La fable du chômage naturel

Tout-e économiste en devenir apprend dans sa formation académique de base qu’il existe un «taux de chômage naturel», compatible avec la stabilité des prix à la consommation. L’idée remonte aux travaux de M. Friedman, le père de l’École de Chicago, qui dans les années 1950 fut à l’origine d’une contre-révolution en science économique, remplaçant la pensée keynésienne par l’idéologie néolibérale devenue une pensée unique de nos jours.

L’existence d’un chômage naturel induit les économistes, ainsi que les décideurs politiques, à penser qu’il serait vain de lutter contre cela, car la réduction du taux de chômage au-dessous de son niveau «naturel» ne pourrait être qu’un phénomène transitoire et, qui plus est, amenant le niveau général des prix à augmenter de plus en plus au fil du temps.

Cette fable du chômage naturel a eu évidemment des retentissements, de plus en plus bruyants, au niveau des politiques économiques mises en œuvre par les gouvernements, notamment au plan européen. Ainsi, depuis le début de ce millénaire, la Commission européenne publie un document annuel par lequel elle propose une estimation du «chômage naturel» (abrégé NAWRU en anglais) qui, comme par hasard, a été de plus en plus élevée depuis que la crise globale a éclaté en 2008. Cela envoie donc un message clair aux décideurs politiques: «ne luttez pas contre le chômage car celui-ci est de plus en plus inéluctable à travers la zone euro». De surcroît, si le taux de chômage publié officiellement, désormais avec une fréquence mensuelle, pose problème (au niveau politique), la recette proposée par les politiciens et les économistes de la pensée unique est celle des «réformes structurelles» sur le marché du travail – entendez davantage de flexibilité et déréglementation sur ce marché, qui augmentent la diffusion et le degré de la précarité des travailleurs au détriment tant de la cohésion sociale que de la stabilité financière dans l’ensemble de l’économie nationale.

On l’aura compris, au lieu de continuer à raconter des histoires, qui de toute évidence relèvent de la science-fiction, les économistes qui sont proches du pouvoir doivent considérer le bien commun et songer sans cesse à y contribuer avec humilité et honnêteté intellectuelle. Il en va de la société de demain car celle d’aujourd’hui est perdue à jamais.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

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