Réfugiés – à l’est de l’est

J’écris cet article en écho à un débat qui s’est armé récemment sur mon mur facebook, à propos de l’article “Pourquoi les pays de l’Europe de l’est refusent les réfugiés”, publié par Le Temps. On a conclu (sur mon mur) qu’on avait besoin de plus d’éléments afin de comprendre cette question. Voilà ma lecture et une contribution au débat.

D’abord, la plupart des articles publiés ces jours qui parlent des “pays de l’Europe de l’est”, ne nomment et ne parlent, en général, que des pays de l’Europe centrale – à savoir la Hongrie, la Pologne, la République Tchèque et la Slovaquie, autrement connus sous le nom des pays du Groupe de Visegrad. Parfois on mentionne la Serbie et la Croatie, mais ça, c’est pour dire “les Balkans”. Comme souvent depuis 25 ans, la Bulgarie et la Roumanie ne sont mentionnées presque nulle part de manière systématique (à part les tops de corruption et exports de visiteurs d’ethnie Rroma). En occurrence, c’est aussi parce que les vagues de réfugiés ont eu tendance à contourner ces deux pays, probablement parce que les traverser leur prolongerait, géographiquement, l’itinéraire. Ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas dans ces pays des attitudes et opinions spécifiques envers la question.

Pour être honnête, je remercie chaque jour le ciel d’avoir épargné (pour le moment) aux autorités roumaines et au peuple roumain la honte qu’ils ne sauraient éviter par des actes tout à fait similaires que leurs collègues hongrois, s’ils devaient répondre à une situation comparable. On entend cette éventualité dans les déclarations publiques faites par différentes personnalités et par des particuliers, ainsi que dans le refus officiel d’accueillir plus de 2000 réfugiés dans le pays.

Fausses craintes et mémoire enfouie

Il s’agit, en premier lieu, de la peur d’une “ghetto-isation” et par conséquence d’une radicalisation de ces nouveaux venus, qui ne sauraient s’intégrer en société. L’ancien président Traian Basescu n’a pas tardé de dire “nous ne sommes pas arrivés à intégrer les Rroma depuis des siècles, figurez-vous des musulmans!“. Avec ce rapprochement d’une logique défaillante, il joue sur les craintes d’un peuple qui perçoit les modèles français et allemand de multiculturalisme et intégration comme les échecs qu’ils sont. Il y a pourtant des éditorialistes qui soulignent que ce sont quand même les Roumains qui ont élu un président provenant d’une minorité ethnique et sont descendus dans la rue pour défendre un homme politique d’origine palestinienne, quand la situation le demandait. Ce qu’il faut faire, c’est avoir une politique active d’intégration et non de relativisme culturel, qui permet aux cultures de se renfermer sur elles-mêmes.

Il faut dire aussi que la Roumanie a de l’expérience dans l’accueil des réfugiés, du Chili, de la Corée du Nord et des réfugiés arméniens fuyant l’Empire Ottoman. Presque personne ne s’en rappelle de nos jours, mais, une fois l’article paru dans les journaux, beaucoup s’en sont souvenus, parmi eux, ma mère: “ah oui, je me rappelle, on avait dans la classe un certain Pablo Cisneros, très gentil garçon, on s’est bien entendus!”

Ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas de racisme et de rejet basé sur des critères d’orthodoxie et d’antisémitisme. Des sondages récents ont fait voler en éclats l’image que les Roumains avaient d’eux mêmes comme un peuple accueillant et ouvert envers les étrangers; ils suggèrent plutôt le contraire, le portrait d’une population assez tournée envers elle-même, préoccupée surtout par le bien-être matériel du petit cercle familial et les attraits superficiels du “faire vite fortune”, encouragés par l’évolution du capitalisme néoliberal pratiqué dans l’UE.

“Mila mi-e de tine, dar de mine mi se rupe inima” (J’ai mal pour toi, mais mon cœur se déchire quand je pense à moi)

La question matérielle est très importante, car on peut parler d’une “compétition de la misère”. La Roumanie et la Bulgarie comptent comme pays les plus pauvres de l’UE. En Roumanie il y a des gens qui sont probablement plus démunis que beaucoup des réfugiés qui battent maintenant aux portes ne l’étaient. (Je connais au moins une association en Suisse qui organise depuis 25 ans des camions d’aide de nourriture etc pour des orphelinats en Roumanie encore de nos jours). S’imaginer que maintenant, il y a de plus miséreux qu’eux qui ont besoin d’aide, est difficile. Bien sûr, une des causes de cette situation est la corruption à haut niveau qui dure dans le pays depuis des décennies, et qui prend longtemps à être éradiquée.

L’article publié dans Le Temps soulignait que les pays de l’Europe de l’est se sont joints à l’UE pour garder leur souveraineté, surtout par rapport à la menace russe. Plus que ça, ils s’y sont joints pour pouvoir évoluer, en prenant les instances de l’UE comme une espèce de garde-fou pour leur déraillement. Que faire maintenant que le garde-fou semble devenu fou lui même? Chacun amène sa réponse comme il peut, en fonction de ses atouts et ses défaillances.

Sacrifier notre indifférence

Pour conclure, j’aimerais paraphraser un philosophe roumain, Andrei Plesu, qui a pointé une question concernant l’Europe entière: pour accueillir les réfugiés il faut beaucoup de choses et aussi du sacrifice. Or, ça fait au moins 20 ans que la culture et l’économie dans lesquelles nous vivons nous disent qu’il n’y a plus de sacrifices à faire pour tout avoir: ni des loisirs, ni du bien-être, ni de ses désirs, et surtout pas de la “tranquillité d’esprit”. Moi, je dirais qu’on pourrait commencer par faire le sacrifice de notre indifférence collective. Accueillir dans nos esprits des questions qui troublent, avoir une pensée pour ces réfugiés et les circonstances qui les ont poussés à le devenir. Une fois le réflexe de culpabilité dépassé, on pourra même envisager la contribution qu’on peut amener à notre échelle, humaine.

Ruxandra Stoicescu

Ruxandra Stoicescu est analyste et productrice média indépendante. Depuis quatre ans elle tient le blog audio Tales of the World et enseigne les relations internationales dans divers centres universitaires en Suisse romande. Formée à l'étude des relations internationales à la lumière de l'Histoire, elle propose un blog où les questions politiques et sociales contemporaines sont examinées sous l'angle de la longue durée.

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