La crise des réfugiés dans le miroir de la littérature

Les semaines et l’actualité avancent et les sujets à aborder dans ce blog s’accumulent sagement sur mon bureau, me faisant signe depuis leurs post-it chaque fois que j’allume l’ordinateur. Les élections en Turquie, le Népal, le TAFTA, la COP 21, chacun insiste. La question des réfugiés, qui nous a tant préoccupés ces temps-ci glisse, elle, toujours plus bas dans le fil continu des unes en ligne. Nous en avons encore des échos, surtout sous la forme des querelles entre pays européens sur des quotas de réfugiés à accepter, mais il y a aussi un silence qui s’instaure. Il n’est peut-être pas négatif – après le choc initial, c’est le temps de l’admission que nous avons un défi à relever et celui de l’action. Je ne voulais pas, pourtant, écrire à propos d’autres sujets avant de parler d’une autre manière d’accueillir cette question: la littérature.

J’ai trouvé parmi les romans de la rentrée et dans mes lectures plus anciennes trois livres dont j’aimerais faire part pour l’humanité et la justesse de leur message. Trois romans où la réalité et la fiction sont proches à s’y méprendre.

“Encore” de Hakan Günday GUNDAY-Encore-72dpiest le plus noir parmi les trois, car ça raconte la violence de la vie d’un tout jeune passeur de réfugiés, de 9 ans. Fils de passeur turc, le personnage principal vit pris dans ce qui semble une inévitable filiation engendrée par un crime et qui ne pourrait survivre que par le crime. La violence dont il devient capable n’est autre que l’écho du déterminisme  psychique et culturel érigé en sagesse par la société, qui ainsi permet l’existence d’une sorte de double malsain du monde dans lequel nous vivons. Ce monde obscur abrite ceux qui fuient un sort contraire, qui doivent payer le prix fort pour avoir osé espérer et rêver une vie meilleure et les gardiens qui l’extorquent. “Encore” est le premier mot turc que les réfugiés apprennent en arrivant en Turquie, car, pour survivre, ils doivent demander toujours plus que le peu qu’on leur donne. La fine ironie de ce roman est soutenue par l’utilisation des techniques picturales de la Renaissance transposées en littérature – sfumato, cangiante, chiaroscuro, unione.  Il faut du sublime pour dépeindre l’immonde.

 

échouésLe roman de Pascal Manoukian – “Les échoués” – quant à lui, m’a fait penser aux Misérables, de Victor Hugo. Ses personnages auraient très bien pu être vomis du ventre de l’éléphant de la place de Bastille où Gavroche avait trouvé un abri de fortune. Ils vivent à Paris, au rythme et aux termes de l’économie noire de la capitale, partagée entre chinois, gitans, moldaves, africains, chacune de ces communautés dominées par la peur et le racisme. Un monde masculin dans lequel les femmes sont au mieux protégées par un père, un frère ou un ami et au pire, vendues pour leurs corps et leurs organes. J’ai retrouvé cette image du double malsain, parsemé d’incursions de lumière par des gestes inattendus et bienveillants. Le sacrifice est l’un des thèmes principaux abordés dans le livre et il n’est pas vain. De quoi donner au lecteur l’espoir qu’il peut “faire quelque chose” pour aider.

 

fakirLes gitans et leurs réséaux transfrontaliers semblent être un des éléments communs de toute expérience de migrant et de réfugié en France, ou du moins, c’est ce que le fakir de Romain Puértolas découvre, lui qui arrive à Paris à la recherche d’un magasin Ikea pour y acheter un lit très spécial que seulement le géant suédois produit. Le pari de l’humour que l’auteur fait pour raconter cette histoire farfelue est des plus réussis. Avec l’humour intervient une certaine distance qui permet de montrer l’entrelacement et même la symbiose de notre monde et de son double sur le trajet qu’Ajatashatru le fakir entreprend, à la merci des règlements de Dublin qui lui font faire le tour d’Europe et du coeur humain. Les ripostes qu’il trouve à tout cela sont l’amour et la littérature.

La lecture de ces romans me fait penser que, tout comme il y a des passeurs d’hommes qui extorquent des prix exorbitants pour le voyage vers la liberté, il y a des passeurs d’histoires, qui, de par leurs témoignages réinstaurent la dignité du genre humain dans son intégrité.

Ruxandra Stoicescu

Ruxandra Stoicescu est analyste et productrice média indépendante. Depuis quatre ans elle tient le blog audio Tales of the World et enseigne les relations internationales dans divers centres universitaires en Suisse romande. Formée à l'étude des relations internationales à la lumière de l'Histoire, elle propose un blog où les questions politiques et sociales contemporaines sont examinées sous l'angle de la longue durée.

Une réponse à “La crise des réfugiés dans le miroir de la littérature

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *