Stress et économie: hic sunt leones!

Pour la deuxième année consécutive, Promotion Santé Suisse vient de publier une étude sur le stress lié au travail en Suisse, illustrée par son Job Stress Index, qui témoigne du fait que la majorité de la population active dans ce pays est stressée ou épuisée par son propre travail. La perte de productivité liée à ce phénomène serait de quelque 5 milliards de francs par année selon cette étude: 3,2 milliards de francs seraient dus aux problèmes de santé de cette population alors que les coûts de leur absence du travail totaliseraient 1,8 milliard de francs par année.

Indépendamment de l’estimation chiffrée de ce phénomène, il y a une question de société à se poser individuellement et collectivement: quel type de société voulons-nous avoir, en Suisse, compte tenu du fait que l’économie nationale a atteint un niveau de développement très élevé à en juger par l’ensemble des indicateurs utilisés pour apprécier le degré de sa «compétitivité» au plan global?

En clair, il faut déterminer si le régime de croissance économique ainsi que la stratégie de politique économique actuels sont viables à terme – c’est-à-dire qu’ils contribuent à renforcer la résilience de notre système économique face à des chocs, de toute sorte, qui peuvent se produire, et se produisent en fait, de temps en temps pour des raisons multiples.

Visiblement, la robustesse de la croissance économique et du système sous-jacent ne peut pas être mesurée uniquement avec des grandeurs économiques ou financières. Il faut considérer également les éléments socio-démographiques dont ceux intégrés dans le Job Stress Index. Le résultat dégagé au plan systémique montre alors que la Suisse est loin d’avoir développé «le» modèle à suivre pour assurer la viabilité de son système économique. Il serait bon alors de prendre une pause (même si cela risque de limiter l’augmentation de la productivité à court terme) afin de réfléchir au sens et à la finalité du régime économique actuel: il apparaîtra ainsi qu’il faut abandonner la vision de l’homo oeconomicus, focalisée sur l’argent comme mobile de toute activité humaine, pour la remplacer par celle, plus omnisciente et véritablement systémique, de l’homo sociologicus, soucieux du bien commun et du bien-être général, qui dépassent de loin la dimension économique de ces phénomènes.

Si ce changement de paradigme paraît tout à fait utopique, c’est parce que les «sciences économiques» contemporaines sont considérées à l’instar d’une science exacte, fondée sur des modèles mathématiques, au lieu d’être traitées conformément à leur propre nature, qui est celle d’une science sociale et morale. Le stress dont souffre une large partie de la population active, en Suisse comme ailleurs, relève finalement de cette dénaturation de l’analyse économique par la pensée dominante.

Il ne suffira donc pas de rééquilibrer les ressources et les contraintes des personnes qui travaillent, pour réduire leur stress et épuisement – contrairement aux dires de l’étude mentionnée plus haut. Il faut en fait repenser notre système économique pour amener celui-ci (à nouveau) à être un moyen de satisfaire les besoins humains plutôt qu’une fin en soi, justifiant l’exploitation de l’homme par l’homme et, de plus en plus, aussi par le capital financier dont la concentration augmente au fur et à mesure de l’écoulement du temps, réduisant ainsi de manière parallèle le degré de viabilité et de résilience de ce système à long terme. C’est donc uniquement une question de temps avant que ce système éclate. Il convient de se préparer en temps utile pour y remédier, afin d’éviter d’être tous stressés lorsque ce système se sera effondré par ses vices constitutifs, que désormais seuls les intégristes du marché refusent de reconnaître comme tels.

Sergio Rossi

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *