L’inflation existe même si on ne la voit pas

Bien des économistes, politiciens et journalistes continuent à se demander comment se fait-il que le taux d’inflation n’ait pas encore pris l’ascenseur, au vu de l’augmentation exorbitante de la masse monétaire suite aux politiques ultra-expansives que les principales banques centrales au monde ont mises en oeuvre durant les dix dernières années, après l’éclatement de la crise financière globale en 2008.

La réponse à cette question est facile à trouver, si l’on abandonne la pensée économique dominante pour comprendre ce qu’est vraiment l’inflation et pourquoi sa prétendue mesure sur le marché des produits reste proche d’un pour cent malgré l’énorme liquidité que les banques centrales ont créée durant cette décennie.

L’inflation n’est pas l’augmentation des prix à la consommation. En réalité, l’inflation est la perte du pouvoir d’achat de la monnaie, suite à l’augmentation de la masse monétaire au-delà de l’augmentation de la production mise en vente sur le marché des biens et services. Le niveau des prix sur ce marché pourrait ne pas augmenter malgré l’inflation, si la masse monétaire excédentaire n’est pas dépensée pour l’achat de biens et services. L’indice des prix à la consommation pourrait même diminuer en cas d’inflation, suite au progrès technique qui permet aux entreprises de réduire leurs prix de vente de manière telle à ne pas réduire leur marge bénéficiaire. L’inflation, dans un cas pareil, empêche les prix de vente de baisser de manière proportionnelle à la réduction des coûts de production.

En fait, l’indice des prix à la consommation ne mesure pas l’inflation mais la variation de ces prix durant une période donnée, habituellement sur base annuelle. Les prix à la consommation peuvent varier pour d’autres raisons que la perte du pouvoir d’achat de la monnaie (entendez l’inflation): si l’Etat augmente la taxe sur la valeur ajoutée ou si les entreprises augmentent leurs prix de vente car elles ont une position dominante sur le marché, l’indice des prix à la consommation augmente sans qu’il y ait de l’inflation. Vice-versa, si la masse monétaire augmente de manière excessive par rapport au produit vendu sur le marché des biens et des services, il y a de l’inflation même si elle n’apparaît dans aucune statistique sur les prix à la consommation.

La réalité montre tout de même une certaine évidence empirique qui devrait faire comprendre qu’il existe une forte inflation sur les marchés financiers, depuis que les banques centrales ont décidé d’intervenir afin de soutenir les banques qui, individuellement ou dans leur ensemble, étaient ou sont encore trop grandes pour faire faillite.

L’énorme liquidité que les banques continuent de recevoir par leur banque centrale est dépensée pour l’achat d’actifs financiers dont les prix ont augmenté bien au-delà de ce qui pourrait être expliqué par rapport à l’évolution de l’économie réelle, tandis que les prix à la consommation n’augmentent pas car les salaires stagnent, voire baissent en termes réels, pour une partie importante de la classe moyenne.

Comprendre l’inflation permet de comprendre ce qu’il faut faire pour l’éradiquer.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

6 réponses à “L’inflation existe même si on ne la voit pas

  1. Que de souvenirs !

    A la nouvelle lecture d’une de mes réactions parue le 06 mai 2013 – sur un autre blog d’experts – j’y retrouve bien évidemment mon entrée en matière : « …Les faucons craignent que le risque inflationniste (+ de 2%) ne vienne impacter l’économie réelle, alors que l’inflation galopante (et présente) frappe déjà lourdement les actifs financiers (générant de dangereuses bulles). Et ceci ne les atteint pas le moins du monde ? Quel paradoxe ». Mais le véritable paradoxe n’est-il pas de se souvenir de l’affirmation décrétée par le gourou des monétaristes qui postula que «l’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire, en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production» (Milton Friedman (1912-2006) ? Durant la guerre des deux principales chapelles qui oppose toujours Friedmaniens vs Keynésiens, le père du monétarisme n’a-t-il pas « démontré » que plus ou moins de monnaie en circulation n’avait d’impact que sur l’inflation et aucun sur « l’économie réelle » ou « la réalité des échanges », et établi qu’il convenait de lutter contre l’inflation en confiant cette tâche à des organismes indépendants du pouvoir, c’est-à-dire aux banques centrales. Pourtant, même s’il est exact que la vitesse de circulation de la monnaie n’est pas une constante, il est faux de prétendre que la quantité de monnaie émise n’a jamais aucun impact sur la réalité des échanges. Et, si Keynes ne s’est pas totalement trompé, il est insensé d’avoir établi notre système monétaire international sur la base des travaux de Friedman. Par ailleurs, comment les tenants de la pensée dominante peuvent-ils encore, honnêtement, passer sur la situation économique de nos économies modernes « comme chat sur braise », alors qu’il ressort que ces dernières subissent la « déflation » (ou à tout le moins une inflation insuffisante) et une inflation significative sur le plan des actifs financiers. En effet, comme le souligne aussi le professeur Bruno Colmant, Docteur en Economie Appliquée (Solvay, ULB, Belgique), « l’économie réelle traverse une déflation de flux, caractérisée par des prix qui stagnent, reflétant eux-mêmes un tassement de l’économie, une sous-utilisation des capacités de production et une faible demande intérieure. Mais cette déflation se traduit dans des taux d’intérêt très bas (entre-autres) qui inflatent le prix des actifs, tels l’immobilier, les marchés boursiers d’actions et les obligations ». Ce même professeur pose, lui aussi, son « anamnèse » : Après les dérives des années 1970, «la grande modération»: Les banques centrales et la rigueur ont pris le pouvoir – Le vieillissement de la population induit une remontée de l’épargne – La révolution numérique et l’intelligence artificielle détruisent les emplois – Le monde est entré dans une «stagnation séculaire» de faible croissance – La «grande récession» de 2008-2009 a durablement précarisé les emplois – Les inégalités sociales exacerbent les comportements de thésaurisation – La dette publique en zone euro oblige les épargnants à anticiper des hausses d’impôts – Dans la zone euro, la gestion des crises s’est faite au détriment de l’emploi – Les sociétés multinationales n’ont plus de dettes et sont prêteuses net (Apple) – Le commerce en ligne et Amazon intensifient la concurrence sur les prix ».

    Enfin et pour terminer, avec une prime de risque ayant fondu comme neige au soleil ces derniers lustres, en terme d’inflation des actifs financiers, les détracteurs de « la révolution bancaire » savent-ils seulement que depuis 2009, quatre-vingt pour cent de la hausse des marchés boursiers est redevable aux baisses de taux quantitatives des banques centrales ? Entre mythe ou réalité…Icare prend soin de toi !

  2. J’ai déjà recontré Raymond sur le forum de Michel Santi et remarqué son érudition. J’ai même repris un de ses textes où il montrait que la Droite Française avait détourné à son profit les bonnes intentions socialistes.
    Je remarque, une nouvelle fois la pertinence du Pr Rossi, concernant le caractère caché de l’inflation générée par l’excès de monnaie du fait de la politique du Q/E. Gare aux bulles à venir dans l’immobilier mais qui pourraient aussi impacter l’économie réelle.
    J’ai participé aussi au forum du Professeur Bruno Colmant, très pertinent également comme le rapelle Raymond qui cite plusieurs de ses réflexions.
    Décidément l’avenir n’est pas brillant et ces petits pays sans grandes écoles type ENA ou Polytechnique nous donnent l’exemple de la pertinence ! Voir également l’Institut Belge Molinari qui classe La France en 28ème position sur 28 dans le classement du poids des charges sociales qui obèrent la compétitivité Française, d’autant que la TVA s’ajoute au moins sur le marché intérieur. Est-il sensé de faire payer nos charges sociales à nos acheteurs étrangers alors qu’ils n’ont pas droit aux indemnités de chômage ni aux retraites, pour ne pas parler des allocations diverses ?
    Nous allons payer très cher l’optimisme et la naïveté Macronienne qui se permet de faire la leçon à l’Europe entière !

  3. A Bruno Colmant , sur le site Banque DEGROOF « Posez une question à l’expert » :

    Le modèle économique privilégiant le consommateur est au bout du rouleau ! Le Progrès nous permettrait d’être généreux, la concurrence nous en empêche ! La politique de la demande est en échec depuis 40 ans, à cause de la mondialisation et des concurrences déloyales diverses, toutes au détriment de l’emploi, seul en charge des cotisations ou salaires différés…sine die ! ou payés par une dette devenue insupportable.
    La solution ne peut venir que de la fin du client-roi irresponsable, grâce à un changement radical du financement des charges par l’intermédiaire de la valeur ajoutée portant sur tous les produits proposés à la consommation, pour qu’on ne puisse plus y échapper.
    Le pouvoir d’achat doit venir seulement des salaires et non des prix afin que les banques aient de nouveau devant elles des emprunteurs crédit-bles, car le moteur de l’ économie est le crédit, et il est en panne !
    « Qu’ en pensez-vous ? » le 20 Août soir

    Réponse le 22 Août matin :

    MERCI de votre question, je partage votre point de vue: il vaut mieux une relance par la demande, comme vous le suggérez.
     
    ____________________________________________
    Bruno Colmant, Ph.D., CFA, FRM *
    Prof. Dr. at Vlerick Business School, Solvay Business School (ULB), Louvain School of Management (UCL), University of Luxembourg  and ICHEC
    Partner-Roland Berger Strategy Consultants
    c/o Vorstlaan 100 Bvd du Souverain 100 | B-1170 Brussels

  4. Cette étude du FMI confirme mon analyse :

    http://www.coe-rexecode.fr/index.php/public/Analyses-et-previsions/Veille-documentaire/Document-de-la-semaine/Le-FMI-explore-les-raisons-du-declin-du-poids-des-salaires-dans-l-economie-de-nombreux-paysLe FMI avance aussi d’autres facteurs explicatifs, notamment l’abaissement des taux d’imposition des entreprises qui pourrait les inciter à substituer du capital au travail.
    Cette phrase confirme l’erreur du Président Macron.

  5. J’ai constaté que le site qui relatait la déclaration du FMI n’est pas accessible. J’y suis arrivé en tapant sur Internet “Raisons du déclin – 10 Avril 2017 ” Plus précisément voir l’intitulé : Le FMI explore les raisons du déclin du poids des salaires…

  6. Contradiction ! Le FMI félicite Macron pour ses réformes , alors qu’il déplorait le 10 Avril 2017 “l’abaissement des taux d’imposition des entreprises qui pourrait les inciter à substituer du capital au travail.”
    On voit bien que l’ orthodoxie bouge encore alors que Jacques Duboin – ancien Banquier et industriel, diplômé d’ HEC, la meilleure tête de l’ assemblée d’après Raymond Poincaré , ex-secrétaire d’État au budget-déclarait le 7 Juin 1936 : ” L’orthodoxie est morte, pourvu qu’ils- Les socialistes qui venaient d’accéder au Pouvoir la veille en la personne de Léon Blum – ne nous la ramènent pas”
    Décidément il est difficile d’y voir clair : “Au pays des aveugles les borgnes sont rois !”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *