Trains suisses et pandémies : peuvent mieux faire!

Comme beaucoup d’habitants de ce pays où, pour des questions d’environnement on encourage fortement les gens à abandonner la voiture pour prendre les transports publics tout en maintenant des tarifs ferroviaires exorbitants, je suis en possession d’un demi-tarif, ce qui me rend les tarifs ferroviaires exorbitants un tout petit peu moins exorbitants.

« Il y a les billets dégriffés » vous me direz. Oui, mais comme je prends le train pour aller travailler, et que c’est dans les heures de pointe, il n’y a pas de billets dégriffés, ou alors j’ai droit à un rabais dérisoire de 50 centimes qui ne compense pas le désavantage de devoir prendre un train spécifique à une heure spécifique, avec le risque, sur le trajet Genève-Lausanne en particulier, d’avoir presque quotidiennement un train retardé ou annulé, et ça dure depuis un certain nombre d’années.

CONTRE LE CORONAVIRUS, LA POUTZE

Un des effets collatéraux dudit demi-tarif, c’est le bombardement continuel de mails promotionnels de la part des Chemins de fer fédéraux, qui y ajoutent aussi des informations censées rassurer l’usager afin qu’il prenne ou reprenne le train en toute tranquillité – en ces temps de pandémie et de variants, tous étrangers, ce n’est pas à négliger –, ainsi que toutes sortes de propositions compliquées d’abonnements à géométrie multiple et d’escapades à géographie variable et inversement.

Dans un des derniers mails, je lis : « Vous pouvez vous rendre sans crainte au travail dans nos trains. La climatisation ventile de l’air frais en permanence, et les toilettes ainsi que les surfaces telles que les mains courantes, les touches, les tables ou les accoudoirs sont nettoyés et désinfectés jusqu’à cinq fois par jour. Le plan de protection des transports publics est efficace. »

C’est sûr, la partie « poutze  et hygiène » tombe sur un terrain favorable dans un pays qui érige le « propre en ordre » en vertu capitale. Mais est-ce que ce nettoyage cinq fois par jour est utile ?

DES MESURES COSMÉTIQUES ?

Je demande ça parce que dans un article récent, le quotidien espagnol La Vanguardia, se basant sur de nombreuses études scientifiques ainsi que sur les recommandations de l’OMS, disait ceci (je traduis) :

« Durant la première vague, quand on pensait que le coronavirus pouvait se comporter comme d’autres pathogènes qui, en milieu hospitalier, survivent sur des surfaces, les experts recommandaient, en revenant du supermarché, de passer un torchon imbibé d’eau de Javel sur les emballages des aliments, et qu’on désinfecte les tables et les chaises de restaurants entre deux clients, ainsi que les objets touchés  par des clients dans un magasin. (…) Mais ces premières études scientifiques ont été effectuées dans des conditions de laboratoire, très loin de la réalité (…) trouver du matériel viral n’implique pas qu’il y ait une charge virale active en quantité suffisante pour favoriser la contamination. (…) La clé, comme pour la grippe, c’est de se laver régulièrement les mains. »

Je signale, en passant, qu’en Espagne de grands panneaux placés un peu partout donnaient d’excellents conseils de simple bon sens qu’on aurait bien trouvés utiles  et pratiques en Suisse (je vous les traduis) :

Comment se protéger de la Covid-19 au quotidien ?

– Favoriser l’extérieur plutôt que l’intérieur

– Préférer peu de personnes que beaucoup de personnes

– Rester dans son cercle proche plutôt qu’en dehors du cercle

– Voir plutôt les gens moins à risque que ceux à risque

– Privilégier les périodes courtes plutôt que les longues

Et, en tant que pendulaire forcé du Genève-Lausanne, j’ajouterais, en lien avec la propagation du coronavirus par ces fameux aérosols, ces particules minuscules qui survivent longtemps dans l’air des espaces fermés, dont nos trains : éviter de se retrouver dans des wagons bondés.

ET OUVRIR LA 1ère CLASSE, ON PEUT PAS ?

Quiconque doit prendre les transports publics pour aller travailler – et en particulier celui ou celle qui n’a pas droit au télétravail – voit très bien ce que je veux dire : aux heures de pointe, c’est bondé, avec tous les risques de contamination que ça suppose.

Il faut encore ajouter qu’aux heures de pointe, quand certains trains ne sont tout simplement pas annulés – ce qui double le nombre de personnes dans le train suivant –, ces même trains « circulent avec une composition modifiée » selon le message jargonnant diffusé par les haut-parleurs et qui veut dire, en gros, qu’il y a moins de wagons de 2ème classe disponibles et qu’ils sont encore plus bondés.

Dans le même temps, ces mêmes trains – qu’ils « circulent avec une composition modifiée » ou pas – sont quelquefois constitués par moitié de wagons de 1ère classe presque totalement vides, en particulier pendant la période la plus meurtrière du coronavirus, ce qui a une explication sociologique évidente : la 1ère classe est ciblée sur les cadres, sur le tourisme de luxe et sur les retraités aisés, trois catégories d’usagers qui évitent le train pendant cette période, les cadres faisant en majorité du télétravail, les touristes étant inexistants, et les retraités aisés dans une tranche d’âge à très gros risque.

LE CONSEIL FÉDÉRAL, PATRON DES CFF

Alors plutôt que de frotter et de faire briller cinq fois par jours les portes et les lunettes des WC, est-ce qu’on ne pourrait pas être plus flexible et, dans des périodes compliquées comme celle que nous vivons en ce moment, ouvrir ces wagons de 1ère classe complètement vides à tous les usagers quand il n’y a pas assez de place pour assurer la sécurité sanitaire des voyageurs ?

Rappelons, en passant, que les Chemins de fer fédéraux, comme leur nom l’indique, sont une Régie fédérale, c’est à dire « un établissement public, géré par l’État, rattaché à l’administration », selon le Dictionnaire historique de suisse. Wikipédia précise que, depuis 1999, les CFF ont le statut de « société anonyme de droit public dont le capital est détenu en totalité par l’État fédéral. »

Apparemment, dans les mesures d’urgence, ni Alain Berset en tant que Ministre de la santé, ni le Conseil fédéral, en tant que gestionnaire des CFF, n’y ont pensé.

Mais bon, ce sont des cadres, ils étaient tous en télétravail.

Sergio Belluz

Sergio Belluz est l'auteur de 'CH La Suisse en kit - Suissidez-vous !' (Xenia, 2012) et de 'Les Fables de la Fredaine' (Irida, 2016). Chanteur et comédien, il crée des spectacles mêlant musique et littérature. Il est collaborateur de la Bibliothèque Sonore Romande. Photo: Wollodja Jentsch, 2014.

15 réponses à “Trains suisses et pandémies : peuvent mieux faire!

  1. En quoi le tarif est exorbitant ?

    CHF 3860.– / 12 = 322 fr./mois.

    Ma voiture me coûtait le triple, tout compris (essence, assurances, garage, etc).

    Je n’ai jamais manqué de place en 2e. Si vous vouliez le confort de la 1e, fallait contribuer en payant plus. Le covid est visiblement une excuse pour tout et n’importe quoi.

    1. Exorbitant dans le sens qu’un Genève Zurich, sans demi-tarif, coûte plus cher qu’un Genève-Athènes en avion… Et pour une famille, la voiture est plus avantageuse que le train. Remarquez, plutôt que les tarifs des CFF, c’est surtout les mesures prises pour endiguer le covid qui sont au cœur de l’article. Personnellement, je me fous de la première classe, mais pas, en temps de pandémie, de devoir voyager dans des wagons de 2e bondés alors que l’autre moitié du train est vide…

      1. Vous êtes contre payer le juste prix de votre emprunte carbone ?
        Ou pour affaiblir les investissements dans notre réseau ferroviaire qui fait notre fierté ?

        Je vous ai par ailleurs bien lu.
        Je suis en 2e classe.
        Mais d’un strict point de vue sanitaire, je trouve logique de ne pas mélanger les adolescents et les jeunes adultes avec les plus âgés qui peuvent se permettre la 1e. J’aurais compris si vous aviez dit qu’il fallait ouvrir la 1e classe aux plus de 65 ans. Mais pour vous ? ou pour les étudiants ? A mon avis, dans votre billet, le covid est un prétexte pour taper contre la Ie (qui subventionne pourtant ma place en 2ème).

        1. La 1ère subventionne la 2e… Tiens c’est intéressant ça. Vous auriez des chiffres à ce propos ?
          (au passage, l’auteur de l’article à un 1/2 tarif – il ne prends donc pas suffisamment régulièrement le train pour qu’un AG soit intéressant économiquement parlant).
          Si la 1ère est vraiment vide, au moins il pourrait y avoir 1 ou 2 voitures substituées à la 2e, cela tombe sous le sens.

        2. L’article mis en lien par Victaire Leleu ne justifie absolument pas cette affirmation.
          Que sur la ligne plébiscitée par les politiciens (à l’ag payé par la confédération) et les lobbyistes, la 1ère soit utilisée et contribue donc aux financement global est un fait, mais cela ne suffit pas à prétendre que les coûts engendrés par les autres sont en partie assumés par les uns. Et en particulier sur le trafic dans son ensemble.

  2. Et d’un: ça n’est pas le Genève-Zürich en train qui est trop cher, c’est le Genève-Athènes qui est beaucoup trop bon marché, surtout en tenant compte de la charge polluante engendrée.
    Et de deux: rien ne vous empêche de voyager en 1re classe, il suffit de le payer. Croyez-vous que les voyageurs ayant déboursé un saladier pour un abonnement de 1re seront ravis de côtoyer des voyageurs munis d’un billet de 2e ? C’est un peu “pour deux sous de jambon, mais des grosses tranches !”
    Et de trois: le train exorbitant ? Savez-vous que la couverture des coûts par le prix payé par les voyageurs avoisine les 65% en moyenne, et est très souvent bien moindre pour certaines prestations ? Le solde étant à la charge des contribuables de notre charmant pays.

    1. Si vous aviez des sources pour ces 60%, et que l’auteur du blog l’accepte, ce serait bien aimable de nous en faire part.
      Ce n’est absolument pas une mise en doute de vos propos de ma part, mais je concède que cette question des coûts me tarabuste depuis qq temps, et essayer d’y voir clair ne m’a pas semblé trivial (entre le sillon facturé par cff infrastructures, le trafic régional et de marchandises, etc)

      1. Bonjour,
        Il vous suffit d’ouvrir le rapport annuel des CFF ou d’une autre entreprise de transport, qui sont généralement publiés sur leur site internet. Dans leur compte de pertes et profits, ils détaillent quelle part de leur chiffre d’affaires provient de la vente de voyages, d’autres prestations ou de subventions.

      2. Voici ce qu’il en est, c’est l’Office fédéral de la statistique qui fournit les données nécessaires :

        « Au niveau économique national, le transport génère des coûts qui ne sont pas couverts par les usagers eux-mêmes mais sont assumés par la collectivité. Il s’agit avant tout des coûts environnementaux et des coûts liés à la santé (pollution atmosphérique, émissions de CO2, accidents, bruit). La Confédération est tenue par la loi de procéder périodiquement à un relevé des coûts externes selon les dernières avancées scientifiques ».

        (OFDT – Office fédéral du développement territorial, (30.06.2014), Communiqué de presse, Ittigen).

        Le transport routier motorisé ainsi que le transport ferroviaire et aérien ont occasionné des coûts totaux à hauteur de 92,7 milliards de francs en 2017. « Outre les dépenses pour les moyens de transport (54,4 milliards de francs au total) et les infrastructures de transport (15,3 milliards), ils incluent les coûts des accidents (10,7 milliards), les coûts des dommages causés à l’environnement et à la santé (12,3 milliards) ».

        (OFS – Office fédéral de la statistique, (Neuchâtel, novembre 2020), Coûts et financement des transports 2017).

        https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/mobilite-transports/couts-financement.assetdetail.812-1700.html

        Que coûte la route à la collectivité – Quelle part des coûts paient ses usagers ?

        La route pour le transport des personnes

        La route a coûté 55,0 milliards pour assurer le transport des personnes (transport privé et transport public). Ses usagers ont payé 45,4 milliards, soit 82 % de ce qu’a coûté leur transport, la collectivité 9,6 milliards, soit 18 %.

        La route a permis le transport de 105,3 milliards de personnes-kilomètres, ce qui porte le coût du transport d’une personne sur un kilomètre – on parle d’unité de prestation – à 52 centimes (55,0 milliards de francs divisés par 105,3 milliards de personnes-kilomètres), dont l’usager paie 82 %, soit 43 centimes, la Collectivité payant le reste, 9 centimes.

        La route pour le transport des marchandises

        La route a coûté 9,0 milliards pour assurer le transport par camions des marchandises. Ses usagers ont payé 8,3 milliards, soit 92 % de ce qu’a coûté le transport.

        La route a permis le transport par camions de 16,3 milliards de tonnes-kilomètres, ce qui porte le coût du transport par camion d’une tonne de marchandise sur un kilomètre à 55 centimes (9,0 milliards de francs divisés par 16,3 milliards de tonnes-kilomètres), dont l’usager paie 51 centimes, la collectivité 4 centimes.

        Que coûte le rail à la collectivité – Quelle part des coûts paient ses usagers ?

        Le rail pour le transport des personnes

        Le rail a coûté 9,3 milliards pour effectuer le transport des personnes. Ses usagers ont payé pour cela 4,2 milliards, soit 45 % de ce qu’a coûté leur transport.

        Le rail a assuré le transport de 20,9 milliards de personnes-kilomètres, ce qui porte le coût de l’unité de prestation à 44 centimes (9,3 milliards de francs divisés par 20,9 milliards), dont l’usager ne paie que 45 %, soit 20 centimes, la collectivité payant la différence, 24 centimes.

        Le rail pour le transport des marchandises

        Le transport par rail de marchandises a coûté 2,4 milliards. Ses usagers ont payé pour cela 1,0 milliard, soit 42 % de ce qu’a coûté le transport de leur marchandise.

        Le rail a assuré le transport le transport de 11,7 milliards de tonnes-kilomètres, ce qui porte le coût de l’unité de prestation à 20 centimes (2,4 milliards de francs divisés par 11,7 milliards de tonnes-kilomètres), dont l’usager, le possesseur de la marchandise transportée, ne paie que 42 %, soit 9 centimes, la collectivité payant la différence, 11 centimes.

        Récapitulation

        Transport des personnes

        Le transport des personnes par route coûte 52 centimes par kilomètre. Les usagers de la route en paient 82 %, 43 centimes, la collectivité en paie 18 %, 9 centimes.

        Le transport des personnes par rail coûte 44 centimes par kilomètre, les usagers du rail en paient 45 %, 20 centimes par kilomètre, la collectivité en paie 55 %, 24 centimes. Le transport d’une personne sur un kilomètre coûte à la collectivité 15 centimes de plus par rail que par camion. Dans les coûts sont compris les coûts environnementaux et les coûts liés à la santé (pollution atmosphérique, émissions de CO2, accidents, bruit).

        Transport des marchandises

        Le transport des marchandises par camion coûte 55 centimes par kilomètre. Les usagers de la route en paient 82 %, 51 centimes, la collectivité en paie 18 %, 9 centimes.

        Le transport des marchandises par rail coûte 20 centimes par kilomètre, les usagers du rail en paient 42 %, 9 centimes par kilomètre, la collectivité en paie 58 %, 11 centimes. Le transport sur un kilomètre d’une tonne de marchandises coûte à la collectivité 2 centimes de plus par rail que par camion. Dans les coûts sont compris les coûts environnementaux et les coûts liés à la santé (pollution atmosphérique, émissions de CO2, accidents, bruit).

          1. J’associe mes remerciements aux vôtres. Les informations de l’ofs, transmises par M. Weibel, sont sans commune mesure avec les rapports financiers des entreprises de transports (et c’est bien normal).

    2. Dans votre commentaire, vous avez oublié une chose importante…
      Par le fait que le prix payé par les voyageurs avoisinent 65% de la couverture des coûts et que le solde des 35% restants étant à la charge du contribuable, il ne faut pas oublier que ces mêmes voyageurs sont, également, des contribuables et que, de facto, ceux-ci participent donc au paiement de l’entier des charges.

  3. La 1ère classe est plus chère car plus confortable, plus calme, réservée à ceux qui ont payé ce supplément de prix pour avoir un avantage. Je suis au bénéfice d’une rente partielle de l’AI, mes revenus sont donc très bas, et je m’accorde de temps en temps un voyage en train pour le plaisir, en 1ère, pour en profiter d’avantage. Justement parce qu’il n’y a pas grand monde. Je ne voudrais pas que l’on me gâche mon plaisir par la présence d’une foule qui ne respecte pas l’ambiance “feutrée” d’une voiture de 1ère!

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