Où mènent quatre années de taux négatifs?

Quatre années se sont écoulées depuis que la Banque nationale suisse (Bns) a introduit un taux d’intérêt négatif sur une partie des dépôts bancaires auprès d’elle. L’introduction de cette «taxe» sur les dépôts était censée remplacer le seuil de change minimum du franc par rapport à l’euro, afin de réduire la surévaluation du franc suisse sur le marché des devises.

Après quatre années de taux d’intérêt négatifs, il est possible de tirer quelques conclusions de cette politique monétaire «non-conventionnelle» en Suisse.

D’un côté, comme Thomas Jordan l’avait affirmé en 2016, «sans le taux d’intérêt négatif, le franc se serait apprécié encore davantage, la croissance [économique] aurait chuté, le renchérissement aurait été encore plus bas, et le chômage aurait augmenté». Cependant, il n’est pas correct d’affirmer, comme l’avait fait Jordan, que «les lois économiques ne changent pas fondamentalement lorsque les taux [d’intérêt] deviennent négatifs». La pensée dominante prétend en effet que les entreprises augmentent leurs dépenses d’investissement pour produire davantage chaque fois que les taux d’intérêt diminuent – sans tenir compte de l’évolution conjoncturelle.

En fait, comme Keynes l’observa déjà de son temps, les entreprises n’investissent pas davantage si les perspectives de vente ne sont pas encourageantes pour accroître le niveau de production. Cela signifie qu’il n’est pas suffisant (voire qu’il n’est pas nécessaire) de réduire les taux d’intérêt de la politique monétaire pour induire les entreprises à investir davantage dans le système économique.

De l’autre côté, l’introduction de taux d’intérêt négatifs incite les banques à prendre davantage de risques sur le marché immobilier, octroyant plus facilement des crédits hypothécaires aux débiteurs privés et institutionnels qui veulent avoir accès à la propriété de leur logement ou gagner des rentes suite à la location de leurs immeubles. Cette bulle du crédit induit une surchauffe des prix immobiliers qui peut créer les conditions pour l’éclatement d’une crise immobilière et bancaire.

Il est vrai que la Bns a amené le Conseil fédéral à introduire (en février 2013) et ensuite à augmenter (en janvier 2014) le «volant anticyclique de fonds propres» que les banques doivent avoir par rapport aux crédits hypothécaires octroyés sur le marché immobilier résidentiel en Suisse. Toutefois, ce volant n’empêche pas les banques de continuer à enfler le volume des crédits hypothécaires ni les aidera pour éviter des situations d’insolvabilité si une crise bancaire éclate au plan national. Son application est en réalité tardive et sa portée trop faible pour empêcher une telle crise.

Celles et ceux qui pensent que la plus grande dotation de fonds propres des banques et le durcissement des règles pour les banques dont l’importance est systémique pourront éviter une autre crise similaire à celle éclatée en 2008 au plan global devront se rendre à l’évidence dans quelques années, si la stratégie de politique monétaire ne va pas changer de manière radicale afin de soutenir vraiment les entreprises et les ménages en Suisse.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

8 réponses à “Où mènent quatre années de taux négatifs?

  1. En effet, cher professeur Rossi, au 21ème siècle, les bienfaits de la « supply side economics » et de la « trickle down theory » – observés sous l’angle du concept d’Intérêt général – ne sont qu’une vue de l’esprit du prisme néolibéral. Si l’existence de la collusion entre pouvoir politique et économique demeure un secret de polichinelle, il en va autrement de la notion même de l’intérêt analysé comme le prix du temps. Pour Keynes, « le taux d’intérêt est la rémunération légitime que reçoit le détenteur d’un capital pour renoncer à disposer de son argent pendant un certain temps ». Un temps qui marque son point de départ au présent pour se diriger vers le futur. Or, avec les taux d’intérêt négatifs, c’est précisément instaurer un temps négatif, autrement dit faire un voyage dans le passé en créant une anomalie économique. Un risque que je mettais d’ailleurs en exergue dans mon ouvrage – paru avant la décision de précipiter les intérêts en territoire inconnu – en faisant référence au « Voyage dans l’univers de Gödel ». La variable des taux d’intérêt (levier des banques centrales) soulève déjà des enjeux macroéconomiques fondamentaux que l’on ne peut ignorer, comme la soutenabilité des dettes quand les taux d’intérêt sont trop élevés ou la remise en cause des systèmes de retraites et d’assurance-vie quand les intérêts sont durablement bas, par exemple.

    Chacun devrait être à même de comprendre que lorsque les taux d’intérêt sont extrêmement bas, le phénomène augmente le prix des actifs existants mais augmente aussi la valeur des dettes futures. Ainsi, les taux d’intérêt bas opposent donc des actifs existants (aux valeurs élevées) à des dettes futures (aux valeurs aussi très élevées). Pour autant, à l’instar des spéculateurs, la pensée dominante a réussi son pari à dessein, car si l’effet d’aubaine du crédit a non seulement offert une illusion de richesse pour les moins nantis, illusoirement détourné les effets pervers de la déflation salariale compétitive et dénoué par effet de manche le filet social de sécurité (AVS/AI, LPP, LAMal, LACI pour la Suisse) – pourtant construit depuis des décennies – pour obtenir quelques malheureux points de croissance économique (aussi illusoire soient-ils en poursuivant la voie de la « supply side economics ») ; il a aussi favorisé, avec l’absence réelle du ruissellement (trickle down theory) l’accroissement des inégalités. Est-il encore utile à préciser qu’outre atlantique – les mécanismes des rachats d’actions propres favorisés par des taux extrêmement bas – les multinationnales globalisées ont permis au 1% les plus nantis de posséder, à eux seuls, près de 70% des capitalisations boursières et les 90% les moins fortunés seulement 6% en 2017? Sait-on aussi qu’« un employé de McDonald’s aurait eu droit à une augmentation annuelle de salaire de 4000 $ si son entreprise n’avait utilisé 21 milliards entre 2015 et 2017 pour racheter ses propres actions en bourse. Ceux de Starbucks 7000 dollars de plus, et ceux de Home Depot 18000 dollars de plus, selon une analyse menée par la National Employment Law Project aux USA ». Sait-on aussi que notre chère banque nationale « too big to fail », le Credit Suisse, dans le p’tit jeu des « buybacks », prévoit de racheter ses propres actions pour un montant jusqu’à 3 milliards de francs sur les années 2019/2020 ?

    A force de cooptation et de collusion, les politiques ont-ils seulement conscience que l’idéologie dominante (mainstream) – couplée à l’effet de levier des taux d’intérêt négatifs et l’absence réelle de ruissellement – agit à l’instar des spéculateurs en hypothéquant non seulement le présent économico-financier de la majorité des populations, et des générations à venir, en s’accaparant déjà de la richesse future de ces dernières ? Les politiques ont-ils seulement conscience qu’en suivant coûte que coûte l’idéologie « mainstream », faisant fi de la demande agrégée, c’est aussi l’avenir des PME qui demeure en péril à moyen/long terme? Comme l’intérêt est le prix du temps (Keynes), les intérêts négatifs reviennent donc à inverser ce dernier et les effets sont pourtant visibles. Kurt Gödel, logicien et mathématicien autrichien naturalisé américain, par son « Voyage », n’a-t-il pas démontré que dans un univers en rotation et sans expansion, la relativité générale indique qu’un long voyage spatial peut conduire à revenir au point de départ à une date antérieure à celle du départ.

  2. Oui, c’est exactement ça ! Les taux négatifs sont une aberration économique. En simple on peut dire que les taux négatifs sont une destruction d’épargne. Que l’épargne des classes moyennes est capitale pour assurer leur avenir alors que celle des classes favorisées est largement investie dans l’outil de production dont la valeur a explosé au cours de ces dernières années. Je ne suis de loin pas de Gauche mais le Peuple Suisse peut remercier Monsieur Jordan de les avoir ainsi dépouillés au profit des banques (pas uniquement en Suisse d’ailleurs). Il est tout à fait incertain que les taux négatifs aient profité aux PME, ni même favorisé les exportations, la Suisse s’est toujours accommodée d’un franc fort. Par contre les taux négatifs ont permis aux banques, aux Etats, aux grandes entreprises de supporter leur endettement et de renflouer leur bilan. Il est regrettable que les journalistes préfèrent nous abreuver à outrance de bêtises comme l’affaire Maudet et les autres… au lieu de mettre le point sur l’essentiel : notre épargne a été détruite, la politique de notre chère Banque Nationale ne change toujours pas et il nous faudra envisager de travailler plus longtemps et de nous contenter ensuite d’un niveau de vie nettement moindre que si nous étions demeurés dans une configuration normale avec des taux, bas certes, mais raisonnables.

    1. C’est encore plus terrible que ça, Charles B.

      Dans la continuité de la pensée dominante (mainstream), les taux d’intérêt extrêmement bas – couplés cette fois aux effets pervers de la théorie d’Arthur Laffer et en l’absence d’une relance budgétaire des gouvernements (toujours selon les vœux pieux des économistes orthodoxes) – ont encouragés un nombre considérable d’entreprises cotées à s’endetter afin de financer leurs opérations de dilution des profits pour le plus grand bénéfice de l’actionnariat et de leurs représentants (Top Management/CA) au détriment des dépenses d’investissement à moyen/long terme (CAPEX) et les investissements destinés à la Recherche et au Développement (R&D). Bien sûr que dans cette partie d’échecs, qui profite essentiellement à l’establishment du grand Capital, nous pouvons aussi y inclure la concurrence fiscale dommageable et quelques-uns de ses effets (graph).

      https://michelsanti.fr/deficits/les-endettements-mondiaux

      Quant aux gouvernements, il n’est pas inutile de rappeler qu’un État n’est pas un ménage, lorsqu’il emprunte il n’a pas comme objectif réel de rembourser, son UNIQUE but est de faire que le montant de la dette en valeur n’augmente pas trop rapidement, afin de garder la dette en pourcentage du PIB constante ou mieux encore de faire diminuer la dette en pourcentage du PIB. Et l’équilibre peut se maintenir grâce à des recettes actuelles et futures garanties, c’est-à-dire par le levier des impôts et par la maîtrise de ses dépenses. Or, les taux d’intérêt bas ont favorisé le rouling des emprunts souverains destinés au sauvetage des errements de la sphère financière (post 2008), à financer les concessions fiscales accordées au grand capital en suivant la trajectoire voulue par les tenants de l’économie de l’offre, puis, à rembourser l’effet boule de neige induit par la charge des intérêts (du passé et du présent). C’est-à-dire à rembourser les intérêts par de nouveaux emprunts. De là à prétendre qu’il s’agit d’un schéma de Ponzi, il n’y a qu’un pas. Des emprunts qui, faut-il le rappeler, n’ont plus pour vocation réelle de préserver l’Intérêt général en agissant sur le levier de la demande agrégée, ni à servir de relance budgétaire, et encore moins à préserver les acquis sociaux, comme il est constaté en Suisse (AVS/AI, LPP, LACI) avec les errements considérables de la LAMal, et à l’étranger. Dans ce p’tit jeu dramatique qui détruit non seulement le tissu économique à moyen/long terme, mais également le tissu social, la France est emblématique (rappelez-vous aussi la chronique du professeur Sergio Rossi, intitulée « La Suisse a dix années de retard »). Ceci dit, observez bien ce graph (avec ses années) tout en sachant que l’endettement public de l’État français se montait en 1973 à 12.96% du PIB. Et c’est à cette aune qu’il faut interpréter les nouveaux statuts de la Banque de France, adoptés le 3 janvier 1973 – et particulièrement leur article 25 – indiquant que « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France ». C’est-à-dire que l’État français – comme d’autres qui suivront – a franchi une étape historique sur le chemin de la libéralisation financière internationale en se finançant directement par le biais des marchés financiers.

      https://www.romandie.com/news/photos/AFP_1788aac6a5bb7edc4283a33dc47e38c70b343970.jpg

      Comme vous avez très bien compris que l’épargne est détruite et que les pensions sont remises continuellement en question, que la qualité des soins (à deux vitesses) se dégrade en Suisse alors que les coûts augmentent continuellement, vous devriez alors aisément comprendre qu’à l’avenir, les richesses produites sont déjà hypothéquées actuellement – grâce à l’ensemble des mesures soutenues par les artisans de la pensée dominante – et que les générations futures devront faire face au remboursement, comme il se passe actuellement en France. Un endettement exponentiel qui a surtout bénéficié à une caste tirant ses profits du grand Capital (financiers et actionnariat), et une autre caste qui tire (et a tiré) profit de ses intérêts grâce à des rentes de situation (les politiques).

      Enfin et pour terminer, comme vous avez dû vous en rendre compte, je suis un économiste hétérodoxe, keynésien, et un capitaliste modéré. Le clivage gauche/droite/centre ne m’intéresse absolument pas, seul le résultat – qui tend vers l’Intérêt général – compte et les politiques tiennent les dés en mains.

  3. Vous avez une vision très claire et complète de la réalité, je partage votre pessimisme Raymond et suis arrivé aux mêmes conclusions : l’avenir est entre les mains des politiques.

    Pour confiner la réflexion sur notre petit microcosme cantonal il est regrettable de constater à quel point les limites ont été dépassés par nos politiciens si décevants. La dette de l’Etat qui aurait pu être réduite durant les années de vaches grasses n’a au contraire jamais cessé d’augmenter. Les concessions accordées aux fonctionnaires, pour recapitaliser leur caisse de pension si mal gérée par exemple, n’ont servi à rien, aucune leçon n’a été tirée, leur retraite est toujours le fruit de la répartition et non de la capitalisation. Tous les éléments touchant à l’économie indiquent que nous allons lentement mais sûrement vers un accident majeur. A Genève en tout cas, d’ailleurs, les élus et politiques ont fait preuve de plus de sagesse, voir Pascal Broulis qui a remis les finances du canton de Vaud sur les rails en 10 ans et qu’on a cherché à dégommer pour des broutilles! Le cycle semble s’être retourné pour la Suisse, ce retournement est encore plus marqué à Genève. Vous observez comme moi le nombre de commerces fermés, de bureaux vides, il sera difficile dans ce cas au gouvernement fragilisé par des affaires mesquines (salaires exorbitants, avantages indus), de remettre l’Etat sur le droit chemin. Les politiciens laisseront un fardeau colossal aux générations futures qui pourraient très bien le refuser.

    Tout se joue donc sur les taux d’intérêt qui doivent rester bas pour repousser le naufrage inévitable.

    En France, puisque nous observons avec inquiétude les développements chez notre cher voisin, les politiques sont arrivés au bout du bout, on rafistole à coup de sparadrap par-ci, par là. On change de cap après chaque débat citoyen, 80kms, ISF, niches fiscales etc… Ces errances montrent à quel point la situation est préoccupante, avec une croissance économique insuffisante il sera difficile au Président Macron de redresser la barre. Ici c’est vers un épanchement social que l’on se dirige, épanchement qui ne résoudra rien bien au contraire.

    1. Merci de cet échange très constructif, Charles B.

      Au delà des populismes grandissants – conséquence d’un autisme globalisé et consenti – nous voyons bien que la guerre des chapelles touche non seulement les politiques et technocrates (des idéologies d’un autre temps se rapportant à leur propre couleur mélangée aux effets pervers mis en exergue par la théorie du « Public Choice ») mais aussi les économistes (hétérodoxes et orthodoxes) via leur propre doctrine scellée dans les certitudes.

      Pourtant, dès les années 1970, (et force d’un long combat antérieur) une frange d’extrémistes s’est finalement accaparé d’un modèle des « sciences économiques » en l’érigeant au rang de dogme. Ces prophètes « mainstream » ont ainsi contaminé le Libéralisme au point que le néo-libéralisme est devenu un extrémisme (même si, depuis des années, leurs thèses ont été déboulonnées successivement par des résultats empiriques et de nouvelles recherches). Alors, « à quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? »

      http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-A_quoi_servent_les_%C3%A9conomistes_s_ils_disent_tous_la_m%C3%AAme_chose_-9791020902733-1-1-0-1.html

      Quant aux technocrates et politiques, toutes orientations et couleurs confondues, l’Intérêt général fait appel à leur émancipation intellectuelle, tout comme les économistes qui se respectent…

      https://blogs.letemps.ch/sergio-rossi/2015/03/02/la-revolution-des-sciences-economiques/

      …font appel à l’émancipation intellectuelle des nouvelles générations d’économistes, appelés à développer leur propre esprit critique afin de résoudre les problèmes réels de nos sociétés.

      Mais comment souhaiter de tels changements pour le bien commun (c’est-à-dire, la majorité), alors même que le quatrième pouvoir (ou devrais-je dire le quatrième rempart ?) s’est lui aussi remis entre les mains de la pensée dominante ? Extrait de mon intervention du 12.01.2018.

      [ Il ne sera plus possible de faire en sorte que la population suisse soit informée correctement sur le devenir du monde entier (mais l’a-t-elle seulement été jusqu’à présent?) ; alors, au-delà des apparences, je m’interroge au travers d’un autre prisme en revenant sur quelques vieux démons. A cet effet, et bien que j’aurai pu reprendre certains travaux de Noam Chomsky (professeur au MIT), j’ai opté pour cet angle une partie du travail de recherche historique issu du fascicule « Les médias en Suisse », paru aux éditions LEP, qui offre un point de départ intéressant pour la réflexion: « Dans son ouvrage Psychologie des foules (1895), Gustave Le Bon (1841-1931) – un des précurseurs des théories des médias – affirme que les individus, lorsqu’ils sont en groupe, raisonnent de manière plus simpliste et sont facilement influençables. Selon lui, un meneur habile peut aisément mettre une foule dans un état proche de l’hypnose. Le Bon ne traite pas directement des médias, mais ses idées ont influencé les théories sur la communication, la propagande et la publicité. Lorsque les médias de masse en sont encore à leurs débuts, Gabriel Tarde (1843-1904) rend les médias responsables de la manipulation que Le Bon attribue au meneur et affirme que l’« âge des foules » sera remplacé par l’« âge des publics », qu’il définit comme une « foule à distance ». Les premières études sur les médias en tant que tels et sur leur influence apparaissent dans les années 1920 et appréhendent généralement le phénomène de la propagande. Dans son ouvrage Public Opinion, paru en 1922, Walter Lippmann (1889-1974) étudie la manipulation par les médias et définit le concept de « fabrique du consentement ». Il remarque que notre expérience du « monde réel » n’est que très limitée et que notre vision de la réalité se fonde avant tout sur ce que les médias nous en montrent. Toutefois, le prétendu pouvoir d’endoctrinement des médias n’est pas toujours perçu négativement. Harold Lasswell (1902-1978) défend ainsi que la propagande est utile aux démocraties, car elle permet aux citoyens d’adhérer à ce que les « spécialistes jugent bon pour eux ».

      En ce qui concerne à présent la question « des spécialistes », comment ne pas être projeté à nouveau vers Walter Lippmann et à son colloque organisé à Paris du 26 au 30 août 1938 ? Un cercle d’influence auquel participent 26 économistes, entre autres, Hayek, Mises, Rueff, Rüstow, Röpke, et des intellectuels « libéraux ». S’il y fut discuté de la capacité du libéralisme à faire face aux problèmes de l’époque, c’est aussi une des premières fois où les participants s’interrogèrent pour savoir s’il convenait de conserver le mot « libéralisme » ou bien d’adopter celui de néo-libéralisme. Pour l’économiste français François Bilgert, le colloque Walter Lippmann « peut être considéré comme l’acte de naissance officiel du nouveau libéralisme ». Dans la continuité à démolir le modèle keynésien dès le début des années 1930 – et suite au colloque Lippmann – ce n’est qu’à la fin de la Seconde guerre mondiale que la société du Mont-Pélerin sera fondée par Hayek et Mises (1947). La première réunion, à laquelle participent trente-six personnalités « libérales » a lieu à l’Hôtel du Parc au Mont-Pèlerin près de Vevey. Ce réservoir d’idées et de promotion du néo-libéralisme fut financé par des banquiers et patrons d’industrie helvétiques (ce même genre de groupes d’influences qui n’a d’ailleurs jamais cessé sa générosité, notamment, auprès des partis politiques suisses).

      Lors de cette réunion d’avril 1947, trois importantes publications des Etats-Unis (Fortune, Newsweek et The Reader’s Digest) y ont envoyé des délégués. Le Reader’s Digest venait d’ailleurs de publier une version résumée d’une œuvre clé de Hayek, « La route de la servitude ». On y trouve notamment le rayonnant passage: « C’est la soumission de l’homme aux forces impersonnelles du marché qui, dans le passé, a rendu possible le développement d’une civilisation qui sans cela n’aurait pu se développer ; c’est par la soumission que nous participons quotidiennement à construire quelque chose de plus grand que ce que nous tous pouvons comprendre pleinement ». Dès lors, en appréhendant la logique de Walter Lippman, je ne peux m’empêcher à percevoir dans le pragmatisme helvétique – érigé comme un temple et dont l’une de ses fondations n’est autre que le quatrième pouvoir – la « fabrication d’un consentement » face à la construction que sera l’ordre nouveau, c’est-à-dire le néo-libéralisme. Harold Lasswell n’a-t-il jamais défendu « que la propagande est utile aux démocraties car elle permet aux citoyens d’adhérer à ce que les spécialistes jugent bon pour eux » ? Les soi-disant spécialistes de la pensée dominante n’ont-ils jamais porté en eux l’incandescence qui affecte de plus en plus nos démocraties, au point d’en avoir corrompu le capitalisme et saccagé l’intérêt général ? Les tenants du « Public Choice » – à raison – postulent que l’État, à l’instar de Dédale, s’est enfermé dans les méandres de sa propre construction. En ce sens, je me pose la question suivante : Au fil du temps, faute de s’être construit des ailes pour échapper au labyrinthe infernal des chemins de traverse ne conduisant nulle part, comment ne pas percevoir en les médias publics une entreprise Icarienne s’étant finalement brûlée les ailes au soleil de midi ?]

      Un merci particulier à mon hôte, le professeur Sergio Rossi, pour ses chroniques hautement pertinentes ainsi que pour sa générosité pour ma grande latitude d’écriture.

      Bien à vous.

  4. A lire l’excellent article du Professeur Sergio Rossi

    https://blogs.letemps.ch/sergio-rossi/2015/03/02/la-revolution-des-sciences-economiques/

    je réalise, moi qui ne côtoie plus d’économistes depuis bien longtemps, combien j’ai été chanceux d’étudier avec le regretté Professeur François Schaller à l’Aula de Rumine et de suivre également son précieux cours sur l’ »Histoire des Théories et Doctrines Économiques ». Mon professeur m’a donné des outils irremplaçables pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, monde que les formules mathématiques ne peuvent en aucun cas résumer.

    Merci Raymond pour votre intervention instructive et très pointue et académique, et merci au Professeur Sergio Rossi pour ses chroniques très pertinentes dont on aimerait bien qu’elles occupent leur juste place dans les colonnes de ce journal.

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