Digitalisation : agir en réseau !

Parmi les nombreux défis qui se posent à notre société en général, et pour la vie urbaine en particulier, figure celui de l’emprise de plus en plus forte du digital. La formidable accélération de l’évolution technologique dans tous les domaines de notre société bouscule notre cadre de vie. Il est frappant de constater que je dois faire face à l’enjeu aussi bien en tant que Maire de Genève, que responsable de la culture et du sport, Vice-président de l’Union des Villes Suisses ou – et c’est même devenu une des priorités de celle-ci – comme Président de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse.

Nous vivons en effet dans un monde de plus en plus dominé par les outils numériques ; un numérique parfois choisi, souvent subi ; parfois visible, parfois largement invisible. Et quand je dis « dominé », cela englobe tant les aspects positifs que négatifs de cette révolution, ce qui doit nous inciter à envisager de manière différenciée les situations et les réponses à y donner.

Un potentiel gigantesque et une responsabilité à la même hauteur

Le numérique peut offrir d’énormes possibilités, dans tous les domaines. Qu’il s’agisse de la culture, du partage d’information, de la gestion du trafic, de l’organisation de la vie familiale, de l’urbanisation, de la valorisation du patrimoine, de la protection de notre environnement, du sport, de la santé, de la convivialité et j’en passe ; le numérique nous offre des outils précieux.

Tout en mettant à profit ces nouvelles possibilités, en les partageant de manière équitable pour toutes et tous, il est nécessaire de faire face et de contenir les risques et les désavantages : commercialisation à outrance des données récoltées à notre sujet, cybercriminalité, transformations radicales du marché de l’emploi, répression de mouvements démocratiques par des régimes totalitaires, manipulations de campagnes électorales, et ainsi de suite.

Définir un cadre inclusif et protecteur

Tout en développant le partage des données (open data) il est impératif de garantir la protection de la sphère privée ; nous devons dans un même mouvement développer l’administration en ligne tout en évitant de laisser sur le bord de la route celles et ceux qui n’y ont pas recours, pour éviter une fracture numérique ; nous devons protéger les droits fondamentaux tout en facilitant l’innovation et la créativité ; nous devons surtout définir un cadre public, démocratique, éthique et transparent face à la puissance des géants du numérique et aux manipulations potentielles.

La manière dont nous abordons ces enjeux aura des répercussions directes sur la société de demain. Le numérique doit nous permettre de favoriser le vivre ensemble et non nous diviser. Il doit faciliter l’inclusion et le partage, pas l’exclusion et la ségrégation. Il doit renforcer la vie démocratique et pas l’affaiblir.

Genève : un espace ouvert pour avancer dans ces réflexions

Même si les enjeux du numérique nous dépassent et sortent très largement du cadre d’une ville comme Genève, il est important de se souvenir que Genève a, durant son histoire, toujours su se positionner sur la carte du monde comme un lieu favorisant les expériences, les discussions, les prises de conscience et les innovations, aussi bien sur le plan local que global.

Une « année de mairie » dédiée à ce tournant numérique

J’ai eu le privilège et l’honneur d’accéder à la fonction de Maire de Genève, dans la tradition de tournus annuel de cette fonction (une « genferei » peut-être, qui voit la fonction de maire changer chaque année, sur le modèle de la présidence de la Confédération). J’entends donc développer, avec mes collègues et les nombreux partenaires possibles à Genève, des projets concrets et offrir des espaces de réflexion pour que ces enjeux puissent être abordés dans les meilleures dispositions possibles, et que la Ville de Genève devienne elle-même exemplaire en la matière.

Cette année 2018-2019 verra donc se concrétiser une journée consacrée à l’information et au rôle des médias. Cette journée sera organisée dans le cadre de la consultation sur le projet de Loi sur les médias électroniques proposé par le Conseil fédéral. Mais pas uniquement, puisqu’elle abordera également des questions plus larges d’accès à l’information, de vérification de celle-ci, d’éducation, car ces dimensions sont constitutives d’une démocratie en bonne santé. C’est d’ailleurs le Président Alain Berset et l’ancien Premier ministre français Jean-Marc Ayrault eux-mêmes, qui ont rappelé que la meilleure manière de lutter contre les « fake news », ce n’est pas une loi, c’est de renforcer l’éducation, l’intégration sociale, le dialogue, l’incitation au respect, l’accès à la formation et une réflexion sur la nécessité de responsabilisation (pour laquelle le système institutionnel fédéraliste helvétique est d’ailleurs intéressant).

Deuxième élément, un programme en continu proposé avec la bibliothèque de la Cité à Genève, et son espace le 4e qui explorera la digitalisation, y compris sur le mode de l’humour, car l’humour peut être un puissant instrument pour rendre accessibles des notions complexes et déroutantes.

Enfin, troisième élément que je tenais à évoquer, en dehors d’un large processus que j’ai initié à Genève afin de repenser l’action publique à l’aune de la digitalisation, au printemps 2019 : un événement qui mobilisera les artistes du numérique pour nous questionner sur les enjeux de la transition numérique. Car les artistes n’ont pas attendu la mode de la « 4ème révolution industrielle » pour chercher, créer et explorer ce qui est devenu le « data art », le « web art », les « arts génératifs », etc… Au-delà de leur curiosité intrinsèque et de leur capacité créative, les artistes offrent très souvent un regard passionnant, parfois perturbant, sur des enjeux de société, tout en étant des formidables agents d’innovation. Je reviendrai prochainement sur cet événement.

Revendiquer une réflexion critique : du local au global

Je suis convaincu que la réflexion ne peut être seulement locale ou internationale ; ces deux perspectives peuvent et doivent se compléter. Ces événements locaux proposés par la Ville de Genève, comme les démarches intéressantes mises en place par des associations locales, doivent inspirer le positionnement de Genève. Nous devons poursuivre cette histoire aujourd’hui et revendiquer, sur le plan international aussi, une réflexion critique sur le « monde numérique ». La récente annonce de la participation de Madame Doris Leuthard à un groupe de haut niveau de l’ONU mis en place par le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, va dans ce sens et me réjouit car il renforcera encore l’ancrage genevois de la problématique, avec l’engagement du directeur de la Geneva Internet Platform (GIP) au sein de celui-ci et un secrétariat partagé entre New-York et Genève.

Nous devons nous inspirer des démarches d’acteurs locaux qui agissent en réseaux de manière totalement intégrée pour proposer des « Conventions de Genève du numérique », en soulevant les questions centrales de la gouvernance du web à un moment où sa neutralité est remise en question, en osant aborder de manière critique la question de l’appropriation des données et des savoirs, en rappelant l’open data et l’open source comme horizons de possibles et en travaillant à réunir les collectivités publiques de proximité dans une action concrète et efficace. Cette perspective qui allie le local à l’international doit être portée conjointement par les collectivités publiques genevoises ancrées dans les réalités du monde urbain (Canton et villes genevoises, avec l’appui de la Confédération). Par ailleurs, la Ville de Genève doit se positionner de manière très active dans les différents réseaux de villes, genevois, lémaniques, suisses et internationaux.

Genève doit continuer à se proposer comme centre d’innovation, de promotion des intérêts publics et de négociation multilatérale, comme place idéale pour faire contrepoids aux géants du web. Nous devons faire fructifier notre héritage, celui de lieu de naissance du World wide web, le 13 mars 1989, il y a bientôt 30 ans !

Sami Kanaan

Sami Kanaan

Sami Kanaan est Maire de Genève, en charge du Département de la culture et du sport, Président de la Commission fédérale pour l'enfance et la jeunesse, Vice-président de l'Union des villes suisses et de l'Union des villes genevoises.

2 réponses à “Digitalisation : agir en réseau !

  1. Comment faites-vous la promotion des fintechs genevoises et suisses (Moneypark, CreditGate, etc)? Il y a un grand nombre d’entrepreneurs digitaux et de sites web suisses (sharehome.com) qui se créent mais sans réel aide de l’Etat. Quel aide leur aportez-vous concrétement?

    1. Bonjour, je vous remercie pour votre commentaire.

      Le domaine de la promotion économique relève du Canton de Genève, en l’occurrence du président du Conseil d’Etat Pierre Maudet, qui a fait plusieurs annonces de soutien aux entrepreneurs “digitaux”. Je lui transmettrai donc votre message.

      Les compétences de la commune Ville de Genève sont celles d’une collectivité publique de proximité, et donc tournées vers le service aux habitant-e-s. Genève a également un rôle international et je compte bien renforcer la place des villes dans le système des organisations internationales, notamment sur les problématiques digitales car je pense que ces sont les villes qui pourront accompagner le mieux le processus de changement que nous vivons, et notamment grâce aux acteurs implantés localement.

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