Le polar suisse et l’air du temps

Cette année, à Morges, Le Livre sur les quais, rendra hommage au polar suisse, qui a le vent en poupe en ce moment, avec de tout nouveaux auteurs (Quentin Mouron, Marc Voltenauer, Sébastien Meier…) qui débarquent avec succès dans le genre et on leur tient les pouces. Mais n’oublions pas qu’il y a depuis longtemps d’excellents auteurs de romans policiers dans notre pays, à commencer par Friedrich Dürrenmatt et son Commissaire Bärlach (Le Juge et son bourreau, Le Soupçon…) ou l’excellent Hansjörg Schneider et son Commissaire Hunkeler de la police de Bâle, le Wallender suisse, toujours pas traduit en français….

Et ce n’est pas grâce à une aide fédérale à la traduction, toujours assez incohérente, mais bien grâce aux éditions Le Promeneur, à Paris, qu’on peut lire ceux du pionnier du genre, le bernois Friedrich Glauser (1896-1938) et sa série de l’inspecteur Studer de la police de Berne, un policier à la Philip Marlowe (Bogart et son imper, à l’écran), le héros de Raymond Chandler, désabusé comme il se doit par toute la saleté qu’il découvre derrière les façades bourgeoises d’une Suisse bien trop discrète pour être honnête. Ce grand écrivain suisse, premier auteur de romans policiers en langue allemande, prête son nom, depuis 1987, à un célèbre prix littéraire récompensant le meilleur polar de l’aire germanophone.

Le crime, révélateur des sociétés

Glauser, pour écrire cette série, avait potassé les ancêtres de la science forensique, il connaissait la méthode de l’enquête judiciaire pour magistrats de l’autrichien Hans Gross (1893), et l’ouvrage sur les techniques d’exploitation des traces du crime du français Edmond Locard (1912), qu’il cite dans ses livres.

Il était aussi attentif aux faits divers, qui dévoilent toujours un pan de la réalité intime d’un pays. Il évoque notamment la fameuse et mystérieuse affaire Riedel-Guala (1926), où le Dr Riedel, un médecin de Langenthal, et « son amie Antoinette Guala » avaient été condamnés pour le meurtre de Mme Riedel, empoisonnée à l’arsenic. Un article du 10 juillet 1931 de la Feuille d’Avis de Neuchâtel revient sur les faits :

« L’affaire Riedel-Guala : Le premier jugement est cassé

(De notre correspondant de Berne)

Le docteur Morgenthaler et le professeur Claparède ont présenté le rapport psychologique. Après avoir étudié et analysé le caractère de Mme Riedel, les experts se demandent si elle était, par nature ou sous l’influence de circonstances consécutives à son mariage avec le docteur Riedel, portée au suicide. Un élément précieux est fourni par le journal de la défunte. À chaque page presque, on y trouve des pensées de désespoir, elle souhaite que la mort vienne la délivrer d’une existence qu’elle ne peut plus supporter, seul le sentiment du devoir envers son enfant lui redonne un peu de courage.

(…) Mais, disent-ils plus loin, beaucoup de constatations parlent contre le suicide : par exemple la carte et une lettre qu’elle envoya peu de jours avant sa mort et qui ne contiennent rien qui puisse annoncer un funeste projet. Son attitude envers son enfant aussi est à considérer. Il semble que dans ses derniers moments, alors que les forces faiblissent, elle aurait dû ne plus pouvoir cacher son jeu, en face de la fillette qu’elle aimait tant. Pourtant, on ne doit pas oublier, dit le rapport, à quel point Mme Riedel savait se posséder et avec quel entêtement elle savait garder en elle les sentiments refoulés.

Quant aux experts médicaux, ils avaient à étudier si le poison, en l’occurrence de l’arsenic, avait été absorbé en une ou plusieurs fois. Dans le premier cas, le suicide est probable, dans le second, on peut conclure plus facilement au crime.

Et ici encore, c’est le doute complet. Il y a des considérations pour et d’autres contre et les médecins concluent en disant que même la grande quantité d’arsenic trouvée dans le corps de Mme Riedel ne permet pas de trancher la question. »

L’air du temps passé…

Je relevais, dans mon article précédent, ce qui, au détour d’une phrase, revit soudain et, quelquefois, ramène à la surface, chez le lecteur, de multiples souvenirs liés à l’enfance, à la famille et à ce tissu d’une certaine réalité qu’on oublie et qui, d’un coup est rappelé dans toute sa densité.

Chez Friedrich Glauser, c’est toute une Suisse allemande populaire, tout un univers du temps passé que cet excellent écrivain a su capter, emprisonner même et qui fait le délice des lecteurs d’aujourd’hui, à la manière d’une madeleine de Proust.

L’Inspecteur Studer se déplace en moto de marque Zehnder.

Dans les cafés, on joue au Zuger, une variation du jass, en se racontant les dernières blagues du célèbre comique de cabaret Hegetschweiler, lié au fameux Cabaret Cornichon.

On y fume des cigarettes qu’on roule dans du papier Rizla, liée au papier de riz (au départ Riz La Croix, du nom du fabriquant français, puis raccourci en Riz La +, vite contracté en Rizla) ou alors des cigarillos Brissago, de l’usine tessinoise Fabbrica Tabacchi Brissago.

Sur les tables de nuit trainent des romans à l’eau de rose d’Hedwig Courths-Mahler (1867-1950), la Barbara Cartland allemande.

Dans les hôtels garnis miteux, les hommes feuillètent les aventures de John Kling, de la science-fiction allemande très populaire dans les années 30, publiée dans des revues de quatre sous (l’équivalent des Pulps américains et de leurs super-héros).

et l’air d’aujourd’hui

Et on y entend même les rengaines de l’époque, notamment le Brienzer Buurli :

Es git nit lustigers uf der Wält

Als so nes Brienzer Buurli…

Et ce qui est étonnant, c’est que ce ‘petit paysan de Brienz’ : (« Il n’y a pas plus marrant au monde que le petit paysan de Brienz »), que tout le monde chantait alors, vient d’être repris et modernisé il y a peu par le tout jeune groupe Trauffer, qui en a fait un tube cool et branché avec yodle et guitare électrique tonitruante. Comme quoi la culture suisse populaire existe et elle se porte plutôt bien, en tout cas en Suisse allemande où on est apparemment moins complexé… À quand une version rock ou techno d’Allons danser sous les ormeaux ?

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L’Opéra de chambre de Genève: le petit opéra qui en remontre aux grands

Là, tout n’est que musique, humour, jeu et volupté. Là, pas de ‘Don Giovanni’ revisité en mafieux de la Camorra avec Donna Anna nymphomane à la clé (de sol). Là pas de ‘Macbeth’ de Verdi replacé dans la Roumanie de Ceaușescu, ou de ‘Fidelio’ façon camp de concentration nazi parce que le metteur en scène pense qu’on n’est pas assez grand pour faire le parallèle tout seul.

Là, pas non plus de production importée de Slovaquie de l’Ouest dans une esthétique ‘âge d’or des galas Karsenty-Herbert’ avec chanteurs idoines, ni de spectacles musicaux créés à la va-vite pour un public qui est resté figé sur les opérettes de Francis Lopez (« tchicatchicatchi aïe aïe aïe »)

Fondé en 1966 par Robert Dunand, Sara Ventura et Thierry Vernet (le compagnon de voyage de Nicolas Bouvier a créé de nombreux décors pour ses productions), l’Opéra de chambre de Genève vient de fêter avec éclat, avec brio, avec maestria, avec vigueur et avec jeunesse son cinquantième anniversaire dans la Cour de l’Hôtel de Ville de Genève avec un Signor Bruschino d’anthologie.

De très bons chanteurs, un orchestre enjoué dirigé par le chef et claveciniste Franco Trinca, précis et facétieux à la fois, et une mise en scène primesautière et intelligente de Primo Antonio Petris qui a su parfaitement faire justice à cette musique extraordinaire, ces récitatifs dans la plus pure tradition de la comédie italienne, ces solos à variations, ces ensembles vocaux, cette virtuosité expressive dont Rossini est le spécialiste.

Tous les interprètes étaient absolument fabuleux, du Gaudenzio fantasque de Leonardo Galeazzi et du Bruschino-père loufoque de Michele Govi (de grands chanteurs rossiniens, et d’excellents comédiens), au gracieux Florville de Manuel Nuñez Camelino (un grand maigre, avec ce charme léger des tenorini rossiniens), à la Sofia faussement ingénue et merveilleusement gracieuse de Marion Grange, au Filiberto pince-sans-rire de Sacha Michon, et à la Marianna chaleureuse de Juliette de Barres Gardonne.

Petit, mais costaud

La mise en scène et la scénographie, étaient simples, parfaites, utiles, justes, pour cet opéra en un acte de la production vénitienne de Rossini (1813) : des cageots empilés autour de la scène faisaient office de bibliothèques, avec quelques livres par-ci par-là, et, devant, des mannequins en plastique noir, qui permettent de jouer sur certains quiproquos, un portrait de la reine d’Angleterre façon Andy Warhol, mais déstructuré, qu’on s’amuse à prendre à témoin, un jeu de scène ingénieux où les entrées et les sorties se font entre les cageots-bibliothèques.

Au centre, en fond de scène, un tableau noir qui, au début, est couvert de formules mathématiques faisait un parallèle amusant avec les calculs intéressés de chacun des personnages. Au fil de l’action, le tableau se couvrait de cœurs dessinés par les jeunes premiers Sofia et Florville quand ils se chantent leur amour. Plus tard, dans la scène où Sofia, la fausse ingénue, demandait qu’on lui explique ce qu’est le mariage, Gaudenzio lui chantait l’explication tout en esquissant maladroitement sur le tableau un garçon et une fille se regardant en coin…

Les récitatifs, dirigés par Franco Trinca au clavecin, étaient travaillés au cordeau, avec quelques gags en plus auxquels participaient les magnifiques musiciens de l’Orchestre de chambre de Genève qui, dès le début, dans l’ouverture pétillante de l’opéra, cognaient allègrement leurs archets sur les violons, une des multiples astuces musicales due à l’inventivité sans limite du grand Gioachino.

Tanti auguri a voi!

Je me souviens d’avoir rencontré Sara Ventura qui, avant l’actuel président Jean-Rémy Berthoud, a longtemps présidé l’Opéra de chambre de Genève et qui lui a imprimé cette intelligence et cette cohérence dans le choix du répertoire – des compositeurs connus ou moins connus dans leurs œuvres facétieuses – Lo sposo di tre e marito di nessuna de Cherubini, La finta semplice de Mozart, Il mondo della luna de Piccinni, Il Barbiere di Siviglia version Paisiello, Le serve rivali  de Traetta, I due baroni di Rocca Azzurra de Cimarosa et un long et magnifique etcétéra – dans cinquante ans de brillantes productions, avec des mises en scène simples et raffinées à la fois, qui font revivre des œuvres moins connues et remettent l’opéra sur les tréteaux.

On est loin des grandes machines, et encore plus loin de certaines lourdeurs prétentieuses des opéras institutionnels qui feraient bien d’en prendre de la graine, notamment pour ce qui est du choix du répertoire (combien de Tosca, combien de Norma, combien de Carmen ?), mais aussi en ce qui concerne la mise en scène : trop souvent les énormes moyens à disposition font passer l’opulence et la surenchère d’effets techniques avant l’intelligence de l’œuvre. On oublie trop qu’avec peu de choses on fait aussi des merveilles, et que le manque d’argent stimule l’ingéniosité et évite les redondances.

Un spectacle comme celui-là, c’est une bouffée de bonheur, qui vous réconcilie avec l’opéra et le théâtre et vous met de bonne humeur pour un bout de temps. Rien que pour cet effet thérapeutique, on souhaite une très très très longue vie au grand Opéra de chambre de Genève et à son équipe.

Signor Bruschino

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L’anglais, vraie première langue fédérale

L’anglais, vraie première langue fédérale

Dans le fond, on se demande bien pourquoi on se fatigue à apprendre l’allemand ou le français, voire, pour les plus zélés, l’italien ou le romanche, ces vieilles langues fédérales et nationales, avec des grammaires emmerdantes, des tas d’exceptions, aucune série télévisée universelle et pas de vedettes de la chanson qui porte des robes en viande ou de groupes qui cassent les meubles des chambres d’hôtels.

Laissons ça aux rares traducteurs littéraires qui sévissent encore dans nos contrées et exigeons des autorités un changement de la Constitution, pour qu’on puisse enfin scander en toute tranquillité « In The Swiss Franc We Trust », et parler la seule langue utilisée sur l’ensemble du territoire et dans tous les domaines.

Car enfin, franchement, est-ce qu’on a besoin du romanche pour passer à la Migros prendre un abonnement « Migros Budget » (le « Maxi One » ou le « Mini One », sans compter qu’on peut faire du « Self-Checkout » et même gagner quelque chose au « Mega Win » ?

Est-ce qu’on a besoin de l’italien pour s’acheter un « Galaxy S7 Edge (Rethink What A Phone Can Do) » ?

Est-ce qu’on a besoin du français pour aller au « Neuchâtel International Fantastic Film Festival : The Swiss Event For Fantastic Film, Asian Cinema & Digital Creation » ?

Let’s be matter of fact and down to earth, imposons l’anglais, qu’on puisse enfin acheter une voiture en ne s’humiliant pas au moment de parler au vendeur de la « Smart fortwo Brabus tailor made blackpearl » qui, à l’heure actuelle, et compte tenu des connaissances linguistiques de la majorité de la population, doit ressembler à quelque chose comme une « smart brabus thaïlor mad blackpéarle » (qui ne s’est jamais aventuré à demander le rayon des switcheurtes ne se rend pas compte de la honte).

C’est que ça devient urgent, surtout au moment de changer de téléphone, pardon de smartphone :

Chez Sunrise, dans la catégorie « Sunrise Freddom » on doit choisir entre le « Sunrise Freedom Start », avec des options « super max », « max », « relax » ou « classic », et dans la catégorie « Sunrise Home », on a différentes options qui vont de l’ « internet start », « internet Comfort », avec « phone start ou phone comfort » et « TV Start » ou « TV Comfort ». Sans compter l’option MTV Mobile Freedom (« max », « world », « swiss », « myfriends » et « start »).

Comme de son côté, Salt a mis son grain de sel dans l’affaire, vous serez également bien embarrassé – « pissed off », on peut le dire – au moment de devoir choisir entre le « Start » et le « World » en passant par le « Basic » ou le « Swiss », même si les « Unlimited Surf Roaming », et les « Unlimited Surf » peuvent apparaître tentants, au premier abord.

Et même si vous essayez, en désespoir de cause, de vous rabattre sur Swisscom, vous allez quand même être confronté à l’offre de la nouvelle « Internet-Box standard », qui nous propose « non seulement le meilleur WLAN possible, mais aussi une sécurité élevée… » et, côté télé, vous devrez choisir entre différentes offres qui vont de « Swisscom TV Air » avec fonction « Replay », « Multiroom » (« une expérience TV complète avec toutes les fonctions sur max. 5 TV-Box simultanément »), sans compter la, tenez-vous bien, « Ultra High Definition (UHD) », à ne pas confondre avec une vulgaire brique de lait UHT. Et il y a une grande nouveauté : le « Hot from the US ».

Vive le Swissglish.

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Littérature en Suisse : quatre langues, zéro traductions (ou presque)

Mais que se passe-t-il avec la traduction littéraire en Suisse ? Je demande ça parce que j’ai toujours pensé qu’un des grands avantages culturels de notre pays était d’avoir quatre langues, dont trois langues culturelles majeures, et qu’une de nos caractéristiques démocratiques et fédérales était de systématiquement tout traduire dans ces quatre langues pour des questions de compréhension et de cohésion nationale.

D’ailleurs, l’Office fédéral de la culture (OFC), cette subdivision du Département fédéral de l’Intérieur, a justement pour mandat d’ « œuvrer en faveur du maintien du plurilinguisme en Suisse » : « La promotion du plurilinguisme et de la compréhension entre les communautés linguistiques constitue un des piliers de la politique linguistique suisse. »

Pour ce qui est de la traduction littéraire, le même office, sur sa page web, précise encore que « la littérature suisse est confrontée à des enjeux complexes du fait de la cohabitation de langues et de traditions culturelles diverses. Essentiel à la cohésion nationale dans sa diversité, l’accès à ces différentes expressions joue un rôle de premier plan. Il faut donc soutenir cette diversité. »

Le Parlement, dans le nouveau ‘Message culture’ et la ‘période d’encouragement 2016-2020’ – j’aime bien cet ‘encouragement’ –, réaffirme que « le travail de coordination au niveau national doit être poursuivi et consolidé ».

De son côté, Pro Helvetia a pour mandat de promouvoir « les échanges culturels entre les régions linguistiques de Suisse » et de soutenir « des projets servant à la production et à la diffusion d’œuvres artistiques et contribuant aux échanges culturels entre les régions linguistiques de Suisse. »

Soutien à la traduction : toutes les langues sont bonnes

Quand on va à la page ‘soutiens’ de Pro Helvetia, on trouve effectivement des sommes allouées à la traduction d’auteur(e)s suisses : pour 2016, deux livres d’Agota Kristof sont traduits en slovaque (pour une somme globale de Frs 5000.-), un livre d’Anne Perrier en russe (Frs 2000.-), un livre d’Antoinette Rychner en polonais (Frs 1000.-), comme d’ailleurs un livre de Bastien Fournier (Frs 650.-). Pour ce qui est de 2015, j’ai recensé vingt trois soutiens à la traduction dans une des langues nationales (quelque fois pour des éditeurs français ou allemands…) et une douzaine de traductions vers l’estonien, le géorgien ou le polonais (Ramuz et Jaccottet, en particulier), mais aussi vers le grec, l’anglais ou l’espagnol.

Oui, mais en Suisse ?

Et puis on fait quelques petites recherches sur le Catalogue Virtuel Suisse (chvk.ch), qui regroupe un grand nombre de bibliothèques de toute la Suisse, et on fait des pointages. Ramuz, Chessex ou Anne Cunéo y sont présents, dans l’original et dans la traduction, en allemand et en italien, il fallait s’y attendre, et c’est bien la moindre.

Mais Jean-Louis Kuffer, et son Journal littéraire en plusieurs volumes, une référence pour la compréhension de la littérature dans nos régions ? Aucun livre traduit en allemand (alors que le Journal de Max Frisch est traduit en français, et superbement, en plus).

Janine Massard et ses bientôt quatorze magnifiques romans tout ce qu’il y a de plus suisses ? Un livre traduit, en allemand seulement (Trois Mariages – Drei Hochzeiten). Pourquoi celui-là et pas un ou des autres, mystère. Mais L’Héritage allemand a été traduit en russe.

Jean-Michel Olivier, Prix Interallié pour L’Amour nègre ? Introuvable en allemand, mais il est traduit en espagnol.

J’en passe, et des tonnes.

J’avais bien envie de demander au Wallender suisse, le Commissaire Hunkeler de la Police de Bâle de faire une enquête, mais il ne parle que l’allemand et juste un peu d’italien : aucun de ses neufs polars, de passionnantes études sociologiques de la Suisse contemporaine dues à la plume de Hansjörg Schneider, n’a été traduit en français alors que le polar suisse est à l’honneur au Livre sur les quais de cette année, et que tous ont été des bestsellers en Suisse allemande et dans les pays germaniques.

L’éternel retour du rêve

C’est là où, à nouveau, on rêverait d’un vrai Département fédéral de la cultureavec une vraie politique culturelle ‘proactive’, pour utiliser un terme jargonneux très en vogue en ce moment, qui regrouperait ce qui, aujourd’hui, est divisé en deux organismes qui font ce qu’ils peuvent, mais n’arrivent pas à soutenir de manière cohérente ces « projets servant à la production et à la diffusion d’œuvres artistiques et contribuant aux échanges culturels entre les régions linguistiques de Suisse. »

On nous répond, en jargonnant : il y a de l’argent, nous avons mis en place des « mécanismes de financement ». Mais ça ne fonctionne que pour autant qu’un éditeur suisse, par exemple, 1) lise 2) lise d’autres langues fédérales que la sienne 3) veuille bien s’intéresser à publier une œuvre d’une autre région linguistique 4) ou qu’un traducteur le propose à un éditeur, qui 5) fera sa demande de soutien en bonne et due forme – on comprend mieux pourquoi ça bloque et pourquoi, à l’heure actuelle, la littérature suisse d’expression française, en particulier, n’est pas lue en Suisse allemande.

Yaka

C’est là où il faudrait une politique de traduction systématique, organiser un panel de lecteurs choisis (professeurs, libraires, écrivains, particuliers) dans chaque région linguistique qui signaleraient ce qu’ils trouveraient intéressant de traduire dans les autres langues nationales.

Et puis, pourquoi ne pas créer une vraie structure éditoriale, appelons-la Passages, tiens, comme le magazine de Pro Helvetia, qui serait chargée, chaque année, de faire traduire et de publier un certains nombres de livres de chaque région.

Qu’on puisse enfin se lire parmi, histoire de mieux se comprendre.

Ou pas.

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À quand un vrai Département fédéral de la culture suisse ?

En Suisse, dès qu’on s’intéresse à la culture officielle, on a parfois la forte tentation de sortir son arme de service, obligeamment fournie par les autorités, par exemple quand Pro Helvetia, dans son magazine Passages sur les cultures numériques (Art et Culture numériques, 2014) décrit les stars suisses de la mouvance remix en ces termes :

« …Thomas Hirschhorn ou Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger (…) travaillent avec de grands assemblages ouverts de matériaux hétérogènes d’origines très diverses, à partir desquels ils développent des systèmes de classification leur permettant d’établir au moins certains liens conceptuels temporaires. Tous deux recourent fréquemment à des éléments visuels forts – du ruban adhésif brun chez Hirschhorn, de l’acide urinaire cristallisé chez Steiner & Lenzlinger – pour entrelacer les divers matériaux et tisser un nouveau tout. (…) Tous deux créent donc des moments de présence, de densification et de concentration sur fond de profusion débordante de fragments culturels, qui se font concurrence, sont chaotiques dans leur somme et englobent aujourd’hui des processus biologiques. »

Pour Thomas Hirschhorn (j’ai parcouru une de ses œuvres au pavillon suisse de la Biennale de Venise), je traduis : des centaines de canettes vides reliées entre elles par des bouts de scotch brun. Malgré la chaleur torride, le visiteur, à qui on interdisait d’amener sa propre canette, même avec un bout de scotch brun, histoire de ne pas mélanger les courants artistiques, se demandait, toujours avide de détails sur le processus créatif, si l’artiste travaille avec des collaborateurs ou s’il les a vidées tout seul, ses canettes.

Notez qu’à une autre Biennale de Venise, toujours dans le pavillon suisse, et toujours sous l’égide de Pro Helvetia, j’avais visité pendant au moins une minute montre en main ‘You they they I you’ (non, l’anglais n’est toujours pas une langue nationale), une installation de Vincent Carron, un grand serpent en fer forgé qui sinuait dans tout le pavillon vide, avec vélomoteur Ciao dans une salle et deux trois trucs disparates qui se couraient après.

Je n’avais pas tout à fait saisi que « riche en pronoms personnels, le titre de l’œuvre – ‘You they they I you’  – rappelle lui-même les sinuosités que le serpent décrit dans les salles d’exposition tout en renvoyant au rapport en œuvre, spectateur, auteur et espace. Il s’agit aussi d’une forme d’appropriation puisque l’œuvre s’inscrit comme la réinterprétation d’une grille couvrant la fenêtre d’un immeuble de Zurich datant du début du XXe siècle et qui abrite un poste de police. »

Le Ciao ? « Par le biais de cet objet, Carron se heurte à tous les problèmes liés à un processus de restauration. Jusqu’à quel point faut-il chercher l’original ? Jusqu’où peut-on ou doit-on aller ? Le résultat s’approche de ce que l’on pourrait définir comme un ready-made modifié, mais il est surtout un hommage à une culture industrielle en voie de disparition dans l’Europe d’aujourd’hui. » (Giovanni Carmine, Commissaire du pavillon suisse 2013).

On ne devrait pas demander, ce n’est pas poli, mais quand même : combien tout ça a-t-il coûté exactement ? Avec ou sans cannettes ? Et le vélomoteur Ciao fait-il partie de la collection particulière de ready-mades modifiés de l’artiste ?

Où notre héros s’explique sur un titre de blog qui se veut parlant et original, certes, mais qui reste pour le moins ambigu.

On comprendra dès lors que, décidé à parler coûte que coûte de culture suisse, et même de cultures suisses au pluriel dans le blog que me propose aimablement le quotidien Le Temps, j’aie décidé de l’intituler IdioCHyncrasies, non sans une grande hésitation sur la position du CH dans le mot.

C’est qu’il existe un décalage abyssal entre une certaine culture officielle, jargonneuse, soutenue et mise en avant par les deux mamelles de la culture suisse – l’Office fédéral de la culture et Pro Helvetia –, et une culture suisse foisonnante et moins cérébrale qui me touche et m’intéresse beaucoup plus.

Les deux organismes culturels officiels n’y peuvent pas grand-chose, d’ailleurs. L’Office fédéral de la culture, une subdivision du Département fédéral de l’Intérieur, s’occupe de la législation sur la culture, de la gestion du patrimoine, de la politique linguistique, de l’aide au cinéma et des relations culturelles à l’étranger, tandis que Pro Helvetia est une fondation de droit publique indépendante de la Confédération (mais financée par elle…) et doit « promouvoir les activités culturelles d’intérêt national », les tas de canettes à scotch brun de Thomas Hirschhorn et le serpent à vélomoteur de Vincent Carron, par exemple.

Tant l’un que l’autre ont les mains liées, des budgets constamment rabotés et des cahiers des charges annuels très stricts, sans aucune réelle indépendance face à un gouvernement, à des politiciens et à des trésoriers plus connus pour leur gestionnite aigüe que pour leur passion pour l’art.

Dans ces conditions, et dans ce partage des tâches peu clair – l’Office fédéral de la culture gère les « relations culturelles à l’étranger », mais les tournées à l’étranger, les centres culturels suisses de Paris, Rome, New York et les « antennes suisses », sont prises en charge par Pro Helvetia –, on comprend que les décideurs culturels se raccrochent au moindre concept bien présenté : ce qui est peu clair voire incompréhensible a le mérite d’être potentiellement génial et se prête particulièrement bien aux tartines jargonneuses, celles-ci justifiant par contrecoup le rôle des médiateurs culturels. Le cahier des charges est rempli, le budget est dépensé et le serpent de Vincent Carron se mord la queue, en somme.

Cher Conseil fédéral : « Coup de sac ! »

La culture, ce n’est pas seulement la promotion des artistes et de leurs œuvres, c’est aussi un facteur-clé dans l’évolution de nos sociétés : les grands mouvements de population se multiplient dans le monde, avec tous les problèmes liés à l’intégration. Or la culture a un rôle primordial dans le sentiment d’appartenance à une communauté, la France et l’Italie l’ont bien compris. Et nous ?

« I have a dream », comme disait l’autre : pour faire le ménage, pour renouer avec le vieux rêve des Zofingiens de 1848, et pour mettre en avant une culture nationale dynamique, qui, au-delà des clivages linguistiques, existe depuis longtemps – un gros héritage protestant, une forte influence germanique, une grande richesse linguistique, de nouvelles générations sans complexes, connectées et ouvertes sur le monde, une immigration enrichissante, si, si –, pourquoi ne repartirait-on pas à zéro avec la création, enfin, d’un vrai Ministère, un vrai Département fédéral rien que pour la culture, histoire de promouvoir une image d’une Suisse du XXIe siècle, riche, multiple et fière de ses contrastes et de ses contradictions ?

 

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Illustration: Vincent Carron, ‘You they they I you’, Biennale de Venise, Pavillon suisse, 2013.