Nouvelle année, vieille pensée

Aujourd’hui commence la nouvelle année académique en Suisse. Pour les étudiant(e)s en sciences économiques cela ne coïncidera pas avec l’étude d’une école de pensée nouvelle, capable d’éradiquer les graves défauts conceptuels et méthodologiques de la pensée dominante en la matière, qui est à l’origine de la crise financière globale et systémique éclatée en 2008 et dont les conséquences négatives n’ont pas encore disparu pour une partie non-négligeable de la population mondiale.

Sept années exactes après la mise en faillite de Lehman Brothers aux États-Unis, le monde (académique) est encore victime d’une pensée à sens unique en économie, nourrie par des travaux toxiques pour notre société mais indispensables pour la carrière professionnelle de la large majorité des enseignants–chercheurs dans les Facultés d’économie du monde occidental.

Au vu de l’impuissance et de l’incapacité des pouvoirs politiques face à la dérive qui s’est installée dans lesdites Facultés après la «révolution» néolibérale des années 1970 – qui a fait progressivement table rase de toute pensée critique avec une stratégie parascientifique très efficace à en juger par la disparition du pluralisme dans l’analyse économique – il revient désormais à la seule communauté estudiantine la possibilité de réclamer avec insistance le rétablissement de la véritable pluralité des approches aux questions d’ordre économique à l’échelle nationale et à celle internationale.

En l’état, il existe des collectifs d’étudiant(e)s en sciences économiques actifs dans bien des pays pour rétablir les conditions nécessaires pour l’émancipation intellectuelle des nouvelles générations d’économistes. Aussi, y a-t-il encore une petite minorité d’enseignants–chercheurs en économie politique qui connaissent et utilisent l’histoire de la pensée économique dans leurs activités professionnelles, même si une partie d’entre eux a été expulsée des Facultés d’économie (ou n’a jamais pu y être intégrée) pour être placée dans d’autres Facultés dont le profil ou la réputation ne portent pas atteinte à la dictature des économistes néolibéraux sur les choix publics, permettant ainsi de satisfaire surtout des intérêts privés bien précis et désormais facilement identifiables par toute personne honnête au plan intellectuel.

La crise financière qui a suivi la mise en faillite de Lehman Brothers a peut-être surmonté sa période la plus difficile et virulente, mais la crise des «sciences économiques» que celle-là a révélée au grand public ne fait que s’aggraver en réalité, au fur et à mesure du départ à la retraite des enseignants–chercheurs qui connaissent et utilisent à bon escient l’histoire de la pensée économique, désormais remplacés la plupart du temps par «des idiots savants, érudits sur le plan technique, mais tout à fait ignorants des problèmes économiques réels» (Anne Krueger et al., 1991, pp. 1044-5, nous traduisons).

Référence

Krueger, A.O., K.J. Arrow, O.J. Blanchard, A.S. Blinder, C. Goldin, E.E. Leamer, R. Lucas, J. Panzar, R.G. Penner, T.P. Schultz, J.E. Stiglitz et L.H. Summers (1991), “Report of the Commission on graduate education in economics”, Journal of Economic Literature, vol. 29, n°3, pp. 1035-53.

Sergio Rossi

Sergio Rossi est professeur ordinaire à l’Université de Fribourg, où il dirige la Chaire de macroéconomie et d’économie monétaire, et Senior Research Associate à l’International Economic Policy Institute de la Laurentian University au Canada.

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