­t­vité? Penser autrement. Pour illus­trer son pro­pos, il cite l’exemple du pro­gramme édu­ca­tif amé­ri­cain No child left behind de 2001 qui vise avant tout à ensei­gner pour réus­sir un examen. De son point de vue, ce sys­tème sco­laire qui impose l’ignorance a plu­tôt ten­dance à favoriser l’endoctrinement et la for­ma­tion d’individus qui seront for­ma­tés pour être à la solde d’une idéo­lo­gie de nature “coer­ci­tive qui vise à empê­cher le peuple d’exercer un contrôle sur le pro­ces­sus déci­sion­nel dans le but de le concen­trer entre les mains des aristo­crates, ces indi­vi­dus qui méprisent le peuple et cherchent à l’éloigner du pou­voir”.

    Pour Noam Chom­sky, ces intel­lec­tuels formeront à leur tour des indi­vi­dus qui s’attacheront à légi­ti­mer et à per­pé­tuer les valeurs d’une société indus­trielle domi­née par le modèle tech­no­cra­tique où le culte des experts occupe une place centrale. Par ailleurs, il dénonce le nou­vel esprit du temps, c’est-à-dire le sys­tème domi­nant de nature anti-démocratique promu par les poli­tiques et le patro­nat qui pri­vi­lé­gient la pro­duc­tion et l’accumulation de biens ainsi que la for­ma­tion “d’outils à la solde des employeurs.“

    Tout en cri­ti­quant ce modèle de société, N. Chom­sky dénonce “la tra­hi­son des clercs”, ces uni­ver­si­taires, intel­lec­tuels, médias et tous les défen­seurs de ce nou­vel esprit du temps qui glo­ri­fient, pro­pagent et légi­ti­ment ce sys­tème de valeurs dont l’objectif est de condi­tion­ner et d’opprimer les indi­vi­dus et d’entraver l’avènement d’une société “libre, juste et démo­cra­tique”. Rappelez-vous également du constat de ce même professeur du Massachusetts Institute of Technology (MIT) : “nous pouvons être désolé des conditions dans lesquelles les questions surviennent, mais la chose à faire est d’essayer de les (les peuples) faire sortir de leur prison intellectuelle qui n’est pas simplement accidentelle”, pour finir par dénoncer en reprenant l’expression figurant dans l’oeuvre clé d’Adam Smith (La Richesse des nations) “que de gros efforts sont (toujours) nécessaires pour arriver à rendre les gens “aussi stupide et ignorant qu’il est possible de l’être pour un humain”. Ce conditionnement par l’ignorance profite bien évidemment aux ayatollahs du néo-libéralisme et s’inscrit dans une logique du “marche où crève”.

    Bien à vous NOEL

  14. Bonjour NOEL,

    Sachez que votre précision tombe à propos et je vous en suis reconnaissant car nos échanges sont toujours constructifs. Je vous rejoins. Un grand Merci!

    Je salue également le courage du professeur et docteur en économie, Sergio Rossi, pour la qualité de ses nombreuses analyses (hétérodoxes) tous plus pertinentes les unes des autres, ainsi que pour son humanisme au service du bien commun. Toutefois, je regrette que cette éminente personnalité ne soit pas plus souvent sollicitée sur les plateaux de la télévision suisse romande…

    Voici donc la porte ouverte sur le prochain chapitre:

    Chapitre 5. Le quatrième pouvoir aurait-il définitivement succombé au charme des sirènes du néolibéralisme?

    RAYMOND
    12 janvier 2018 à 10 h 55 min

    https://blogs.letemps.ch/sergio-rossi/2018/01/08/linitiative-no-billag-fait-table-rase-du-pluralisme/#comments

    Bien à vous tous

  15. Chapitre 5. L’ augmentation des revenus à géométrie variable.

    Robert J. Shiller – enseignant à l’université de Yale et économiste en chef de MacroMarkets LLC – nous le rappelait dans une tribune publiée en novembre 2008: “L’érosion des esprits animaux se nourrit d’elle-même. La volatilité extrême des marchés ne fait qu’accentuer le sentiment chez les acteurs économiques et sociaux que la situation échappe vraiment à tout contrôle. Un cercle vicieux s’installe ensuite : plus le marché est volatil, plus les acteurs économiques pensent devoir prêter attention au marché, et plus les échanges deviennent imprévisibles”. Les “esprits animaux” que Keynes évoquait il y a quelques générations sont encore avec nous aujourd’hui, mais qu’importe finalement puisque les masses populaires semblent très bien s’accommoder des excès en tous genres de la sphère financière. D’ailleurs, en Suisse, par exemple, la majorité ne veut pas d’un Revenu Inconditionnel de Base (contrebalancement des richesses), pas plus qu’une taxation sur l’ensemble des flux financiers (préférant une hausse de la TVA) ni une imposition plus haute des revenus du capital (par correction de cette injustice fiscale qui s’oppose au facteur travail). Résignée ou ignorante, sans lunette copernicienne à l’échelle macroéconomique, cette majorité populaire risque bien – une fois de plus – de se conformer aux futurs saignées comme les apothicaires d’antan les pratiquaient envers leurs patients.

    Pourtant, nulle entreprise de quelque importance ne peut aujourd’hui se targuer d’avoir pu traverser plus d’une décennie de tourmente grâce à la qualité de sa gestion car le marché libre – je veux dire celui où tout un chacun assumerait les conséquences de ses actes – est devenu un instrument quasi préhistorique. En effet, la valorisation d’une société n’est toujours pas tant calculée de nos jours en fonction de sa capacité d’endettement (elle même reflet de sa santé financière) que de la capacité d’accès de cette même entreprise aux fonds de l’Etat, ou redevable à la politique non conventionnelle de sa banque centrale respective. En fait, nous vivons dans un monde où l’Etat et les banques centrales font preuve d’un acharnement obsessionnel à maintenir les grandes entreprises en vie (“les zombies”) par crainte de réactions d’un marché financier qui serait susceptible de déstabiliser toute l’économie s’il décrétait d’exprimer son mécontentement. Ce monstre ayant constamment besoin d’être nourri, seule la caste des actionnaires semble digne d’être satisfaite: – Qu’il est facile de vanter le capitalisme quand on gagne à tous les coups!

    Pour s’en convaincre, suffit-t-il d’observer les gains engrangés – avec les commissions – par les grandes banques d’investissement depuis janvier 2021. De Paris à New York, les opérations d’augmentation de capital, les SPAC, les introductions en bourse, les opérations LBO et les fusions-acquisitions ont dégagés pour 147 milliards de dollars de revenus (commissions) en douze mois. Du jamais vu depuis la crise financière de 2008. Et je fais volontairement l’impasse des stratosphériques profits réalisés par les “Pharma” durant cette pandémie – qui tombent sous le sens d’un juteux business comme un autre soumis à la loi du marché – même si d’après le FMI, la dette mondiale atteignait 226’000 milliards de dollars en 2020, soit 256% du produit intérieur brut (PIB) mondial sous l’effet de la crise provoquée par la pandémie. Cela représente tout de même une hausse de 28%; la plus forte depuis la Seconde Guerre mondiale (WW2).

    Ainsi, nous avons vite oublié le spectacle déplorable d’entreprises et méga entreprises qui furent sauvées coûte que coûte et qui a dénaturé la mission originelle (et noble) du capitalisme via une déresponsabilisation de ses acteurs à la faveur d’un passage du flambeau aux mains des gouvernements, c’est-à-dire aux mains de politiciens n’ayant jamais eu à naviguer dans le monde réel, et surtout sans véritable contrepartie (financière) pour les masses populaires, mis à part le gonflement des dettes publiques – faute d’alternatives pour brider le monstre puisque l’orthodoxie budgétaire n’aura finalement fait qu’aggraver la situation en Europe, par exemple, comme identifié au terme de cette dernière décennie. Et surtout profondément fragilisé le bien commun que le choc sanitaire a révélé.

    Mais quand est-ce que les masses populaires vont-elles prendre conscience que les critères d’antan sont devenus désuets et ringards puisque les frontières du passé ont déjà reculé – voire disparu – depuis longtemps?

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