On exige du people

« Ah, l’été, les grandes chaleurs, les glaces à la pistache, la plage, les lectures de plage » me disais-je en feuilletant avec un rien de honte et beaucoup de plaisir ma moisson de journaux people, entre deux délicieuses lectures italiennes (l’amusant Al Paradiso è meglio credere, de Giacomo Poretti, le fabuleux L’amore molesto d’Elena Ferrante) et quelques mots croisés, histoire de faire un peu de sport.

Le Voici français faisait sa une sur les amours de Sophie Marceau, seins à l’air sous son chapeau de paille, et de son cuisinier, très en formes du côté de Naples : « En six mois, leur histoire d’amour est devenue de plus en plus fusionnelle… », « Sur la côte amalfitaine, ils se sont laissés tenter par une charmante trattoria… », « Ils ont jeté l’ancre au large de Capri où la mer est réputée la plus belle… » (non, Capri ce n’est pas fini). Pour équilibrer, on évoquait aussi le militantisme de Beyoncé et Jay-Z (« En famille sur la French Riviera ») qui ont fait une courageuse virée à Nice par solidarité pour les victimes de la Promenade des Englishs.

Le Chi italien s’étendait longuement sur des animateurs télé et des participants de realities qui s’étendaient eux-mêmes sur d’autres congénères, mais évoquait aussi Al Bano et Romina Power, toujours aussi présents dans le PAI (Paysage Audiovisuel Italien), Al Bano étant régulièrement invité dans les émissions de variétoches nostalgiques et Romina Power se lançant dans une nouvelle carrière de psychanalyste télévisuelle à la Henri Chapier et à la Marc-Olivier Fogiel.

Quant au très glamour ¡ Hola ! espagnol, à part ses pages habituelles sur la famille royale espagnole – les coiffures et les toilettes de doña Letizia, les vacances de la branche aînée à Majorque, les vacances de la branche cadette du côté du pays basque français – , il s’arrêtait longuement sur le séjour indonésien idyllique (dans une île exclusive pour super VIPs mais qui reçoit aussi des photographes) du grand écrivain péruvo-espagnol Mario Vargas Llosa, membre de l’Academia Real Española, anobli par le roi et dernière victime en date d’Isabel Preysler, la serial high society lover, sublime sexagénaire eurasienne (la Catherine Deneuve espagnole pour ce qui est de l’élégance) qui, entre autre, compte dans ses victimes et ex-maris rien moins que Julio Iglesias (le petit Enrique est leur fils) et Miguel Boyer, l’ancien ministre espagnol de l’Économie.

ET NOUS ALORS ?

De fil en aiguille, je me suis dit qu’en Suisse on n’est vraiment pas gâtés question magazine people, entre autre à cause d’un lourd surmoi protestant qui prône la discrétion et la modestie. Pourtant, le secret bancaire est aujourd’hui éventé, et ne parlons pas de la modestie (les pendulaires forcés d’écouter toute l’année les fières annonces plurilingues des Chemins de fer fédéraux et les prouesses intimes des autres pendulaires en savent quelque chose).

Le Blickre ? Trop suisse allemand, côté goût et couleur, un vrai Farbegraben.

L’Illustré ? C’est notre Paris Match à nous, d’accord. Mais les unes moyennement tapageuses, le toc des photos, le mou des mots ? On reste sur sa faim.

Le Matin ? Trop orange. Et en plus on vous fourgue, pour donner le change 1) des grosses photos et de petites infos trash au début pour faire plus reportage choc et 2) une édition dominicale au contenu rédactionnel d’excellent niveau, avec des pages de psychanalyse, c’est dire.

20 Minutes ? Trop gratuit, dans tous les sens du terme. Et personnellement, je l’appellerais 5 minutes, une fois les petits ragots et les mots fléchés terminés, on s’ennuie.

‘GRÜEZI’, LE FUTUR MAGAZINE PEOPLE 100% HELVÈTE

C’est pourquoi, en ces temps de rachats et de restructurations douloureuses des médias suisses, qui peinent à la tâche et ne s’adaptent pas assez vite à la nouvelle donne de l’économie de partage, je propose la création de Grüezi !, un vrai magazine people de proximité, certifié arbalète, 100% suisse, en quatre langues, qui fomenterait de manière plaisante cet esprit national dont on aurait bien besoin en ces temps de méfiance interrégionale et intercantonale.

Ça permettrait aussi, par la même occasion, de renflouer le secteur – pensons, comme pour le football, aux rentrées publicitaires, aux placements de produits et aux fructueux partenariats envisageables avec la Radio Télévision Suisse, les émissions télévisées pouvant répondre aux unes scandaleuses des magazines et le tout être commentés via les différents médiaux sociaux – et de fournir du travail à de nombreuses catégories socioprofessionnelles en plein marasme (pigistes, journalistes, documentalistes, secrétaires de rédaction, animateurs, couturiers, designers, parfumeurs, relookeurs, coiffeurs, maquilleurs, photographes, diététiciens, astrologues, médiums…).

LE PEOPLE SUISSE GAGNE À ÊTRE CONNU

Ce ne sont ni les people ni les sujets qui manquent. On pourrait faire des reportages  photos sur la propriété de Christoph Blocher à Herrliberg (« Silvia Blocher Kaiser, toujours élégante et discrète, nous reçoit dans son vaste salon harmonieusement décoré par les Albert Anker et les Ferdinand Hodler de la collection de son mari. Au fond à droite, en uniformes, la cuisinière et les domestiques attendant les indications de la maîtresse de maison », sur la villa de Roger Federer dans le canton de Schwytz, de l’autre côté du lac de Zurich (« le champion a retrouvé son havre de paix, où il se ressource avec ses jumelles avant de reprendre la balle »), sur le Tessin d’Ornella Muti (« J’ai un faible pour la pancetta, et maintenant je peux me le permettre »).

On pourrait faire connaître d’autres facettes de nos grand-e-s politicien-nes (« Micheline Calmy-Rey et les talons : une grande histoire d’amour », « Ueli Maurer : che suis téchà pilinke hoch Deutsch-Schwitzertütsch, et che fiens de me mettre au vrançais il y a guinze ans», « Fathi Derder : le fringant et très médiatisé politicien nous livre ses trucs pour concilier vie familiale et vie politique», « Oscar Freysinger : ses astuces queue de cheval. » )

Et rien n’empêcherait d’y glisser du contenu à haute teneur intellectuelle (j’ai encore en mémoire les délicieuses chroniques littéraires de Frédéric Beigbeder dans Voici, c’était le bon temps), par exemple un Grüezi titrant en une: « Les auteurs de polars suisses sont-ils tous gays ? », ou alors une enquête sur la Suisse francophone et la littérature française (« Non, Arlette Zola n’a aucun lien de parenté avec l’auteur de L’Assommoir »), ou encore un scoop sur Janine Massard et Jean-Michel Olivier (« La plus suissesse de nos romancières suisses photographiée en compagnie du plus parisien de nos auteurs. Lignes de coeur ? ») ou un spécial « Roland Jaccard et les jeunettes : quel est son secret ? », voire une série sur les écrivains suisses et les bêtes : « Jean-Louis Kuffer évoque son fidèle compagnon Snoopy, dont tous ses écrits portent la patte : ‘Il a le nez pour flairer les bons sujets’ », « Patrick Juvet : Rappelle-toi minette est en partie autobiographique » ou encore : « Jacques Chessex et les chattes : plutôt siamoises ou plutôt angora ? ».

Au travail, les enfants, qu’on ait un peu de lecture l’été prochain.

2016 People

A la recherche du banc perdu.

J’ai déjà parlé de l’absence totale de bancs à la gare de Genève, qui fait que si on doit absolument s’asseoir, il faut sortir de la gare pour éventuellement trouver une rare place assise sur un des rares bancs de l’arrêt de tram.

Vous ne le remarquez peut-être pas encore, mais ce banc de bois souvent vert et vernis où vous vous êtes délicieusement assoupi à l’ombre un jour d’été caniculaire, où vous avez rêvassé des heures en pensant avec volupté à tout ce que vous deviez encore faire et que vous n’étiez pas en train de faire, où vous avez dragué tant de fois, d’où vous avez pu observer, peut-être avec une certaine envie, les amours pigeonnières, et bien ce banc est en voie de disparition.

Pourtant Brassens le dit très clairement: ‘Les gens qui voient de travers/Pensent que les bancs verts/Qu’on voit sur les trottoirs/Sont faits pour les impotents/Ou les ventripotents/Mais c’est une absurdité/Car à la vérité/Ils sont là c’est notoire/Pour accueillir quelque temps/Les amours débutants‘… Ne nous étonnons pas si la balance des naissances accuse un dangereux déficit, en particulier dans notre pays.

C’est qu’il y a un processus généralisé de disparation du banc simple et confortable et un processus généralisé de remplacement des survivants par le banc design, pratique et moins cher à l’entretien, en métal, voire en béton, incommode, coupé par des accoudoirs pour être sûr qu’on ne va pas s’en servir comme couchette (très tendance en ce moment d’appauvrissement général).

Alors je fais un appel, et j’espère que MM. Blocher et Freysinger, toujours aux avant-postes quand il s’agit de venir au secours de la patrie, se joindront à ce cri de désespoir d’un utilisateur créatif du banc public: rendez-les nous!

Car ne nous y trompons pas: le banc public est un symbole majeur de la vie en société et de la tolérance, qui permet à chacun, pauvre ou riche, abstinent ou ivrogne, bourgeois ou vagabond, travailleur ou paresseux, de poser ses fesses stressées sur un objet partagé par tous les citoyens.

Et si on considère que le problème c’est que les pauvres ont tendances à les squatter, eh bien au lieu de les supprimer, rajoutez-en un maximum, comme ça il y en aura pour tout le monde.

Signé: un rêvasseur impénitent et frustré.

Zandvoort aan Strand 02

Mais que sont nos gares devenues ?

C’était l’âge d’or du train suisse, à partir de 1902, date de création des Chemins de Fer Fédéraux (CFF) par la nationalisation de plusieurs compagnies privées. Les gares de cartes postales se construisaient partout et étaient à la fois des temples orgueilleux à la modernité et des invitations au tourisme, en Suisse et à l’étranger, avec leurs vastes halls majestueux avec leurs beaux bancs de bois, leur grande horloge bien en vue, leur buffet première et deuxième classe, et leurs grandes fresques dépeignant les paysages spectaculaires du pays…

Les temps ont changé, les pendulaires, c’est-à-dire les consommateurs, se sont multipliés, et l’appât du gain à fait le reste : dans toutes les villes du pays, sous le concept de RailCity, chaque mètre carré est rentabilisé au maximum, tout est loué à prix d’or aux enseignes qui font de faramineuses affaires en jouant notamment sur la possibilité de vendre leur marchandise 365 jours par an du petit matin jusqu’à la nuit, ces petits territoires fédéraux échappant aux lois communales bien plus strictes en la matière.

Genève

La gare de Genève, dont le magnifique hall central, dû à l’architecte Julien Flegenheimer, date de 1929 ? Aujourd’hui, elle est faite pour que le passant y passe, et rapidement, si possible. Et mieux vaut ne pas faire un malaise. Ni avoir les jambes lourdes. Ni devoir attendre un train qui a du retard (et Dieu sait si les trains ont constamment du retard). D’abord parce qu’il n’y a que des couloirs. Ensuite parce qu’il n’y a que des vitrines. Et enfin, parce qu’il n’y a aucun banc. C’est une sorte d’hybride entre le tunnel sous-terrain et le centre commercial. C’est fait pour circuler. Et il n’y a pas à dire : ça circule. Les jours de bise ou de froid, ça circule d’autant plus vite que l’air aussi y circule et que ce n’est pas chauffé. Une sorte de chambre froide en hiver, et une sorte de serre tropicale en été (notamment la consigne automatisée, où les valises et les usagers mijotent dans du 40 degrés minimum).

Lausanne

La gare de Lausanne, terminée en 1916 par le bureau d’architectes Monod & Laverrière et Taillens & Dubois ? Il parait qu’un nouveau projet est en train de s’élaborer pour l’aménager encore une fois et on craint le pire, vu l’état actuel du énième aménagement passé : passage piéton menant au hall central complètement inadapté – les pendulaires traversent coûte que coûte, au vert comme au rouge, pour arriver à l’heure le matin et ne pas rater leur train le soir – signalétique incompréhensible, cohue indescriptible dans les passages sous voies aux heures de pointe, éclairage déficient, et commerces qui hésitent entre le marché agricole et la cabane à saucisse de fête foraine, sans compter le grand hall, qui, régulièrement, se la joue bazar ou souk (mais, miracle ! un des longs bancs en bois a survécu). Et ne parlons pas du Buffet 1ère classe, fermé depuis un bon moment, et tant pis pour ses spectaculaires panneaux peints.

Bâle, Zurich, Berne

De l’ancienne gare de Bâle, conçue par les architectes Faesch et La Roche en 1907, avec ses magnifiques fresques dans le hall central (Gstaad, la Jungfrau, le Matterhorn…), il ne reste plus rien du grand espace prévu au départ : tout a été saucissonné pour créer des passerelles menant aux quais et pour y caser tous les types de commerces possibles et imaginables.

L’actuelle gare de Zurich est née en même temps que l’entité des CFF, dans un style néo-renaissance convenant parfaitement à la vocation affairiste de la ville d’Alfred Escher, pionnier du développement ferroviaire, un de ces condottieri qui ont fait l’orgueil du pays, dont la statue trône fièrement sur une des places entourant la gare – mais la gare, et son hall plein de ‘Food trucks’ divers, n’est plus que la partie émergée d’un vaste iceberg aussi glacé que commercial…

Quant à celle de Berne, la Ville fédérale, elle a une esthétique de garage à niveaux multiples, et le mieux qu’on puisse en dire – et le pire aussi – c’est qu’avec son sol en matière synthétique noire, particulièrement adéquat pour les valises à roulettes qui n’ont jamais été aussi sonores, elle est facile à entretenir, un tuyau d’arrosage et le tour est joué. Une sorte d’étable hygiénique, en somme, pour un bétail humain bien canalisé.

Et le patrimoine, alors ?

Bien sûr, les gares doivent être aménagées pour s’adapter à l’évolution démographique, sociologique et économique du pays. Mais n’était-il pas possible de tenir compte aussi de la valeur historique, esthétique et patrimoniale de ces endroits magnifiques, dans un pays où le chemin de fer est resté le symbole d’une lutte contre la géographie, d’une conquête et d’une réussite technique et humaine extraordinaires ?

Quel gâchis ! C’est ce qu’on se dit en regardant ces glorieux vestiges d’un temps pas si lointain, ces vastes coquilles vides aux façades grandioses et nettoyées, mais aux couloirs interminables et sales et aux intérieurs hideux conçus pour acheter, pour circuler, pas pour s’arrêter, et encore moins pour s’asseoir et rêvasser.

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Le polar suisse et l’air du temps

Cette année, à Morges, Le Livre sur les quais, rendra hommage au polar suisse, qui a le vent en poupe en ce moment, avec de tout nouveaux auteurs (Quentin Mouron, Marc Voltenauer, Sébastien Meier…) qui débarquent avec succès dans le genre et on leur tient les pouces. Mais n’oublions pas qu’il y a depuis longtemps d’excellents auteurs de romans policiers dans notre pays, à commencer par Friedrich Dürrenmatt et son Commissaire Bärlach (Le Juge et son bourreau, Le Soupçon…) ou l’excellent Hansjörg Schneider et son Commissaire Hunkeler de la police de Bâle, le Wallender suisse, toujours pas traduit en français….

Et ce n’est pas grâce à une aide fédérale à la traduction, toujours assez incohérente, mais bien grâce aux éditions Le Promeneur, à Paris, qu’on peut lire ceux du pionnier du genre, le bernois Friedrich Glauser (1896-1938) et sa série de l’inspecteur Studer de la police de Berne, un policier à la Philip Marlowe (Bogart et son imper, à l’écran), le héros de Raymond Chandler, désabusé comme il se doit par toute la saleté qu’il découvre derrière les façades bourgeoises d’une Suisse bien trop discrète pour être honnête. Ce grand écrivain suisse, premier auteur de romans policiers en langue allemande, prête son nom, depuis 1987, à un célèbre prix littéraire récompensant le meilleur polar de l’aire germanophone.

Le crime, révélateur des sociétés

Glauser, pour écrire cette série, avait potassé les ancêtres de la science forensique, il connaissait la méthode de l’enquête judiciaire pour magistrats de l’autrichien Hans Gross (1893), et l’ouvrage sur les techniques d’exploitation des traces du crime du français Edmond Locard (1912), qu’il cite dans ses livres.

Il était aussi attentif aux faits divers, qui dévoilent toujours un pan de la réalité intime d’un pays. Il évoque notamment la fameuse et mystérieuse affaire Riedel-Guala (1926), où le Dr Riedel, un médecin de Langenthal, et « son amie Antoinette Guala » avaient été condamnés pour le meurtre de Mme Riedel, empoisonnée à l’arsenic. Un article du 10 juillet 1931 de la Feuille d’Avis de Neuchâtel revient sur les faits :

« L’affaire Riedel-Guala : Le premier jugement est cassé

(De notre correspondant de Berne)

Le docteur Morgenthaler et le professeur Claparède ont présenté le rapport psychologique. Après avoir étudié et analysé le caractère de Mme Riedel, les experts se demandent si elle était, par nature ou sous l’influence de circonstances consécutives à son mariage avec le docteur Riedel, portée au suicide. Un élément précieux est fourni par le journal de la défunte. À chaque page presque, on y trouve des pensées de désespoir, elle souhaite que la mort vienne la délivrer d’une existence qu’elle ne peut plus supporter, seul le sentiment du devoir envers son enfant lui redonne un peu de courage.

(…) Mais, disent-ils plus loin, beaucoup de constatations parlent contre le suicide : par exemple la carte et une lettre qu’elle envoya peu de jours avant sa mort et qui ne contiennent rien qui puisse annoncer un funeste projet. Son attitude envers son enfant aussi est à considérer. Il semble que dans ses derniers moments, alors que les forces faiblissent, elle aurait dû ne plus pouvoir cacher son jeu, en face de la fillette qu’elle aimait tant. Pourtant, on ne doit pas oublier, dit le rapport, à quel point Mme Riedel savait se posséder et avec quel entêtement elle savait garder en elle les sentiments refoulés.

Quant aux experts médicaux, ils avaient à étudier si le poison, en l’occurrence de l’arsenic, avait été absorbé en une ou plusieurs fois. Dans le premier cas, le suicide est probable, dans le second, on peut conclure plus facilement au crime.

Et ici encore, c’est le doute complet. Il y a des considérations pour et d’autres contre et les médecins concluent en disant que même la grande quantité d’arsenic trouvée dans le corps de Mme Riedel ne permet pas de trancher la question. »

L’air du temps passé…

Je relevais, dans mon article précédent, ce qui, au détour d’une phrase, revit soudain et, quelquefois, ramène à la surface, chez le lecteur, de multiples souvenirs liés à l’enfance, à la famille et à ce tissu d’une certaine réalité qu’on oublie et qui, d’un coup est rappelé dans toute sa densité.

Chez Friedrich Glauser, c’est toute une Suisse allemande populaire, tout un univers du temps passé que cet excellent écrivain a su capter, emprisonner même et qui fait le délice des lecteurs d’aujourd’hui, à la manière d’une madeleine de Proust.

L’Inspecteur Studer se déplace en moto de marque Zehnder.

Dans les cafés, on joue au Zuger, une variation du jass, en se racontant les dernières blagues du célèbre comique de cabaret Hegetschweiler, lié au fameux Cabaret Cornichon.

On y fume des cigarettes qu’on roule dans du papier Rizla, liée au papier de riz (au départ Riz La Croix, du nom du fabriquant français, puis raccourci en Riz La +, vite contracté en Rizla) ou alors des cigarillos Brissago, de l’usine tessinoise Fabbrica Tabacchi Brissago.

Sur les tables de nuit trainent des romans à l’eau de rose d’Hedwig Courths-Mahler (1867-1950), la Barbara Cartland allemande.

Dans les hôtels garnis miteux, les hommes feuillètent les aventures de John Kling, de la science-fiction allemande très populaire dans les années 30, publiée dans des revues de quatre sous (l’équivalent des Pulps américains et de leurs super-héros).

et l’air d’aujourd’hui

Et on y entend même les rengaines de l’époque, notamment le Brienzer Buurli :

Es git nit lustigers uf der Wält

Als so nes Brienzer Buurli…

Et ce qui est étonnant, c’est que ce ‘petit paysan de Brienz’ : (« Il n’y a pas plus marrant au monde que le petit paysan de Brienz »), que tout le monde chantait alors, vient d’être repris et modernisé il y a peu par le tout jeune groupe Trauffer, qui en a fait un tube cool et branché avec yodle et guitare électrique tonitruante. Comme quoi la culture suisse populaire existe et elle se porte plutôt bien, en tout cas en Suisse allemande où on est apparemment moins complexé… À quand une version rock ou techno d’Allons danser sous les ormeaux ?

 glauser

Ramuz, les bonniches, les pipes, les chiens, les femmes (dans cet ordre)

C’est Jean-Louis Kuffer qui rapporte, dans son magnifique et indispensable journal littéraire (L’Échappée libre, Chemin de traverse, Les Riches Heures, Les Passions partagées, L’Ambassade du Papillon…), le jugement de Dimitrijevic, le fondateur des éditions L’Âge d’Homme : il trouvait que la Suisse était totalement absente des livres des auteurs suisses, une opinion qu’on pourrait facilement appliquer à une partie de la production littéraire actuelle, qui a tendance, comme partout ailleurs, à s’américaniser dans sa thématique, dans sa conception, dans son écriture, même et, souvent, à placer son action dans des Amériques plus branchées…

Or cette réalité suisse, c’est parfois au détour d’une phrase qu’elle apparait soudain, des informations qui pour les auteurs font partie des choses courantes, anodines, qu’ils écrivent pour être précis dans une description romanesque ou pour raconter leurs peines ou leurs difficultés matérielles dans leur Correspondance ou leur Journal – et c’est comme une madeleine de Proust, le rappel d’une Suisse passée dans ce qu’elle avait de plus quotidien, de plus banal, de plus normal, d’une réalité qui a disparu et qu’on comprend dans ses moindres détails, d’un tissu de toutes ces petites choses qui constituent le quotidien vécu et senti, une Suisse ordinaire et extraordinaire qu’on perçoit soudain de manière intime.

Je ne parle pas ici du témoignage magnifique de Madeleine Lamouille, venue de la campagne et placée comme domestique à Genève dans les années 30, dont l’histoire est superbement rendue dans Pipes de terre, pipes de porcelaine de Luc Weibel, ni des passionnants romans de Janine Massard, qui nous font ressentir toute une intimité familiale et sociale, comme le fabuleux Terres noires d’usine, réédité il y a peu, sur le destin d’un ouvrier du côté d’Yverdon et de Sainte-Croix, qui apprend à défendre ses droits et ceux de ses collègues, toute une idéologie, toute une réalité sociale et culturelle que ces deux auteurs font brillamment revivre.

Ramuz et la femme de ménage

Non je pense plutôt à la Correspondance et au magnifique Journal de Charles Ferdinand Ramuz, que je relisais il y a peu, et dont j’avais extrait l’extraordinaire description des inondations de Paris en 1910, quand Ramuz y habitait.

Les savants exégètes de l’oeuvre ramuzienne, notamment au Centre de recherche sur les lettres romandes (CRLR) de l’Université de Lausanne, n’ont curieusement jamais relevé l’importance du thème « femme de ménage » dans l’oeuvre du grand écrivain national.

En 1906, dans une lettre à Benjamin Grivel, Ramuz parle de l’existence idéale pour lui : « Et moi je songe à aller passer ma vie dans une jolie campagne tranquille où ce serait maintenant l’hiver avec une vive lumière douce de neige. Un cent de fagots de sarments et une saucisse aux choux pour le dîner : la langue m’en coule comme à un chien ; une domestique qui s’appellerait Fanny ou Adèle ; des pipes le soir avec un ou deux amis; point de femmes, hélas ! (Soyons ascétiques avant toute chose) mais peut-être un chien ; et puis là-dedans un roman de 600 pages à faire. Tel est mon «idéal», il ne changera pas. »

Pour lever toute ambigüité, et autant que je puisse en juger, je tiens à préciser que la phrase de Ramuz, bien que peu claire par moment, ne fait aucune relation entre la domestique Fanny ou Adèle et les pipes qui suivent, ni d’ailleurs entre ces mêmes pipes et les « un ou deux amis » mentionnés après, même si Ramuz ajoute plus loin « point de femmes, hélas ! (…) mais peut-être un chien »

On en conclut en tout cas que pour Ramuz, une domestique n’entre pas dans la catégorie femme, ni dans la catégorie chien.

L’obsession domestique

On retrouve ce leitmotiv de la femme de ménage ramuzienne de nombreuses fois dans sa Correspondance  et dans son Journal:

– « Maman est toujours peu bien et n’arrive pas à trouver de domestique. » (1905)

– « Ma femme de ménage m’a acheté différentes brosses dont je ne comprends pas l’usage et trois kilogs de soude. » (1905)

« Vous n’imaginez pas mes débats avec ma femme de ménage ; quand je la trouve oignant de beurre la plaque de ma cheminée frottant mes chapeaux avec une brosse pleine d’eau parce que c’est plus vite fait. J’ai commencé à faire mes déjeuners de moi-même, puis j’y ai renoncé. » (1906)

– « J’ai frotté mon fourneau au noir du Lion, j’ai poli mes cuivres au brillant belge, j’ai lavé mes morceaux d’étoffe, j’ai savonné ma table et ma bibliothèque ; hier, pour la première fois, ma femme de ménage est venue; à présent j’attends le petit choc intérieur qui est le signe que la vie recommence. » (1909)

Quinze jours où j’ai fait un peu tous les métiers : cireur de parquet, frotteur de carreaux, fourbisseur de « cuivre», tapissier même à l’occasion, seul à me débattre en bras de chemise dans mon petit appartement, n’ayant trouvé de femme de ménage que ces jours derniers, – et cela vous expliquera mon silence. Mais me voici maintenant tout à fait installé et tout à fait bien installé (1911)

Ce n’est pas pour rien que Woody Allen avait relevé, dans une passionnante étude sur les notes de blanchisserie de Freud, les prolongements psychanalytiques très pertinents sur le lavage de linge sale en famille et ses conséquences. C’est par la fiction que Ramuz a sublimé son désir de femme de ménage et, sans doute, son désir de femme tout court. Et de chien aussi. Et peut-être de pipe. N’écrit-il pas à Benjamin Grivel, en date du 23 décembre 1905 :

« Je commence un roman « bourgeois » qui se passera successivement dans une petite ville du canton sur le modèle d’Aubonne et à Lausanne ; un notaire qui perd sa femme et qui épouse sa volontaire [une aide suisse allemande à gages réduits, ancêtre des filles au pair] qui tourne mal : et puis comme fond et élargissement deux vies et deux pays : autrefois et aujourd’hui le restreint, l’étroit et le cosmopolite. Je vois la chose assez bien. »

Bon, je vous laisse, j’ai mon ménage à faire.

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L’Opéra de chambre de Genève: le petit opéra qui en remontre aux grands

Là, tout n’est que musique, humour, jeu et volupté. Là, pas de ‘Don Giovanni’ revisité en mafieux de la Camorra avec Donna Anna nymphomane à la clé (de sol). Là pas de ‘Macbeth’ de Verdi replacé dans la Roumanie de Ceaușescu, ou de ‘Fidelio’ façon camp de concentration nazi parce que le metteur en scène pense qu’on n’est pas assez grand pour faire le parallèle tout seul.

Là, pas non plus de production importée de Slovaquie de l’Ouest dans une esthétique ‘âge d’or des galas Karsenty-Herbert’ avec chanteurs idoines, ni de spectacles musicaux créés à la va-vite pour un public qui est resté figé sur les opérettes de Francis Lopez (« tchicatchicatchi aïe aïe aïe »)

Fondé en 1966 par Robert Dunand, Sara Ventura et Thierry Vernet (le compagnon de voyage de Nicolas Bouvier a créé de nombreux décors pour ses productions), l’Opéra de chambre de Genève vient de fêter avec éclat, avec brio, avec maestria, avec vigueur et avec jeunesse son cinquantième anniversaire dans la Cour de l’Hôtel de Ville de Genève avec un Signor Bruschino d’anthologie.

De très bons chanteurs, un orchestre enjoué dirigé par le chef et claveciniste Franco Trinca, précis et facétieux à la fois, et une mise en scène primesautière et intelligente de Primo Antonio Petris qui a su parfaitement faire justice à cette musique extraordinaire, ces récitatifs dans la plus pure tradition de la comédie italienne, ces solos à variations, ces ensembles vocaux, cette virtuosité expressive dont Rossini est le spécialiste.

Tous les interprètes étaient absolument fabuleux, du Gaudenzio fantasque de Leonardo Galeazzi et du Bruschino-père loufoque de Michele Govi (de grands chanteurs rossiniens, et d’excellents comédiens), au gracieux Florville de Manuel Nuñez Camelino (un grand maigre, avec ce charme léger des tenorini rossiniens), à la Sofia faussement ingénue et merveilleusement gracieuse de Marion Grange, au Filiberto pince-sans-rire de Sacha Michon, et à la Marianna chaleureuse de Juliette de Barres Gardonne.

Petit, mais costaud

La mise en scène et la scénographie, étaient simples, parfaites, utiles, justes, pour cet opéra en un acte de la production vénitienne de Rossini (1813) : des cageots empilés autour de la scène faisaient office de bibliothèques, avec quelques livres par-ci par-là, et, devant, des mannequins en plastique noir, qui permettent de jouer sur certains quiproquos, un portrait de la reine d’Angleterre façon Andy Warhol, mais déstructuré, qu’on s’amuse à prendre à témoin, un jeu de scène ingénieux où les entrées et les sorties se font entre les cageots-bibliothèques.

Au centre, en fond de scène, un tableau noir qui, au début, est couvert de formules mathématiques faisait un parallèle amusant avec les calculs intéressés de chacun des personnages. Au fil de l’action, le tableau se couvrait de cœurs dessinés par les jeunes premiers Sofia et Florville quand ils se chantent leur amour. Plus tard, dans la scène où Sofia, la fausse ingénue, demandait qu’on lui explique ce qu’est le mariage, Gaudenzio lui chantait l’explication tout en esquissant maladroitement sur le tableau un garçon et une fille se regardant en coin…

Les récitatifs, dirigés par Franco Trinca au clavecin, étaient travaillés au cordeau, avec quelques gags en plus auxquels participaient les magnifiques musiciens de l’Orchestre de chambre de Genève qui, dès le début, dans l’ouverture pétillante de l’opéra, cognaient allègrement leurs archets sur les violons, une des multiples astuces musicales due à l’inventivité sans limite du grand Gioachino.

Tanti auguri a voi!

Je me souviens d’avoir rencontré Sara Ventura qui, avant l’actuel président Jean-Rémy Berthoud, a longtemps présidé l’Opéra de chambre de Genève et qui lui a imprimé cette intelligence et cette cohérence dans le choix du répertoire – des compositeurs connus ou moins connus dans leurs œuvres facétieuses – Lo sposo di tre e marito di nessuna de Cherubini, La finta semplice de Mozart, Il mondo della luna de Piccinni, Il Barbiere di Siviglia version Paisiello, Le serve rivali  de Traetta, I due baroni di Rocca Azzurra de Cimarosa et un long et magnifique etcétéra – dans cinquante ans de brillantes productions, avec des mises en scène simples et raffinées à la fois, qui font revivre des œuvres moins connues et remettent l’opéra sur les tréteaux.

On est loin des grandes machines, et encore plus loin de certaines lourdeurs prétentieuses des opéras institutionnels qui feraient bien d’en prendre de la graine, notamment pour ce qui est du choix du répertoire (combien de Tosca, combien de Norma, combien de Carmen ?), mais aussi en ce qui concerne la mise en scène : trop souvent les énormes moyens à disposition font passer l’opulence et la surenchère d’effets techniques avant l’intelligence de l’œuvre. On oublie trop qu’avec peu de choses on fait aussi des merveilles, et que le manque d’argent stimule l’ingéniosité et évite les redondances.

Un spectacle comme celui-là, c’est une bouffée de bonheur, qui vous réconcilie avec l’opéra et le théâtre et vous met de bonne humeur pour un bout de temps. Rien que pour cet effet thérapeutique, on souhaite une très très très longue vie au grand Opéra de chambre de Genève et à son équipe.

Signor Bruschino

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Les CFF n’aiment pas les pendulaires et c’est réciproque

L’ennui, quand on habite dans un pays connu à la fois pour son multilinguisme, sa politesse méticuleuse que certains voisins apparemment nous envient, son tourisme cher mais réputé de qualité, et qu’on fait partie des malheureux 105 000 pendulaires intercantonaux qui doivent prendre les transports publics pour gagner courageusement leur croûte, c’est que tous les matins de la semaine, pendant un trajet qui ne dure pourtant qu’une heure à tout casser, on est continuellement tiré d’une somnolence compensatoire de nuits toujours trop courtes, d’une rêverie prometteuse d’avenirs vacanciers, d’un sudoku ou d’un mot fléché (qui, à ces heures, exige une concentration surhumaine), d’une lecture qui, peut-être, débouche sur des perspectives d’oisiveté de bon goût, voire, pour les plus stakhanovistes, d’une révision attentive du ixième rapport en retard à rendre urgemment.

Comme si on se la jouait Cabaret (mais sans la délicieuse perversion, hélas), des enregistrements mécaniques en voix de synthèse, et quelquefois mal édités, ânonnent des« Mesdames-zet-Messieurs » (avec liaison de rigueur), des « Meine Damen und Herren » formels et austères, des « Signore e Signori » racés quoique méditerranéens, des « Ladies zand Gentlemen » (avec liaison tout aussi de rigueur) – on attend les versions russes et chinoises – retentissent à tout bout de champ pour annoncer des destinations finales suisso-germaniques triomphantes dont notre lieu de travail provincial n’est qu’une étape, ou pour vanter les qualités gastronomiques du petit déjeuner hors de prix réchauffé au micro-onde d’une voiture restaurant qui, malgré les descriptions louangeuses, peine à tenir son rang.

Des contrôleurs surgissent à l’instant où on se rendort et contrôlent chaque billet à n’importe quel moment, poinçonnent ce qu’ils peuvent poinçonner et frottent avec énergie les divers abonnements, les ‘SwissPasses’, pardon, sur des smartphones lents à la détente mais qui bipent joyeusement à chaque passage.

Des messages navrés signalent de terribles retards d’une minute et s’en excusent abondamment dans toutes les langues disponibles y compris la langue de bois, pour ce qui est des ‘incidents techniques’ récurrents. On n’a heureusement pas encore signalé de hara-kiri de la part du personnel.

D’autres annonces signalent aux Mesdames et Messieurs, Meine Damen und Herren, Signore e Signori et autres Ladies and Gentlemen l’arrivée prochaine dans chaque gare, tout en priant les voyageuses/-geurs qui auraient eu la fantaisie et la possibilité de n’en faire qu’à leur tête de bien vouloir sortir du côté droit ou du côté gauche, « dans le sens de marche », certaines fois, « dans le sens de la marche » d’autres fois, en se gourant régulièrement de côté, au grand désarroi desdits voyageuses/-geurs se trouvant, sans crier gare – et même sans crier « gare » –, confrontés au terrible dilemme de ne pas savoir de quel côté sortir.

On se prend à penser : « Mais est-ce qu’on ne pourrait pas laisser tomber les Mesdames et Messieurs, Meine Damen und Herren, Signore e Signori, Ladies et Gentlemen et juste donner l’information dans la langue correspondant aux étapes du trajet ? »

On se prend à s’interroger : « Mais quel est le pourcentage de touristes anglophones à ces heures et dans ces trains archibondés ? ».

On se prend à rêver : « Mais pourquoi ‘ils’ ne font pas comme aux Pays-Bas ou en Espagne, où on voyage tranquille et où les contrôleurs font quelques pointages de temps en temps, parce qu’on doit oblitérer son titre de transport pour pouvoir entrer dans le train, comme ça se fait dans le métro ? »

On se prend à fantasmer grave, façon 1984 : « Et si je sortais exprès du côté contraire au ‘sens de marche’ » ?

Et on se prend à souhaiter qu’un jour, ce temps qu’on doit malheureusement passer dans les transports publics redevienne ce moment tranquille où toutes les rêveries étaient permises.

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L’anglais, vraie première langue fédérale

L’anglais, vraie première langue fédérale

Dans le fond, on se demande bien pourquoi on se fatigue à apprendre l’allemand ou le français, voire, pour les plus zélés, l’italien ou le romanche, ces vieilles langues fédérales et nationales, avec des grammaires emmerdantes, des tas d’exceptions, aucune série télévisée universelle et pas de vedettes de la chanson qui porte des robes en viande ou de groupes qui cassent les meubles des chambres d’hôtels.

Laissons ça aux rares traducteurs littéraires qui sévissent encore dans nos contrées et exigeons des autorités un changement de la Constitution, pour qu’on puisse enfin scander en toute tranquillité « In The Swiss Franc We Trust », et parler la seule langue utilisée sur l’ensemble du territoire et dans tous les domaines.

Car enfin, franchement, est-ce qu’on a besoin du romanche pour passer à la Migros prendre un abonnement « Migros Budget » (le « Maxi One » ou le « Mini One », sans compter qu’on peut faire du « Self-Checkout » et même gagner quelque chose au « Mega Win » ?

Est-ce qu’on a besoin de l’italien pour s’acheter un « Galaxy S7 Edge (Rethink What A Phone Can Do) » ?

Est-ce qu’on a besoin du français pour aller au « Neuchâtel International Fantastic Film Festival : The Swiss Event For Fantastic Film, Asian Cinema & Digital Creation » ?

Let’s be matter of fact and down to earth, imposons l’anglais, qu’on puisse enfin acheter une voiture en ne s’humiliant pas au moment de parler au vendeur de la « Smart fortwo Brabus tailor made blackpearl » qui, à l’heure actuelle, et compte tenu des connaissances linguistiques de la majorité de la population, doit ressembler à quelque chose comme une « smart brabus thaïlor mad blackpéarle » (qui ne s’est jamais aventuré à demander le rayon des switcheurtes ne se rend pas compte de la honte).

C’est que ça devient urgent, surtout au moment de changer de téléphone, pardon de smartphone :

Chez Sunrise, dans la catégorie « Sunrise Freddom » on doit choisir entre le « Sunrise Freedom Start », avec des options « super max », « max », « relax » ou « classic », et dans la catégorie « Sunrise Home », on a différentes options qui vont de l’ « internet start », « internet Comfort », avec « phone start ou phone comfort » et « TV Start » ou « TV Comfort ». Sans compter l’option MTV Mobile Freedom (« max », « world », « swiss », « myfriends » et « start »).

Comme de son côté, Salt a mis son grain de sel dans l’affaire, vous serez également bien embarrassé – « pissed off », on peut le dire – au moment de devoir choisir entre le « Start » et le « World » en passant par le « Basic » ou le « Swiss », même si les « Unlimited Surf Roaming », et les « Unlimited Surf » peuvent apparaître tentants, au premier abord.

Et même si vous essayez, en désespoir de cause, de vous rabattre sur Swisscom, vous allez quand même être confronté à l’offre de la nouvelle « Internet-Box standard », qui nous propose « non seulement le meilleur WLAN possible, mais aussi une sécurité élevée… » et, côté télé, vous devrez choisir entre différentes offres qui vont de « Swisscom TV Air » avec fonction « Replay », « Multiroom » (« une expérience TV complète avec toutes les fonctions sur max. 5 TV-Box simultanément »), sans compter la, tenez-vous bien, « Ultra High Definition (UHD) », à ne pas confondre avec une vulgaire brique de lait UHT. Et il y a une grande nouveauté : le « Hot from the US ».

Vive le Swissglish.

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Littérature en Suisse : quatre langues, zéro traductions (ou presque)

Mais que se passe-t-il avec la traduction littéraire en Suisse ? Je demande ça parce que j’ai toujours pensé qu’un des grands avantages culturels de notre pays était d’avoir quatre langues, dont trois langues culturelles majeures, et qu’une de nos caractéristiques démocratiques et fédérales était de systématiquement tout traduire dans ces quatre langues pour des questions de compréhension et de cohésion nationale.

D’ailleurs, l’Office fédéral de la culture (OFC), cette subdivision du Département fédéral de l’Intérieur, a justement pour mandat d’ « œuvrer en faveur du maintien du plurilinguisme en Suisse » : « La promotion du plurilinguisme et de la compréhension entre les communautés linguistiques constitue un des piliers de la politique linguistique suisse. »

Pour ce qui est de la traduction littéraire, le même office, sur sa page web, précise encore que « la littérature suisse est confrontée à des enjeux complexes du fait de la cohabitation de langues et de traditions culturelles diverses. Essentiel à la cohésion nationale dans sa diversité, l’accès à ces différentes expressions joue un rôle de premier plan. Il faut donc soutenir cette diversité. »

Le Parlement, dans le nouveau ‘Message culture’ et la ‘période d’encouragement 2016-2020’ – j’aime bien cet ‘encouragement’ –, réaffirme que « le travail de coordination au niveau national doit être poursuivi et consolidé ».

De son côté, Pro Helvetia a pour mandat de promouvoir « les échanges culturels entre les régions linguistiques de Suisse » et de soutenir « des projets servant à la production et à la diffusion d’œuvres artistiques et contribuant aux échanges culturels entre les régions linguistiques de Suisse. »

Soutien à la traduction : toutes les langues sont bonnes

Quand on va à la page ‘soutiens’ de Pro Helvetia, on trouve effectivement des sommes allouées à la traduction d’auteur(e)s suisses : pour 2016, deux livres d’Agota Kristof sont traduits en slovaque (pour une somme globale de Frs 5000.-), un livre d’Anne Perrier en russe (Frs 2000.-), un livre d’Antoinette Rychner en polonais (Frs 1000.-), comme d’ailleurs un livre de Bastien Fournier (Frs 650.-). Pour ce qui est de 2015, j’ai recensé vingt trois soutiens à la traduction dans une des langues nationales (quelque fois pour des éditeurs français ou allemands…) et une douzaine de traductions vers l’estonien, le géorgien ou le polonais (Ramuz et Jaccottet, en particulier), mais aussi vers le grec, l’anglais ou l’espagnol.

Oui, mais en Suisse ?

Et puis on fait quelques petites recherches sur le Catalogue Virtuel Suisse (chvk.ch), qui regroupe un grand nombre de bibliothèques de toute la Suisse, et on fait des pointages. Ramuz, Chessex ou Anne Cunéo y sont présents, dans l’original et dans la traduction, en allemand et en italien, il fallait s’y attendre, et c’est bien la moindre.

Mais Jean-Louis Kuffer, et son Journal littéraire en plusieurs volumes, une référence pour la compréhension de la littérature dans nos régions ? Aucun livre traduit en allemand (alors que le Journal de Max Frisch est traduit en français, et superbement, en plus).

Janine Massard et ses bientôt quatorze magnifiques romans tout ce qu’il y a de plus suisses ? Un livre traduit, en allemand seulement (Trois Mariages – Drei Hochzeiten). Pourquoi celui-là et pas un ou des autres, mystère. Mais L’Héritage allemand a été traduit en russe.

Jean-Michel Olivier, Prix Interallié pour L’Amour nègre ? Introuvable en allemand, mais il est traduit en espagnol.

J’en passe, et des tonnes.

J’avais bien envie de demander au Wallender suisse, le Commissaire Hunkeler de la Police de Bâle de faire une enquête, mais il ne parle que l’allemand et juste un peu d’italien : aucun de ses neufs polars, de passionnantes études sociologiques de la Suisse contemporaine dues à la plume de Hansjörg Schneider, n’a été traduit en français alors que le polar suisse est à l’honneur au Livre sur les quais de cette année, et que tous ont été des bestsellers en Suisse allemande et dans les pays germaniques.

L’éternel retour du rêve

C’est là où, à nouveau, on rêverait d’un vrai Département fédéral de la cultureavec une vraie politique culturelle ‘proactive’, pour utiliser un terme jargonneux très en vogue en ce moment, qui regrouperait ce qui, aujourd’hui, est divisé en deux organismes qui font ce qu’ils peuvent, mais n’arrivent pas à soutenir de manière cohérente ces « projets servant à la production et à la diffusion d’œuvres artistiques et contribuant aux échanges culturels entre les régions linguistiques de Suisse. »

On nous répond, en jargonnant : il y a de l’argent, nous avons mis en place des « mécanismes de financement ». Mais ça ne fonctionne que pour autant qu’un éditeur suisse, par exemple, 1) lise 2) lise d’autres langues fédérales que la sienne 3) veuille bien s’intéresser à publier une œuvre d’une autre région linguistique 4) ou qu’un traducteur le propose à un éditeur, qui 5) fera sa demande de soutien en bonne et due forme – on comprend mieux pourquoi ça bloque et pourquoi, à l’heure actuelle, la littérature suisse d’expression française, en particulier, n’est pas lue en Suisse allemande.

Yaka

C’est là où il faudrait une politique de traduction systématique, organiser un panel de lecteurs choisis (professeurs, libraires, écrivains, particuliers) dans chaque région linguistique qui signaleraient ce qu’ils trouveraient intéressant de traduire dans les autres langues nationales.

Et puis, pourquoi ne pas créer une vraie structure éditoriale, appelons-la Passages, tiens, comme le magazine de Pro Helvetia, qui serait chargée, chaque année, de faire traduire et de publier un certains nombres de livres de chaque région.

Qu’on puisse enfin se lire parmi, histoire de mieux se comprendre.

Ou pas.

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À quand un vrai Département fédéral de la culture suisse ?

En Suisse, dès qu’on s’intéresse à la culture officielle, on a parfois la forte tentation de sortir son arme de service, obligeamment fournie par les autorités, par exemple quand Pro Helvetia, dans son magazine Passages sur les cultures numériques (Art et Culture numériques, 2014) décrit les stars suisses de la mouvance remix en ces termes :

« …Thomas Hirschhorn ou Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger (…) travaillent avec de grands assemblages ouverts de matériaux hétérogènes d’origines très diverses, à partir desquels ils développent des systèmes de classification leur permettant d’établir au moins certains liens conceptuels temporaires. Tous deux recourent fréquemment à des éléments visuels forts – du ruban adhésif brun chez Hirschhorn, de l’acide urinaire cristallisé chez Steiner & Lenzlinger – pour entrelacer les divers matériaux et tisser un nouveau tout. (…) Tous deux créent donc des moments de présence, de densification et de concentration sur fond de profusion débordante de fragments culturels, qui se font concurrence, sont chaotiques dans leur somme et englobent aujourd’hui des processus biologiques. »

Pour Thomas Hirschhorn (j’ai parcouru une de ses œuvres au pavillon suisse de la Biennale de Venise), je traduis : des centaines de canettes vides reliées entre elles par des bouts de scotch brun. Malgré la chaleur torride, le visiteur, à qui on interdisait d’amener sa propre canette, même avec un bout de scotch brun, histoire de ne pas mélanger les courants artistiques, se demandait, toujours avide de détails sur le processus créatif, si l’artiste travaille avec des collaborateurs ou s’il les a vidées tout seul, ses canettes.

Notez qu’à une autre Biennale de Venise, toujours dans le pavillon suisse, et toujours sous l’égide de Pro Helvetia, j’avais visité pendant au moins une minute montre en main ‘You they they I you’ (non, l’anglais n’est toujours pas une langue nationale), une installation de Vincent Carron, un grand serpent en fer forgé qui sinuait dans tout le pavillon vide, avec vélomoteur Ciao dans une salle et deux trois trucs disparates qui se couraient après.

Je n’avais pas tout à fait saisi que « riche en pronoms personnels, le titre de l’œuvre – ‘You they they I you’  – rappelle lui-même les sinuosités que le serpent décrit dans les salles d’exposition tout en renvoyant au rapport en œuvre, spectateur, auteur et espace. Il s’agit aussi d’une forme d’appropriation puisque l’œuvre s’inscrit comme la réinterprétation d’une grille couvrant la fenêtre d’un immeuble de Zurich datant du début du XXe siècle et qui abrite un poste de police. »

Le Ciao ? « Par le biais de cet objet, Carron se heurte à tous les problèmes liés à un processus de restauration. Jusqu’à quel point faut-il chercher l’original ? Jusqu’où peut-on ou doit-on aller ? Le résultat s’approche de ce que l’on pourrait définir comme un ready-made modifié, mais il est surtout un hommage à une culture industrielle en voie de disparition dans l’Europe d’aujourd’hui. » (Giovanni Carmine, Commissaire du pavillon suisse 2013).

On ne devrait pas demander, ce n’est pas poli, mais quand même : combien tout ça a-t-il coûté exactement ? Avec ou sans cannettes ? Et le vélomoteur Ciao fait-il partie de la collection particulière de ready-mades modifiés de l’artiste ?

Où notre héros s’explique sur un titre de blog qui se veut parlant et original, certes, mais qui reste pour le moins ambigu.

On comprendra dès lors que, décidé à parler coûte que coûte de culture suisse, et même de cultures suisses au pluriel dans le blog que me propose aimablement le quotidien Le Temps, j’aie décidé de l’intituler IdioCHyncrasies, non sans une grande hésitation sur la position du CH dans le mot.

C’est qu’il existe un décalage abyssal entre une certaine culture officielle, jargonneuse, soutenue et mise en avant par les deux mamelles de la culture suisse – l’Office fédéral de la culture et Pro Helvetia –, et une culture suisse foisonnante et moins cérébrale qui me touche et m’intéresse beaucoup plus.

Les deux organismes culturels officiels n’y peuvent pas grand-chose, d’ailleurs. L’Office fédéral de la culture, une subdivision du Département fédéral de l’Intérieur, s’occupe de la législation sur la culture, de la gestion du patrimoine, de la politique linguistique, de l’aide au cinéma et des relations culturelles à l’étranger, tandis que Pro Helvetia est une fondation de droit publique indépendante de la Confédération (mais financée par elle…) et doit « promouvoir les activités culturelles d’intérêt national », les tas de canettes à scotch brun de Thomas Hirschhorn et le serpent à vélomoteur de Vincent Carron, par exemple.

Tant l’un que l’autre ont les mains liées, des budgets constamment rabotés et des cahiers des charges annuels très stricts, sans aucune réelle indépendance face à un gouvernement, à des politiciens et à des trésoriers plus connus pour leur gestionnite aigüe que pour leur passion pour l’art.

Dans ces conditions, et dans ce partage des tâches peu clair – l’Office fédéral de la culture gère les « relations culturelles à l’étranger », mais les tournées à l’étranger, les centres culturels suisses de Paris, Rome, New York et les « antennes suisses », sont prises en charge par Pro Helvetia –, on comprend que les décideurs culturels se raccrochent au moindre concept bien présenté : ce qui est peu clair voire incompréhensible a le mérite d’être potentiellement génial et se prête particulièrement bien aux tartines jargonneuses, celles-ci justifiant par contrecoup le rôle des médiateurs culturels. Le cahier des charges est rempli, le budget est dépensé et le serpent de Vincent Carron se mord la queue, en somme.

Cher Conseil fédéral : « Coup de sac ! »

La culture, ce n’est pas seulement la promotion des artistes et de leurs œuvres, c’est aussi un facteur-clé dans l’évolution de nos sociétés : les grands mouvements de population se multiplient dans le monde, avec tous les problèmes liés à l’intégration. Or la culture a un rôle primordial dans le sentiment d’appartenance à une communauté, la France et l’Italie l’ont bien compris. Et nous ?

« I have a dream », comme disait l’autre : pour faire le ménage, pour renouer avec le vieux rêve des Zofingiens de 1848, et pour mettre en avant une culture nationale dynamique, qui, au-delà des clivages linguistiques, existe depuis longtemps – un gros héritage protestant, une forte influence germanique, une grande richesse linguistique, de nouvelles générations sans complexes, connectées et ouvertes sur le monde, une immigration enrichissante, si, si –, pourquoi ne repartirait-on pas à zéro avec la création, enfin, d’un vrai Ministère, un vrai Département fédéral rien que pour la culture, histoire de promouvoir une image d’une Suisse du XXIe siècle, riche, multiple et fière de ses contrastes et de ses contradictions ?

 

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Illustration: Vincent Carron, ‘You they they I you’, Biennale de Venise, Pavillon suisse, 2013.