Les cinq étapes de la guerre (in)civile en économie

La crise financière globale éclatée en 2008 au plan mondial a mis en échec la pensée dominante, montrant bien des faillites du “libre marché” et des politiques économiques néolibérales. Or, contrairement au passé (lorsque l’échec d’une théorie économique comportait son remplacement par une autre théorie, permettant de mieux comprendre et résoudre les problèmes contemporains), de nos jours la pensée économique dominante reste celle qui a induit la crise en 2008 et qui continue à prétendre la résoudre avec la même approche qui en est à l’origine.

Les tenants de cette pensée dominante ont d’ailleurs entamé une sorte de guerre (in)civile contre la minorité des économistes qui critiquent cette pensée sur le plan conceptuel ou méthodologique – au-delà des choix de politique économique. Cette guerre comporte cinq étapes similaires à celles que les psychologues ont identifiées lors d’un deuil, à savoir, le refus, la rage, la peur, la négociation et l’acceptation. Dans l’analyse économique, ces cinq étapes sont le refus, la rage, la peur, la négation et la prétention que la pensée dominante soit correcte.

La première étape se résume dans le fait de refuser de reconnaître qu’une crise existe ou peut éclater sous peu. Un exemple de cela est représenté par les affirmations faites par le Président de la banque centrale américaine lorsque la crise des «subprime» était proche d’éclater à la fin de 2006.

La deuxième étape consiste à faire preuve d’une grande rage par les économistes de la pensée dominante envers celles et ceux qui osent critiquer cette pensée, en montrant ses erreurs fondamentales qui en invalident toute analyse. Par exemple, lorsque la Reine Elisabeth II du Royaume-Uni observa que les économistes britanniques n’ont pas vu venir la crise financière globale éclatée en 2008, elle fut l’objet de critiques farouches par les économistes orthodoxes.

La troisième étape est celle de la peur: les économistes orthodoxes affirment que leur théorie est correcte, même si les modèles qu’ils utilisent ne sont pas «parfaits» sur le plan méthodologique. La crise serait dès lors le résultat du comportement des institutions financières et de leurs «top managers» dont l’avidité a fait enfler une bulle du crédit qui a fini par éclater, donnant lieu à une «tempête parfaite» sur les marchés du monde entier.

Les deux dernières étapes, à savoir, la négation et la prétention que la pensée dominante n’a pas d’erreur fondamentale, cherchent uniquement à en préserver la position de domination absolue dans les centres du pouvoir (académique et politique).

En dernière analyse, la pensée économique dominante va devoir être abandonnée et ses disciples devraient le reconnaître sur le plan scientifique. Autrement, la crise sera pérenne comme la guerre entre les économistes.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

2 réponses à “Les cinq étapes de la guerre (in)civile en économie

  1. Un autre prisme à ne pas négliger dans la guerre des chapelles : celui où le quatrième pouvoir porte une lourde responsabilité dans la prolifération de la doctrine néolibérale.

    A cet effet, et bien que j’aurai pu reprendre certains travaux du professeur Noam Chomsky (MIT), à défaut de mettre, par exemple, en exergue les théories contradictoires de l’École de Chicago appliquées aux forceps en Amérique latine – et pour qui, ses promoteurs garantissaient une plus grande richesse pour l’économie avec comme corollaire un accroissement de la prospérité individuelle, alors que ce n’a jamais été le cas dans les exemples étudiés. Selon certains de ses promoteurs, démocratie et néolibéralisme se soutiennent l’un et l’autre mais dans la réalité des faits, l’imposition des politiques néolibérales ne s’est jamais produite sans un choc violent, c’est-à-dire un coup d’État, une élimination de l’opposition (dont on peut y inclure – le peuple – via le phénomène de la guerre des classes) ou l’imposition de « politique vaudou ».

    J’ai donc délibérément choisi pour cet angle une partie du travail de recherche historique issu d’un fascicule « Les médias en suisse », paru aux éditions LEP, qui offre un point de départ intéressant pour la réflexion: Dans son ouvrage Psychologie des foules (1895),  Gustave Le Bon (1841-1931) – un des précurseurs des théories des médias – affirme que les individus, lorsqu’ils sont en groupe, raisonnent de manière plus simpliste et sont facilement influençables. Selon lui, un meneur habile peut aisément mettre une foule dans un état proche de l’hypnose. Le Bon ne traite pas directement des médias, mais ses idées ont influencé les théories sur la communication, la Propagande et la publicité. Lorsque les médias de masse en sont encore à leurs débuts, Gabriel Tarde (1843-1904) rend les médias responsables de la manipulation que Le Bon attribue au meneur et affirme que l’«âge des foules» sera remplacé par l’«âge des publics», qu’il définit comme une «foule à distance». Les premières études sur les médias en tant que tels et sur leur influence apparaissent dans les années 1920 et appréhendent généralement le phénomène de la Propagande. Dans son ouvrage Public Opinion, paru en 1922, Walter Lippmann (1889-1974) étudie la manipulation par les médias et définit le concept de «fabrique du consentement». Il remarque que notre expérience du «monde réel» n’est que très limitée et que notre vision de la réalité se fonde avant tout sur ce que les médias nous en montrent. Toutefois, le prétendu pouvoir d’endoctrinement des médias n’est pas toujours perçu négativement. Harold Lasswell (1902-1978) défend ainsi que la propagande est utile aux démocraties, car elle permet aux citoyens d’adhérer à ce que les «spécialistes jugent bon pour eux ».

    En ce qui concerne à présent la question « des spécialistes », comment ne pas être projeté à nouveau vers Walter Lippmann et à son colloque organisé à Paris du 26 au 30 août 1938 ? Un cercle d’influence auquel participent 26 économistes, entre autres, Hayek, Mises, Rueff, Rüstow, Röpke, et des intellectuels « libéraux ». S’il y fut discuté de la capacité du libéralisme à faire face aux problèmes de l’époque, c’est aussi une des premières fois où les participants s’interrogèrent pour savoir s’il convenait de conserver le mot « libéralisme » ou bien d’adopter celui de néo-libéralisme (néolibéralisme). Pour l’économiste français François Bilgert, le colloque Walter Lippmann « peut être considéré comme l’acte de naissance officiel du nouveau libéralisme » (néo-libéralisme). Dans la continuité à démolir le modèle Keynésien dès le début des années 1930 – et suite au colloque Lippmann – ce n’est qu’à la fin de la seconde guerre mondiale que la société du Mont-Pélerin sera fondée par Hayek et Mises (1947). La première réunion en terrain neutre, à laquelle participent trente-six personnalités « libérales » a lieu à l’Hôtel du Parc au Mont-Pèlerin près de Vevey. Ce réservoir d’idées et de promotion du néo-libéralisme fut financé par des banquiers et patrons d’industrie helvétiques (ce même genre de groupes d’influences qui n’a d’ailleurs jamais cessé sa générosité peu transparente, notamment, auprès des partis politiques suisses). Lors de cette réunion d’avril 1947, trois importantes publications des Etats-Unis (Fortune , Newsweek et The Reader’s Digest) y ont envoyé des délégués. Le Reader’s Digest venait d’ailleurs de publier une version résumée d’une œuvre clé de Hayek, « La route de la servitude ». On y trouve notamment le rayonnant passage: « C’est la soumission de l’homme aux forces impersonnelles du marché qui, dans le passé, a rendu possible le développement d’une civilisation qui sans cela n’aurait pu se développer ; c’est par la soumission que nous participons quotidiennement à construire quelque chose de plus grand que ce que nous tous pouvons comprendre pleinement ». Dès lors, en appréhendant la logique de Walter Lippmann, je ne peux m’empêcher à percevoir, dans le rôle d’un quatrième pouvoir abandonné aux mains de la financiarisation de nos modèles économiques , une facette importante de la « fabrication du consentement » (ai-je prétendu qu’il estourbit une 5ème colonne qui pourrait être représentée par la « grande Bête », par analogie aux propos d’Emerson, c-à-d, le peuple?) face à la construction que sera l’ordre nouveau, c’est à dire le néolibéralisme. Harold Lasswell n’a-t-il jamais défendu « que la propagande est utile aux démocraties car elle permet aux citoyens d’adhérer à ce que les spécialistes jugent bon pour eux? Les soi-disant spécialistes de la pensée dominante n’ont-ils jamais porté en eux l’incandescence qui affecte de plus en plus nos démocraties, au point d’en avoir corrompu le capitalisme et saccagé l’Intérêt général ? Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, nos sociétés occidentales se retrouvent aujourd’hui dans une authentique « stratégie du choc » décrite par Naomi Klein où une infime minorité, ai-je aussi prononcé le terme d’élite ? exploite les malheurs et profite des désastres afin de renforcer son pouvoir. Comme économiste hétérodoxe, je prétends également que « le néolibéralisme ne sait ni ne peut prospérer que sur la désolation sociale ».

    1. Très juste, le 4ème pouvoir est le bras armé de la finance mondiale. Je dis “finance” car tout est financier au final. La preuve se voit avec les rachats concentrationnaires par de grands groupes des médias, jusqu’à la tentative de décrédibiliser les médias étatiques, comme la dernière votation sur la SSR, par les mêmes qui prétendent défendre le peuple.

      Plus curieux, en revanche, est la non-remise en question du 3ème pouvoir (même si hier, les mêmes essayaient aussi de brider la justice suisse)?

      C’est pourtant un pouvoir discret aux service des puissants. Il n’y a qu’à voir la farce que sont les Tribunaux de litige internationaux qui sont juges et parties.
      Et à échelle plus réduite, on voit bien les décisions que peuvent prendre des Tribunaux cantonaux, voire même le TF, qui sont plus au service d’intérêts que de la justice!

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