Recherché : Spécialistes en durabilité

Il y a un an commençait le (semi) confinement. Paralysie brutale de l’économie. La Suisse s’est arrêtée, comme l’avait titré le Temps. Rapidement, on s’est interrogé sur le «monde d’après». Sur la twittosphère, le mot clé « #buildbackbetter » (pour ‘mieux reconstruire’) faisait son apparition. Malgré ce contexte d’économie fragilisée, les postes vacants dans le domaine du développement durable ont explosé, surtout depuis le début de cette année. Là où l’on ne compte habituellement qu’une offre d’emploi par-ci par-là, on en dénombre désormais une dizaine tous les mois.

 

Un changement majeur

Au cours des derniers mois, les médias ont observé les secteurs qui recrutent en cette période de pandémie. Il y a bien sûr celui du personnel soignant et celui du domaine social, mais aussi les facteurs, les livreurs et le personnel de commerce de détail, comme l’expliquait un article paru dans la Tribune de Genève le 13 janvier[1]. Ce constat rejoint celui du magazine économique Bilan daté de novembre dernier[2], qui évoque également une plus forte demande en main-d’œuvre dans l’informatique en raison de l’accélération du télétravail.

Les emplois dans le domaine de la responsabilité social et environnementale de l’entreprise ne sont que timidement évoqués. Or il y a là un changement majeur qui mérite d’être souligné. En effet, alors que ces emplois avaient été fortement pénalisés lors de la crise financière de 2008, la situation n’est pas la même avec la crise que nous traversons aujourd’hui, bien au contraire.

 

La responsabilité sociale et environnementale prend sa place

Des dizaines d’offres d’emploi dans le domaine du développement durable sont publiées sur le réseau professionnel LinkedIn depuis janvier. Du « Head of Sustainability » au « CSR Manager » en passant par les « ESG Analyst », les entreprises de différents secteurs (agriculture et agro-chimie, construction, équipement, luxe, finance), des deux côtés de la Sarine, cherchent à renforcer leurs équipes avec des personnes aux profils variés, juniors comme seniors.

Ce qui est particulièrement intéressant à souligner, c’est que les responsabilités sociales et environnementales ne semblent plus uniquement cantonnées aux départements du développement durable (« sustainability » en anglais), mais commencent à être alignées voire intégrées dans d’autres divisions de l’entreprise, comme celle des achats par exemple, même si cela reste globalement encore à petite échelle. Lindt & Sprüngli, qui recherche un « raw materials sustainability manager » (que l’on pourrait traduire par ‘responsable durabilité des matières premières’) peut être cité en exemple. La candidate ou le candidat aura pour mission de concrétiser l’ambition de l’entreprise d’approvisionner 80% de ses ingrédients de façon durable d’ici 2025, en développant notamment une stratégie d’approvisionnement responsable pour l’entreprise. Un autre exemple est la marque de luxe Bulgari, qui recrute un « environmental & sustainability project manager watch » (un ‘chef de projet durabilité environnementale et sociale montres’). Cette personne sera notamment en charge de la mise en œuvre des standards sociaux et environnementaux, y compris dans la chaîne d’approvisionnement. Généralement, les personnes recherchées doivent avoir une formation en Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE) ou en sciences environnementales et au moins cinq ans d’expérience professionnelle dans ce domaine, en plus de pouvoir faire preuve, entres autres, d’excellentes compétences en gestion de projet et en communication.

Par ailleurs, des fonctions spécialisées dans les activités de financement, d’investissement et de gestion d’actifs, comme ceux d’analystes ESG se multiplient. Il s’agit, pour ces derniers, d’analyser les risques environnementaux, sociaux et de gouvernance de l’entreprise qui cherche à accéder à des financements, voire à rendre compte de son impact. C’est par exemple le cas d’UBS, de S&P Global Ratings ou encore de JCW.

Finalement, alors que les entreprises doivent davantage rendre compte de leur responsabilité à respecter les droits humains, elles sont de plus en plus nombreuses à créer des postes dédiés à ces enjeux. Ainsi, Novartis et le Comité International Olympique recrutaient respectivement un « senior manager human rights » (‘responsable droits de l’homme’) et un « head of human rights » (‘directeur droits de l’homme’) pour le début de l’année. D’autres entreprises pourraient bien suivre la tendance dans les mois à venir.

 

Recruter pour « mieux reconstruire » 

Que ce soit dû à un réveil soudain lié au COVID-19, ou à la pression croissante des législateurs, des investisseurs et des consommateurs, voire à un mélange de tous ces facteurs, une observation du marché du travail semble indiquer que malgré la crise, les entreprises recrutent de plus en plus de personnes spécialisées en performance sociale et environnementale. « Je constante une plus grande demande de certains clients pour ces thématiques. Aussi, les investisseurs sont clairement devenus plus exigeants, en plus de certains systèmes qui imposent l’intégration d’objectifs sociaux et environnementaux dans la chaîne d’approvisionnement. Quand les entreprises n’ont pas l’expertise en interne, elles vont la chercher en recrutant », m’a confié André Podleisek, professeur en qualité et durabilité de l’industrie à l’université des sciences appliquées de Suisse orientale.

Ainsi, il parait clair que le « mieux reconstruire » ne peut pas se contenter d’initiatives vertes lancées à la marge sans être véritablement ancrées dans l’ensemble des activités de l’entreprise. L’évolution vers l’entreprise durable et responsable crée de nouveaux besoins, qui eux-mêmes requièrent de nouveaux talents. Il s’agit là d’un enjeu majeur pour les entreprises, qu’écoles et universités, elles aussi, pouvoir relever.

 

 

 

 

Annexe

Liste (non-exhaustive) des offres d’emploi dans le domaine de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises publiées sur le réseau social professionnel LinkedIn :

# Entreprise Secteur Poste
1 Barry Callebaut Cacao Director of Operations, Sustainability
2 Blossom Communication Conseil Consultant RSE
3 Bulgari Luxe Environment & Sustainability Project Manager Watch
4 Clariant Chimie Sustainability Specialist Bio- and Circular Economy
5 Crédit Suisse Finance Sustainability Reporting
6 Dormakaba Equipements de sécurité Specialist Corporate Sustainability
7 Ecofact Conseil Senior Sales in Sustainable Finance & Corporate Responsibility
8 Georg Fischer Traitement des produits chimiques Sustainability Officer
9 GF Machine Solutions Equipements et technologie Sustainability Officer
10 Givaudan Chimie Specialist for Biotech/Sustainability
11 HEG Université Associate professor in sustainability, strategy and societal innovation
12 Hitachi Equipements et technologie Business Environmental Specialist
13 JCW Finance Head of ESG Securities
14 LafargeHolcim Matériaux de construction Manager Sustainability Reporting and Communications
15 Lexwark Agriculture Global Sustainability Director
16 Lindt & Sprüngli Chocolat et confiserie Raw Materials Sustainability Manager
17 Louis Dreyfus Company Agriculture Global Sustainability Manager – Oil & Seeds
18 Mettler-Toledo International Instruments de mesure Sustainability Manager
19 Philippe Morris International Tabac Manager sustainability – Eco-Design and Product Circularity
20 Quantis Conseil Senior Sustainability Consultant
21 Richemont Luxe Regulatory Specialist
22 Richemont Luxe CSR Manager
23 S&P Global Ratings Finance Senior ESG Analyst
24 Schindler Group Equipements et technologie Head of Sustainability
25 SITA Télécommunication aéronautique Graduate Sustainability &CSR
26 SkyCell AG ITC/ Ingénierie Trainee Corporate Sustainability
27 Swisscom Télécommunication Step in Corporate Responsibility
28 UBS Finance Sustainability Risk Analyst
29 Vontobel Finance Senior ESG Analyst

 

[1] https://www.tdg.ch/les-secteurs-qui-embauchent-le-plus-malgre-la-crise-166340310926

[2] https://www.bilan.ch/economie/le-covid-19-a-desequilibre-le-marche-de-lemploi-en-suisse

Sarah Dekkiche

Experte en droits de l’homme en entreprises, Sarah Dekkiche observe d’un œil critique les enjeux de ce domaine. Diplômée en sciences-politiques et titulaire d’un MBA, elle a rejoint la fondation International Cocoa Initiative comme directrice des politiques et partenariats. Passionnée d’art, de montagne et de mer autant que de politique, elle s’engage en faveur d’une économie de l’éthique.

7 réponses à “Recherché : Spécialistes en durabilité

  1. Article vraiment très intéressant. Merci pour votre apport.
    Dommage toutefois qu’Earthworm http://www.earthworm.org et son directeur général Bastien Sachet n’ait pas été cités ainsi qu’Endeavour Development http://www.endeavour-development.com et sa directrice générale Elizabeth Ellis . Pour avoir employé les deux dans les entreprises où j’ai travaillé, je sais que ce sont des équipes visionnaires, innovantes, talentueuses, vertueuses et motrices pour le progrès en RSE. Kunik / de Morsier Architectes aussi avec leur approche très RSE de l’architecture, pourraient utilement figurer aussi dans votre liste d’entreprises en bas de votre article. Recevez mes compliments pour la qualité de votre article et mes meilleures salutations.

    1. Bonsoir Gérald,
      Merci beaucoup pour votre retour. Je suis tout à fait d’accord, les deux organisations que vous citez (une fondation et une société de conseil) sont gérées par des personnes visionnaires et talentueuses qui abordent les défis sociaux et environnementaux de façon très concrète. Ce que j’ai surtout cherché à mettre en avant, c’est non seulement le véritable « boom » des recrutements dans les entreprises (notamment les grandes) dans le domaine de la responsabilité sociale et environnementale depuis janvier, mais aussi que ces responsabilités ne semblent plus uniquement cantonnées au département du développement durable mais commencent à s’intégrer dans d’autres domaines de l’entreprise. Cela ne veut pas dire que rien ne se fait ailleurs (je travaille d’ailleurs moi-même pour une organisation qui traite de ces enjeux), cela illustre simplement un changement majeur à mes yeux au sein des entreprises, et d’autant plus intéressant en période de crise économique.

      1. Sarah, je vous remercie pour votre réponse détaillée. Quoi qu’il en soit, je tenais à vous remercier pour relayer toutes les initiatives vertueuses qui existent et méritent qu’on leur donne les moyens de se développer.

  2. Merci d’attirer l’attention sur ce phénomène qui se renforce effectivement. Une tendance parallèle, et qui se voit moins dans les offres d’emploi, est la formation des personnes qui sont déjà en fonction dans les différents départements, afin de leur permettre d’y intégrer elles-mêmes les enjeux sociaux et environnementaux. Réjouissant, surtout qu’il reste encore énormément à faire 🙂

    1. Bonsoir Marc,
      Merci pour ce complément. Je partage ce constat. J’envisage d’ailleurs peut-être de consacrer le prochain texte à l’enjeu de la formation, qu’elle soit universitaire ou professionnelle. Car oui les choses bougent et l’intérêt pour ces sujets grandit, et oui il reste beaucoup à faire 🙂

      1. Sarah, vous devriez vous mettre en relation avec Clotilde Jenny. Une de mes collègues travaillant à la HES m’a indiqué qu’elle développerait un programme d’entrepreneuriat en mode RES / BCORP etc….qui couvrirait de l’idée jusqu’à la mise sur le marché. A priori le programme de formation démarrerait en septembre 2021.

  3. Bonjour Sarah. Merci pour votre article très rafraichissant. En effet, vous avez tout à fait raison sur la tendance. Cependant, elle concerne majoritairement les grandes entreprises qui gèrent au mieux leur image et leur business. Cependant, plus de 95% des entreprises en Suisse sont des PME. Celles-ci ont , pour la plupart, reporté ou annulé, leur projet de transition environnementale, à cause du contexte actuel. pour des raisons purement économique. Je m’engage au quotidien pour aider ces PME à faire innover leur business model et je les aide à mettre en place des solutions innovantes en phase avec leur réalité économique. Le résultat est souvent au delà des attentes et procure à tous ces dirigeants de PME, une immense satisfaction. N’hésitez pas aussi à relayer que les personnes sortant de ces nouvelles formations, même sans expérience, sont ultra motivé et engagé dans leur activités professionnelles. J’en témoigne!

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