La crise économique sera pire que le coronavirus

La crise sanitaire éclatée suite à la pandémie du nouveau coronavirus (covid-19) semble avoir dépassé la phase la plus aigüe, à en juger par les statistiques et les évaluations de celles et ceux qui sont au front sanitaire depuis bien des semaines.

La crise économique induite par cette pandémie, en revanche, vient juste de commencer et va durer bien plus longtemps que la crise sanitaire, à cause des choix de politique économique effectués sur le plan global. Les dégâts et les drames de cette crise économique seront bien plus graves que ceux engendrés par la pandémie, aussi parce que, contrairement aux décès liés au covid-19, les souffrances provoquées par la crise économique pourraient être évitées par des choix politiques appropriés pour soutenir et ensuite relancer les activités économiques qui répondent à l’intérêt général et visent le bien commun.

Même si une partie considérable des partisans du néo-libéralisme a reconnu l’importance de l’État au niveau économique, beaucoup reste encore à faire avant que les États décident d’augmenter les dépenses publiques dans une proportion importante par rapport au produit intérieur brut. Il s’agit pourtant de la seule mesure à même de soutenir et ensuite de relancer les activités économiques frappées par les conséquences négatives de la pandémie, augmentant les dépenses de consommation, le niveau d’emploi et, en fin de compte, aussi les profits des entreprises. Cela sera également utile au secteur bancaire et aux finances publiques, dont les recettes fiscales ainsi récoltées permettront de rembourser au moins une partie de la dette publique accumulée pour sortir de cette grande crise économique – qu’il n’est pas exagéré d’appeler « Grande dépression » car il est vraisemblable qu’elle sera encore pire que celle des années 1930.

Dans les années 1930, en effet, la pensée économique dominante était celle de J.M. Keynes, qui avait influencé les choix de politique économique de l’administration Roosevelt aux États-Unis, où une crise financière (ensuite devenue une crise économique) avait éclaté à la fin des années 1920, laquelle avait aussi affecté le Vieux continent. Grâce au « New Deal » de Roosevelt, l’économie américaine avait pu sortir de la Grande dépression grâce à une forte augmentation des dépenses publiques. De nos jours, en revanche, il n’y a pas les présupposés pour un plan de relance Keynésien, parce que le Keynésianisme a disparu au niveau des choix publics et dans la presque totalité des facultés de « sciences économiques » au plan mondial.

La pensée économique dominante reste celle du néo-libéralisme, qui avant l’éclatement de cette crise prêchait pour « moins d’État et plus de marché », et qui à présent admet des aides publiques (peut-être aussi à fonds perdus) aux entreprises, supposant que l’offre crée toujours une demande équivalente sur le marché des produits, indépendamment du niveau d’emploi et de la répartition du revenu et de la richesse dans l’ensemble de l’économie.

En réalité, comme Keynes l’expliqua, les entreprises demandent des crédits bancaires seulement si elles s’attendent une demande à la hauteur du niveau de production envisagé. Or, au vu du chômage et des difficultés financières de bien des ménages, il est impensable que dans la situation actuelle l’État puisse relancer l’offre avec les mesures de politique économique déployées jusqu’à présent. La Grande dépression frappera donc prochainement l’économie globale et sera beaucoup plus virulente que le covid-19.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

19 réponses à “La crise économique sera pire que le coronavirus

  1. D’accord avec votre analyse monsieur le professeur. Mais quelles seraient les actions à mener ? Que proposez-vous ? Trop facile de jouer les Cassandre.

    1. Les propositions sont connues. On change un système devenu complètement fou. 1) On impose les transactions financières à leur juste volume et valeur. 2) On remet le travail au centre du débat, car c’est le travail qui crée de la valeur, qui est le fondement de l’économie. On s’en rend bien compte ces jours. Ceux qui sont au front ne sont pas les mêmes que ceux qui jouent avec des chiffres! 3) On ne prête plus de l’argent ni aux banques ni aux institutions financières sans conditions. Il est trop facile de privatiser les profits et mutualiser les pertes. La société, depuis les années 2000 a été complètement prise en otage par des grands groupes ultra financiarisés, qui, en cas de risques ou pertes se retournent toujours vers l’Etat (soit nous, nos impôts) pour les sortir de l’ornière. A cet instant précis, toutes les banques centrales, la Fed US, la BNS, la BCE, BoJ etc. sont toutes en train d’injecter massivement des liquidités dans le système financier. Ces liquidités font que la valeur de la monnaie baisse, car ainsi faisant il y a trop de liquidités dans un système qui, comme toute offre/demande fait que la valeur du bien, en l’occurence de la monnaie, baisse ou augmente en fonction de cette loi. Le grand problème de ces liquidités qui sont injectées massivement pour aider mais en réalité “sauver” l’économie, partent dans le système financier et sont absorbées à nouveau par les banques et les institutions financières, fonds de pension, assurances. Souvent même, cet argent sert à racheter leurs propres actions afin d’en faire augmenter le cours et ainsi alimenter ce cycle pervers sans fin. Cet argent, au final bien réel, car il pourrait aussi être adressé en réalité aux PME, aux citoyens, n’arrive jamais aux personnes qui en ont réellement besoin. Cet argent est injecté dans un système qui s’auto-alimente, car il ne peut que croître, tant il est pris à son propre piège. Les dirigeants de la Fed et autres banques ont compris que seul une fuite en avant était possible. Le jour où cela s’arrête, les banques explosent car leurs actifs toxiques (produits dérivés et autres horreurs financières hors-contrôle) hors bilan sont démesurés en comparaison de leurs fonds propres, le 2ème pilier explose par effet domino (si la finance explose, par ricochet l’immobilier suisse sera gravement atteint. En effet, les fonds de pension sont ultra exposés dans ce secteur qui, à tort, est aussi gravement spéculatif avec toutes les conséquences que des irresponsables aux commandes politiques et financières nous imposent depuis bientôt 20 ans. Je vous recommande vivement le livre de Marc Chesney qui en parlera bien mieux que moi: “la Crise permanente”. Bien à vous. Cordialement, Laurent.

  2. Oui, vous avez raison: oublions le dogme de l’école de Chicago. Revenons à Keynes comme après chaque crise majeure…

    La difficulté par rapport à 1930, c’est que le monde est bien différent: globalisation et numérisation sont passés par là. Sans parler du petit problème posé par une croissance infinie dans un mode fini et l’impact environmental qui en découle…
    Investir, certes, mais où ? Faut-il maintenir les secteurs du passé ou investir dans l’avenir ?

    Il faut créer des emplois en Suisse ! Oui, mais lesquels ? Comment reconvertir les forces de travail des secteurs qui auront disparu ? Devons-nous chercher les talents à l’étranger et laisser le reste de la population sur le carreau ? Enfin, peut-on vraiment relancer la Suisse toute seule sans s’inscrire dans un plan plus global (au risque de taper à côté) ?

    Tout cela implique une vision, un choix politique qui doit être endossé par la population car nous vivons heureusement en démocratie. Il y aura donc une grande consultation à la recherche du fameux consensus dans lequelle chaque lobby viendra défendre son pré carré… bref, le plan de relance va arriver trop tard…

    L’Europe et la Suisse ont complètement raté le virage du numérique: tout les grands acteurs de ce secteur sont Américains ou Chinois… nous devons nous contenter de quelques strapontins. L’avenir de la finance est incertain et la vente de montres de luxe risque d’être compromise pour un certain temps…

    Par contre, vu le niveau d’éducation, la Suisse a des forces insoupconnées qui peuvent contribuer à relever les défis liés au changement climatique, à la préservation de l’environnement et dans le domaine de la santé.

    Il n’est toutefois pas dans notre ADN de laisser à l’Etat la confection d’un “business plan”. Plus que Keynes, notre leadership politique devra faire la différence. A nous de faire le bon casting…

    1. Hello Julie, entièrement d’accord. Je recommande les solutions qui sont élaborées par le Shift Project dont Jean Marc Jancovici est la figure de proue. Philippe Bihouix, Dominique Bourg sont d’autres figures qui abondent dans votre sens. J’imagine que vous les avez lus ou écoutés. En tout les cas, le monde, forcément sera différent car le “produit fini” qu’est notre planète, se rappelle de plus en plus à nous! Mon unique grand soucis est que les peuples, usés par des promesses et menacés par les lobbies de la finance et de la peur, décident du status-quo, plutôt qu’un saut dans l’inconnu. Cela sera mis en avant par les représentants du non-changement. Cependant, les avantages globaux d’une société plus axée sur le qualitatif seraient bénéfiques au plus grand nombre. On peut faire tellement mieux avec tellement moins. Malheureusement, les changements brutaux en cours demanderont des actions rapides et urgentes et cela n’est pas tellement dans nos habitudes humaines et encore moins helvétiques.

  3. Bonjour Thomas,

    Pourquoi voudriez-vous des pistes pour sortir de la crise du « Grand confinement » (2020) alors que celles recommandées lors de la « Grande récession » (2008) – par les hétérodoxes – ont été balayées d’un revers de main aux profits des dogmes – et autres préjugés – qui nourrissent toujours les mêmes Écoles de pensées sans en tirer un quelconque enseignement. Et question des leçons d’histoire, même les recettes fructueuses menées avec le New Deal de Roosevelt lors de « la Grande dépression » (1930), ont été (incon)sciemment oubliées par les néo-libéraux et les ordo-libéraux. Croyez-vous utile que l’on précise à nouveau aux orthodoxes que la diminution des dépenses de l’individu a un effet négligeable sur l’économie de son pays tandis que la réduction du train de vie du secteur public a un impact désastreux sur le secteur privé comme sur la consommation ? Pensez-vous nécessaire, même après les études empiriques en la matière – et celles ayant déjà déboulonné les croyances censées bienfaitrices en la Supply-side economics & la Trickle down theory – à re-préciser que le risque hyper inflationniste dans l’économie réelle, savamment entretenu ces dernières années, n’est pas du fait d’une politique de mesures de relance budgétaire en soit, mais bien d’un comportement timoré à son égard, voir une absence quasi totale de cette courroie de transmission (découplée par l’orthodoxie budgétaire, cette même austérité qui a au final asséché la conjoncture économique européenne et l’a entraînée dans une spirale déflationniste) aux politiques non conventionnelles des banques centrales (politiques de relance monétaire) qui a précisément favorisé une augmentation inquiétante – cette dernière décennie – de la valorisation des actifs mobiliers et immobiliers (exubérance irrationnelle).

    Doit-on encore souligner que les sociétés cotées les plus importantes au monde se sont endettées ces dernières années à hauteur de 13.5 trillions de dollars pour racheter leurs propres actions au lieu d’investir dans l’outil de production et dans la formation de leurs salariés ? Que les 1% les plus nantis possèdent à eux seuls près de 70% des capitalisations boursières et les 90% les moins fortunés, seulement 6%? Que 80% des introductions en bourse ayant eu lieu en 2018 aux États-Unis, par exemple, furent perdantes ? Un chiffre record et sans nul précédent dans l’histoire des bourses des pays intégrés. Eh oui, le ruissellement est devenu un leurre et chacun devrait intégrer que le Capital, par sa seule circulation et sa vélocité suffit dans les échanges à se reproduire tout seul, au détriment du facteur travail qui, lui, tend à disparaître. Oui, le facteur Travail, en soit, n’est plus une valeur (si ce n’est morale) car il disparaît et nous l’avons pourtant voulu (Sismondi). Rappelons-nous, « sous sa forme actuelle, le travail est un concept récent dans l’histoire humaine. Jusqu’à la fin de la Renaissance ayant vu en 1602 l’avènement de la société par action, l’homme travaillait en effet pour lui-même. Artisans, agriculteurs et éleveurs, les hommes échangeaient leurs marchandises contre des biens et des services. C’est à l’avènement de l’ère industrielle que l’on doit l’apparition du travailleur peu qualifié, et donc facilement remplaçable. Les percées techniques fulgurantes inaugurèrent ainsi un monde nouveau dominé par une production plus rapide, et surtout peu onéreuse. Aujourd’hui, à l’ère digitale, l’histoire se répète car les objectifs poursuivis sont identiques : tirer parti des dernières technologies pour augmenter l’efficience et la productivité, avec toujours moins de capital humain ». Comme l’eût écrit aussi très justement l’une de mes connaissances, ancien conseiller de banques centrales (M.S), «par le passé, tandis que le marché des actions offrait traditionnellement rentabilité et croissance sur le long terme aux investisseurs, et que le marché obligataire permettait, lui, de dégager du revenu, les baisses de taux quantitatives ont en effet bousculé cette donne car les liquidités globales se sont dès lors progressivement agglutinées vers les marchés boursiers internationaux qui disposaient d’un atout de taille en ces temps de taux déprimés : les dividendes. Phénomène sans précédent depuis 50 ans, le marché des actions est ainsi devenu un marché obligataire alternatif ».

    Eh oui, si les banques centrales ont en main le levier monétaire, l’exécutif d’un gouvernement, lui, dispose du levier budgétaire. Ceci nous conduit donc à ce que je dénonce aussi depuis des années : La collusion entre le pouvoir politique et économique est devenue évidente, et il est de notoriété publique maintenant que l’emploi n’est plus qu’une variable d’ajustement du capitalisme actuel. Quant à l’effet multiplicateur du marché immobilier, lui aussi est un révélateur puisque le système bancaire privé s’adosse principalement sur l’immobilier pour sa création monétaire (étant indiscutable aujourd’hui qu’en terme de création monétaire se sont bien les crédits qui font les dépôts et non l’inverse) et comme nul mécanisme ne saurait remplacer de nos jours l’effet de richesse induit par ce marché permettant de soutenir la consommation au sein de nos économies (donc bon pour le PIB des gouvernements), on a donc laissé se magnifier un marché tout en ignorant que huit des dix dernières récessions occidentales furent provoquées par des crises immobilières. On comprend ainsi que les multiples aides en faveur de l’accession à la propriété n’ont été que la manière la plus facile pour les banques et surtout pour l’État de créer des capitaux afin de nous donner une illusion de confort matériel et, ce, à mesure que nos salaires pour leur part étaient en plein déclin. Des solutions pour se calquer aux changements de paradigmes ? Taxation des robots, revenu inconditionnel de base, suppression de la TVA, micro-taxe sur les flux financiers. Et pour reprendre quelques pistes de l’économiste hétérodoxe mondialement reconnu, Thomas Piketty (« Capital et Idéologie »), pour qui, il faut redonner plus de justice fiscale et d’équité dans la concentration du Capital. Propriété sociale et cogestion des entreprises : les salariés reçoivent 50 % des sièges dans les conseils d’administration et les droits de vote des plus grands actionnaires sont plafonnés à 10 % dans les grandes entreprises. Propriété temporaire : création d’un impôt annuel progressif sur la propriété immobilière dont les taux iraient de 0,1 % pour les petits patrimoines (seuil à définir) à 90 % pour les patrimoines supérieurs (plusieurs milliards). Relèvement des taux des tranches supérieures de l’impôt sur le revenu et les successions (jusqu’à 90 %). Constitutionnalisation du principe de la progressivité des impôts. Financement de la vie politique : les citoyens reçoivent de l’Etat des « bons pour l’égalité démocratique » à verser aux partis de leur choix ; plafonnement drastique des dons privés. Insertion d’objectifs fiscaux et écologiques quantifiés et contraignants dans les accords commerciaux et les traités internationaux. Création d’un cadastre financier international permettant aux administrations fiscales de savoir qui possède quoi ; suspension des accords de libre circulation des capitaux ne remplissant pas ces conditions.

    Après tout, aux USA, dans les années trente, avec « la Grande dépression », la crise économique sévère n’amènera-t-elle pas Roosevelt à modifier l’équilibre existant entre le marché et l’État ? « En redistribuant ainsi les profits économiques avec le New Deal destiné à relancer l’économie américaine et qui fut accompagné du Soak the rich tax . Les personnes gagnant plus de 200’000 dollars (soit un million de dollars aujourd’hui) par an furent taxées plus fortement, à hauteur de 63%. La loi fut révisée en 1936, augmentant ainsi le taux à 79% pour atteindre 91% en 1941. Pendant près de 50 ans, les USA vivront avec un taux marginal d’imposition sur les très hauts revenus proche de 80% » sans pénaliser leur croissance économique, bien au contraire.

    1. Chaque jour est un bon jour avait dit un penseur chinois. A moins que ce fut un grec… La lecture des commentaires de Julie et de Raymond me conduit à une question : les enseignements de l’histoire peuvent-ils être d’une quelconque utilité aujourd’hui ? Pardon par avance auprès des historiens qui vont hurler… Ce que ni Marx ni Staline ni Mao ni Ben Laden n’ont réussi à faire, un minuscule virus ne serait-il pas, sous nos yeux, en train de faire tomber – en tout cas vaciller – la statue du capitalisme et du libéralisme triomphant depuis la chute du mur de Berlin ? D’ailleurs qui avait pu prédire cette chute ? Personne, ni historien ni géopoliticien ni économiste…
      Les préconisations de Thomas Piketty ? Pourquoi pas car elles sont sous-tendues par une vision morale tout à fait respectable. Souvenons nous cependant du projet de Platon d’instaurer une gouvernance par les philosophes à Syracuse.
      Et alors ?
      La question posée par Julie (“Devons-nous chercher les talents à l’étranger et laisser le reste de la population sur le carreau ?”) dépasse largement la Suisse : l’Angleterre et la France obligées de courir après des travailleurs étrangers pour suppléer au manque de main d’oeuvre en agriculture, sans compter les spécialistes en technologie… Ah ! le bon temps des colonies où l’on avait de la main d’oeuvre à profusion…
      Et pour complexifier le tout, le minuscule virus qui nous fait découvrir ( n’est aveugle que celui qui ne veut rien voir) que les fonctions les plus essentielles sont tenues par toutes ces “petites mains” jusqu’ici ignorées, sous-payées et souvent méprisées. Et pendant ce temps les managers agiles et les leaders visionnaires (qu’ont-ils vu ?) n’ont su gérer que la routine alors qu’ils sont, grassement, payés pour prendre en charge l’imprévu, être réactif, et tenir le cap.
      Mais je me rends compte que je m’emporte, veuillez excuser ma véhémence…

      1. Pour avoir voulu tester “in situ” sa théorie sur le gouvernement des philosophes à Syracuse, Platon n’a récolté en guise de reconnaissance que d’avoir été congédié par Denys le tyran et d’avoir été vendu comme esclave. Victime de ses propres prophéties, il a fait l’amer constat que le philosophe qui descend dans la caverne pour éclairer et libérer ses prisonniers après avoir contemplé le ciel des Idées ne doit s’attendre qu’à en recevoir des coups. Tout enseignant débutant, tout jeune prosélyte mû par le désir ardent d’éclairer les masses l’apprend de même à ses dépens.

        Platon ne nous avait-il pas prévenu? Si le gouvernement idéal devrait être celui des philosophes, surtout gardez-vous de le leur confier, sinon gare aux dégâts (faites ce que je dis mais pas ce que je fais). Les Jacobins, les bolchéviques, les nazis et les maoïstes ont vite compris le message.

  4. Attribuer la paternité du New Deal de Roosevelt à Keynes est, à mon avis, un peu présomptueux. La “Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie” a été publiée en 1936, le New Deal a été amorcé en 1933. Rien ne permet de penser que Keynes ait eu une influence directe sur la politique américaine avant la guerre.
    Ensuite, il me semble également erroné d’attribuer le renouveau économique des Etats-Unis après la crise de 1929 au New Deal. Le chômage de masse n’a disparu que grâce au passage à la production de guerre. Les USA ont connut une nouvelle récession en 1937-38, le revenu par habitant en 1939 n’est toujours pas revenu au niveau de 1929.
    Le New Deal a été un immense succès social mais du point de vue économique, les résultats furent plus mitigés.
    Quant à savoir si un niveau de dépenses publiques plus élevé permet de maintenir une croissance économique plus élevée, je ne prétends pas détenir la réponse mais constate qu’en Europe, il existe d’immenses disparités dans les ratios dépenses publiques/PIB sans que l’on observe des différences majeures en terme de croissance, dans un sens ou dans l’autre.
    Une plus grande intervention de l’état dans l’économie pourrait avoir, à long terme, un impact significatif sur la répartition des ressources (ce qui est peut-être souhaitable), en ce qui concerne le niveau de production (ou de consommation) je suis plus sceptique.

    1. Bonjour LJ,
      Si la paternité du New Deal s’attribue effectivement au « Brain trust » – qui dans un premier temps n’en fera pas assez aux yeux de Keynes, et pour cause – il n’en demeure pas moins, et de manière incontestable, que l’influence majeure de l’économiste de Cambridge prévalait à l’époque. D’ailleurs, quelques éléments de sa lettre ouverte du mois de décembre 1933, via le New York Times, pressant Roosevelt de recourir au déficit budgétaire massif est révélatrice : « Vous vous êtes fait le mandataire de tous ceux qui, dans tous les pays, cherchent à mettre fin aux démons de notre condition par une expérience raisonnée, envisagée à l’intérieur de la structure du système social existant. Si vous échouez, le changement rationnel subira un préjudice grave, à travers le monde, laissant à l’orthodoxie et à la révolution le champ libre pour le combattre. Mais si vous réussissez, des méthodes nouvelles et plus audacieuses pourront être partout expérimentées et nous pourrons dater de votre accession à cette charge le premier chapitre d’une ère économique nouvelle (…) » pour renchérir en se plaçant lui-même (Keynes) à la première personne de sa propre missive adressée au président Roosevelt: «je mets au premier rang un vaste programme de dépenses à crédit sous les auspices du gouvernement.»

      Pour le solde, vous comprendrez que je ne souhaite pas ré-écrire l’histoire qui semble bien se déformer (comme celle racontée par les néo-classiques) sous votre plume par autant de raccourcis sur des sujets qui ne se résument pas simplement par le comptage de quelques lignes mais en plusieurs pages.

      Bien à vous

  5. Cher Thomas,

    Les enseignements de l’histoire peuvent-ils être d’une quelconque utilité aujourd’hui ? Voyez-vous, même les travaux de Karl Marx ont beaucoup à nous apprendre pour peu qu’on ne le supprime pas comme « le chien qu’on accuse d’avoir la rage ». Pour peu, également, que l’on se débarrasse de nos comportements pavloviens ou nos simples clivages nourris à « l’éducation est ignorance »  (réf. Class Warfare, 1995, p. 19-23, 27-31 – professeur MIT Noam Chomsky). Voyez-vous, même si je suis un keynésien convaincu, même si j’ai vécu de l’intérieur durant trente ans des crises successives en prêchant comme tant d’autres dans le désert, même si mon rôle de “whistleblower” n’eut, lui aussi et en son temps, qu’un effet mineur, ceci ne m’a pourtant jamais empêché de m’instruire à d’autres Écoles de pensée. Bien au contraire. La mondialisation du commerce ne s’effectue donc pas selon les mêmes modalités pour le capital et le travail. Dès le moment où le capital est extrait du travail – Karl Marx (1818-1883) le définissait comme un quantum de travail – il devient mobile et fluide. Le travail, en revanche, reste conditionné par des contraintes spatio-temporelles qui limitent sa mobilité. Dans une économie mondialisée, le travail transportable est attribué au “moins-disant” salarial et social. Cela entraîne des phénomènes de délocalisation dont le rythme est conditionné par les capacités d’exportation et d’importation des biens et services. Le travail perd son ancrage local: il est déterritorialisé. Le différentiel de mobilité du capital et du travail explique la subordination du second au premier. C’est d’ailleurs ce qui avait conduit Karl Marx et Friedrich Engels (1820-1895) à conclure leur Manifeste du Parti communiste de 1848 par le fameux “Proletarier aller Länder, vereinigt euch !”, constatant que la loi des avantages comparatifs de David Ricardo (1772-1823) conduisait à la fragilisation du pouvoir de négociation de la rémunération du travail.

    Dans l’ouvrage de George Akerlof (professeur d’économie à Berkeley) et de Robert Shiller (professeur d’économie à l’Université de Yale) intitulé : « Nos esprits animaux. Comment les forces psychologiques mènent la finance et l’économie ». « Les esprits animaux » reprend à son compte une formule choc que Keynes utilise dans le très fameux chapitre XII de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie paru en 1936. Keynes y explique déjà pourquoi les marchés financiers ne sont pas efficients (à contrario des théories modernes actuelles des monétaristes à l’instar de Fama/Friedman/Malkiel). La science économique moderne est fondée sur l’hypothèse que les individus sont tout à fait rationnels et omniscients, qu’ils utilisent toutes les informations disponibles, qu’ils agissent comme s’ils connaissaient les probabilités des événements possibles – sans considérer les Cygnes noirs (Nassim Nicholas Taleb) – qu’ils ne sont pas influencés par autre chose que les faits et que les probabilités peuvent être considérées elles-mêmes comme des faits. Pour Keynes, ce qui prédomine ce ne sont pas les probabilités, c’est l’incertitude, c’est tout simplement le fait que « nous ne savons pas » deviner l’avenir. Selon Akerlof et Shiller, la crise financière issue des subprimes (2006/2008) montre que les économistes mainstream qui ont liquidé Keynes dans une vision néo-libérale de l’autorégulation des marchés, ont décidément tort. Tout comme, plus récemment, l’ouvrage « Misbehaving » de l’éminent professeur Richard Thaler qui démontera certaines certitudes néo-libérales en résumant une situation inquiétante avec cette phrase : « Ce sont les fous qui sont désormais à la tête de l’asile ! ». Eh oui, l’exubérance irrationnelle n’était pas un mythe. Et que dire des enseignements propres à la « théorie du paradoxe de la tranquilité » de l’économiste Hyman Minsky (1919-1996) qui a été savament oubliée par cette même caste néolibérale. Voyez-vous, les enseignements de l’histoire sont non seulement utiles mais indispensables. Prenez par exemple la situation induite par le Covid-19. Soit on retient plusieurs leçons de l’histoire (tout en sachant qu’une pandémie n’a jamais été un choc imprévisible à proprement dit) pour en tirer des enseignements et des solutions, soit on laisse le futur dans les mains néo-libérales qui voient déjà dans le Cygne noir du Covid-19 de prochaines réformes à passer sur le dos d’un phénomène très bien décrit par la canadienne Naomi Klein , dans son ouvrage : « The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism ».

    Bien à vous

  6. Cette analyse oublie un peu vite que la crise a été provoquée par une décision d’arrêt de l’activité économique par les pouvoirs publics qui en sont donc directement responsables et non pas par l’économie de marché qui semble accusée ici.

    1. Tous les acteurs du marché qui speculent sont responsables. Y compris Monsieur tout le monde qui espère retirer un bénéfice d’un bout de papier sans valeur. Le civid n’est que le déclencheur d’une crise économique annoncée.

  7. La littérature montre que Keynes n’a pas eu d’influence sur Roosevelt (cf. Biographie de FDR) et que le New Deal n’est pas une relance par un multiplicateur : dépenses trop faibles.
    L’expérience Roosevelt est plutôt un processus de remise en ordre de l’économie : nouveaux lieux d’accumulation, nouvelles règles, … Tout cela sera obtenu des entreprises en échange de leur sauvetage.
    Mais, bon, les économistes continuent à dire New Deal = multiplicateur keynésien.
    Article très bon, par ailleurs.

  8. Oui, Les Suisses en RHT (chomage)😱, Les Frontaliers gardent leur place 80%, vive la Confederation des Patrons 👌,
    Adieux Les Suisses, Vives Les Bas Salaires, Vives les Frontaliers.
    100% MADE IN FRANCE
    MERCI L’HORLOGERIE SUISSE.
    MERCI PATRON.

  9. Merci Monsieur le Professeur pour cette analyse, qui nous montre que l’Etat ne saurait être réduit à une machine à taxer et à dépenser comme le prétend la doxa néo-libérale. En effet il n’est pas excessif d’affirmer que l’Etat est dans une relation de complémentarité avec le marché et que les crises depuis la Grande dépression de 1929 et sa rationalisation dans l’oeuvre maîtresse de J.M Keynes ont montré qu’il existe des situations que le marché ne sait pas traiter, notamment le risque systémique comme lors de la crise de 2008. La crise sanitaire actuelle à l’échelle planétaire avec l’arrêt de la production et la mise au chômage partiel des salariés un peu partout dans les pays de l’OCDE renforce la conviction selon laquelle nous ne pouvons nous passer de l’Etat assureur et sauveur en dernier ressort.

    Ce qui est frappant, c’est que de nombreux économistes libéraux préconisent des mesures en faveur de l’offre pour relancer la machine économique, alors que la crise du coronavirus affecte simultanément l’offre et la demande: il suffit de penser à l’industrie automobile, à l’industrie aéronautique ou au transport aérien. Bien évidemment toute personne sensée ne pourra qu’adhérer à un investissement dans les innovations vertes afin d’accélérer la transition énergétique et environnementale.
    Pour stimuler l’activité certains préconisent la baisse des impôts et se montrent hostiles à la dépense publique financée par emprunt au motif que la dette publique est sur une trajectoire explosive, ce qui est inexact, bien qu’il existe une diversité des situations. Ainsi la Suisse se trouve dans une situation comfortable en matière de finances publiques et peut donc s’endetter à un coût nul pour contrecarrer les conséquences économiques de la crise sanitaire en mettant temporairement entre parenthèses le frein à l’endettement, à l’image de l’abandon temporaire des règles budgétaires au sein de la zone euro.
    Quant à la baisse des impôts comme mesure de relance, je suis enclin à penser que son impact sera moindre en comparaison à l’effet multiplicateur associé à l’augmentation des dépenses publiques destinées à financer la transition énergétique, les innovations, la recherche scientifique, la formation et la santé. En effet une partie de l’allégement fiscal pourrait être affectée à l’épargne.
    Par ailleurs il serait souhaitable d’opérer une baisse des impôts en faveur des ménages ayant une forte propension à consommer et une hausse des impôts pour les ménages à faible propension marginale à consommer, ce qui revient à transférer du pouvoir d’achat des ménages riches vers les classes moyennes et les couches populaires. Naturellement le but n’est pas d’euthanasier les rentiers mais d’activer un levier de la politique redistributive dans l’intérêt des propriétaires du capital et donc des riches. Même si Keynes n’est plus en odeur de sainteté auprès des revues économiques et dans les facultés de sciences économiques comme le mentionne M. Rossi dans son article, force est de reconnaître que l’idée selon laquelle une société peut s’enrichir en dépensant semble être toujours d’actualité, tout particulièrement si l’on tient compte de l’épargne forcée qui s’est accumulée pendant la période de confinement, celle-ci est estimée à 60 milliards d’euros en France par exemple. C’est pourquoi le consommateur est attendu demain 2 juin 2020 à Paris et partout ailleurs sur les terrasses des cafés et des restaurants comme le messie.

  10. Les conséquences économiques de la crise sanitaire peuvent être neutralisées par des mesures en faveur de la demande et de l’offre. Une chose est sûre, il semble difficile de se passer de l’intervention de l’Etat, sachant que celui-ci n’a pas choisi de se substituer aux forces du marché comme le lui reprochent certains partisans d’un libéralisme débridé. En effet c’est la mondialisation sans régulation avec peu de gagnants et beaucoup de perdants, avec son cortège de l’explosion des inégalités en matière de revenus et de patrimoines et son lourd bilan écologique et environnemental, qui nous a mis dans ce pétrin. Bien évidemment il n’est pas question de remettre en cause le rôle du commerce international respectueux des normes sociales, sanitaires et environnementales. C’est pourquoi il n’est pas excessif d’affirmer que nous sommes en train de payer les excès de la mondialisation et le coût d’ajustement va peser sur les plus fragiles de la société comme l’épisode du confinement nous en administré la preuve.
    Malgré ces évidences, les partisans du libéralisme sans limite continuent à tirer à boulets rouges sur l’Etat, car selon eux, celui-ci fait exploser la dette publique en se transformer en open bar pour tout le monde, mais aussi il est en train d’étendre ses tentacules de contrôle sur l’économie. Ainsi ils donnent l’impression que nous allons basculer dans une économie centralement planifiée contrainte par les ressources avec ses inefficiences et ses pénuries récurrentes en tout genre, qui a été très bien décrite par l’économiste hongrois Jànos Kornai dans son ouvrage « the Economics of shortage ».
    Il va sans dire que je partage les recommandations du professeur Sergio Rossi : la situation actuelle requiert des mesures fortes en faveur de la demande globale afin de créer un choc de confiance du côté de la consommation et de l’investissement susceptible d’accélérer la reprise et par voie de conséquence éviter à la société des coûts économiques et sociaux. Sous réserve des études empiriques solides, il existe une forte présomption que le monde va basculer dans une situation de chômage keynésien. Celui-ci est dû à une insuffisance de la demande globale, laquelle elle-même résulte d’une non-coopération entre les ménages et les entreprises au sens de la théorie des jeux, dans la mesure où chaque acteur agissant au mieux de ses intérêts n’internalise pas les conséquences de ses décisions sur son environnement économique.
    Deux arguments reviennent sans cesse dans le débat pour dénoncer l’intervention de la puissance publique : 1) l’explosion de la dette publique va se traduire par un alourdissement de la fiscalité qui serait acquittée par les générations futures : c’est l’effet Ricardo-Barro dans le jargon des économistes.2) certains invoquent la règle de Tinbergen pour dénoncer le fait que l’Etat poursuit plusieurs objectifs alors qu’il dispose des instruments limités en matière de politique économique.
    En ce qui concerne la première observation : la dette publique n’est pas une préoccupation majeure dès lors qu’elle finance les investissements d’avenir : l’éducation, la santé, la recherche, les innovations, les infrastructures. Ces dépenses sont favorables à une croissance endogène. Par ailleurs les générations présentes ne laissent pas que des dettes mais aussi des actifs, par exemple de bons manuels de science, un système hospitalier en bonne santé, des centres de recherche, des infrastructures… C’est pourquoi il n’est pas saugrenu d’affirmer que la dette publique est le mécanisme idoine pour faire participer les générations futures à leur propre bien-être dans la mesure où elles hériteront d’un capital de qualité. Enfin l’endettement public est souhaitable quand les ménages et les entreprises subissent un rationnement en matière de crédit auprès des banques : l’endettement public est un bon substitut à l’augmentation des impôts sur les ménages et les entreprises notamment dans un contexte de récession
    En ce qui concerne la règle de Tinbergen : je crois que celle-ci n’est pas valable dans un contexte d’incertitude comme celui que nous sommes en train de vivre actuellement : d’un côté l’incertitude dicte un principe de prudence en ce sens que la politique économique devrait être moins agressive et donc moins expansive en présence de l’incertitude qu’en situation de certitude. D’un autre côté l’incertitude recommande au décideur public d’user de tous les instruments dont il dispose, notamment quand les effets de ses outils de politique économique sont incertains. La raison en est que la diversification des instruments réduit le risque, en clair les autorités ne devraient pas mettre leurs œufs dans le même panier.

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