démobilité

La démobilité et ses enjeux

Avant les différentes périodes de confinement liées au COVID-19, les déplacements au niveau mondial ne faisaient qu’augmenter. Nous menions en effet des vies dites mobiles, synonymes de trajets nombreux, fréquents et multimodaux. Selon le sociologue Bruno Marzloff, nous vivions même dans l’« excès de mobilité ». Puis, le télétravail forcé nous a amenés à revoir nos habitudes et spécifiquement à diminuer nos déplacements.

L’année 2020 est désormais vue comme celle de la démobilité, comme titre un article du Monde paru en janvier 2021. L’enquête de l’Observatoire des mobilités émergentes dont ce même article relate les grandes lignes fait notamment apparaître une progression des modes de déplacement individuels et une baisse des distances parcourues. Mais qu’est-ce que la démobilité ? Ce billet propose différents éléments de définition ainsi quelques pistes de compréhension concernant les liens existant entre démobilité et consommation d’énergies.

Comment définir la démobilité ?

Selon Julien Damon, Professeur associé à Sciences Po Paris et membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, la démobilité peut être comprise comme « une perspective et une invitation à l’innovation pour diminuer les mobilités subies et augmenter les mobilités choisies. » La notion de démobilité invite donc non seulement à revoir à la baisse nos nombreux déplacements et à privilégier les modes actifs et doux, mais aussi à remettre en question les causes et les impacts des trajets sur nos vies. Les mobilités actives sont définies comme toutes les formes de déplacement qui impliquent une dépense énergétique par le biais d’un effort musculaire.

Bien que le terme de démobilité soit encore en cours de modélisation, il permet en effet de se questionner non plus sur l’offre de mobilité uniquement, mais bien sur la demande. La démobilité s’intéresse spécifiquement à la mobilité dite locale, soit tout ce qui est effectué dans un rayon de 80 kilomètres autour du domicile, et quotidienne. Les déplacements allant de notre domicile à notre travail sont donc ceux que l’on trouve directement sous la loupe de la démobilité. En ce sens, une réduction des temps de transport domicile/travail et donc a fortiori une augmentation du télétravail vont de pair et font partie intégrante de ce concept.

Enfin, la démobilité induit un encouragement des modes de vie moins dépendants de la voiture, ainsi qu’une meilleure répartition des flux de déplacements dans la journée, permettant ainsi d’éviter embouteillages et autres saturations des transports publics notamment.

Liens entre démobilité et consommation d’énergies

Comme le dit très justement Bruno Marzloff, « nous sommes confrontés à une nécessaire rupture de trajectoire : de l’inflation structurelle des trafics carbonés à leur décroissance. » En plus de leurs effets néfastes de nos déplacements sur l’environnement, leurs coûts sont appelés à augmenter à proportion de l’élévation des prix de l’énergie. Quels sont les implications et a fortiori les avantages de la démobilité d’un point de vue énergétique ?

En Suisse, les transports représentent plus de 30% de l’énergie consommée. Cette énergie se présente en grande partie sous forme de combustibles pétroliers et de carburants (50,6%), d’électricité (25,0%), de gaz (13,5%) et de bois (4,4%). On peut donc aisément en déduire que tendre à plus de démobilité permettrait notamment de réduire la consommation de combustibles pétroliers et de carburants.

Cependant, une augmentation du télétravail ne saurait suffire à amorcer pleinement la démobilité. En effet, comme le montre le tableau ci-dessous, les loisirs représentent actuellement le principal motif de déplacement. En 2015, 44% des distances journalières en Suisse étaient effectuées pour les loisirs, 24% pour le travail et 13% pour faire les achats. Si l’on considère uniquement les jours du lundi au vendredi, la répartition est à peu près égale entre les distances pour les loisirs (33%) et celles pour le travail (32%).

La mobilité douce et le télétravail offrent donc des opportunités d’économies d’énergie, notamment en matière de carburant. En effet, comme le précise la plateforme Swiss-Energyscope, ces deux aspects additionnés peuvent permettre rapidement une économie de 1 à 2 TWh par an, soit entre 2 et 4 % de notre consommation pour la mobilité des personnes. Bien entendu, à long terme et si l’on imagine une généralisation des pratiques de démobilité, le potentiel d’économies s’avère encore plus large.

Par contre, en augmentant le télétravail afin de faire des économies d’énergie (comme le Conseil fédéral le prévoit en cas de besoin cet hiver), les charges telles que chauffage et électricité notamment – à la charge de l’employeur habituellement – retomberaient sur la facture du personnel. Les études sur le télétravail manquant encore, surtout concernant les aspects d’économies d’énergie générées par cette forme de démobilité, il reste à l’heure actuelle encore difficile d’articuler des chiffres précis ainsi que de potentiels effets positifs sur la santé des personnes concernées.

Comment concrètement amorcer la démobilité ?

Comme nous l’avons vu, la démobilité nous appelle à non seulement repenser la fréquence, la durée et les modes de transport, mais aussi à adapter notre quotidien pour y replacer plus de proximité. La concrétisation de la démobilité implique donc une démarche politique, urbaine et sociétale globale. Aussi, un urbanisme axé sur ces pratiques plus que sur les transports motorisés (trottoirs élargis, augmentation des pistes cyclables) s’avère nécessaire. Le développement d’une mobilité de proximité passe notamment par l’organisation de la ville dite « du quart d’heure » – les 15 minutes renvoyant à la distance franchie à pied ou à vélo. Ainsi, une augmentation du télétravail, une baisse de l’utilisation de la voiture ainsi que des loisirs plus proches de nos domiciles ne semblent être que certains ingrédients de cette recette encore neuve.

 

Manon Mariller

Géographe

 

SOURCES UTILISÉES POUR RÉDIGER CET ARTICLE ET AUTRES LIENS UTILES

Distance et durée journalières des déplacements
Du plus grand consommateur d’énergie au porteur d’espoir
Energie – faits et chiffres
Etude exploratoire « neutralité carbone » à Genève en 2050
L’Observatoire des mobilités émergentes – Hors-série 2021
La démobilité : travailler, vivre autrement
La démobilité doit mettre fin à l’aberration des excès de mobilité
La mobilité douce et le télétravail peuvent-ils contribuer à réduire la demande énergétique ?
Le confinement fait la preuve qu’une démobilité est souhaitable et qu’une déconsommation est possible
Les mobilités dans une ère (post) COVID–19
Réimposer le télétravail pour économiser l’énergie serait “facile” à mettre en place
Réinventer les territoires avec la démobilité
Statistique globale de l’énergie
Transports : 2020, année de la démobilité

solaire

Photovoltaïque, comment le déployer partout ?

Nous sommes désormais habitués à voir des panneaux solaires sur les toits. Mais qu’en est-il de leur implantation en-dehors des villes et agglomérations ? Et surtout, comment intégrer des infrastructures photovoltaïques dans les espaces naturels, voire agricoles ? Explications.

L’énergie solaire, au cœur de toutes les stratégies durables entreprises actuellement, a en effet un potentiel des plus prometteurs. Pour rappel, si l’on parvenait à capter et utiliser l’énergie solaire dans toute sa puissance, deux heures de rayonnement suffiraient à couvrir la même quantité d’énergie que notre planète consomme pendant une année entière (Swissolar). Mais actuellement, en raison d’un rythme de déploiement des technologies encore trop lent et du fait que même les meilleurs dispositifs ne parviennent pas à capter l’ensemble de la puissance énergétique émise par le soleil, nous n’exploitons qu’une infime partie de cette gigantesque source d’énergie.

En considérant les spécificités territoriales et urbanistiques propres à la Suisse, plusieurs estimations indiquent par ailleurs que le rayonnement solaire dont on bénéficie sous nos latitudes correspond à 200 fois la quantité d’énergie que nous consommons annuellement. Et en prenant en compte les technologies et les surfaces disponibles en toiture ainsi qu’en façade, un aménagement approprié permettrait de produire jusqu’à 40% de l’électricité dont la Suisse a besoin chaque année (Swissolar).

Étendre le solaire en-dehors des villes et villages

Le contexte urbain comprend cependant un certain nombre d’obstacles, tant administratifs, financiers qu’architecturaux, voire politiques, qui ne facilitent pas l’implantation généralisée de surfaces de production solaire. Dans ce sens, il pourrait être intéressant de parvenir à identifier et cibler des zones plus larges, en-dehors du parc bâti afin de permettre son déploiement à grande échelle.

Dans le reste du monde, de nombreux exemples abondent en matière de déploiement massif d’infrastructures solaires. On trouve ainsi d’immenses parcs de production photovoltaïque qui s’étendent sur des hectares au Maghreb, en France, en Allemagne ou encore aux Etats-Unis. Et en Suisse, où en sommes-nous ? On peut tout d’abord mentionner le fait que les spécificités topographiques de notre pays, ainsi que les aspects juridiques qui les encadrent, ne semblent pas vraiment aller dans la direction d’une intégration facilitée de larges surfaces solaires hors des villes. Entre de nombreux massifs montagneux et de multiples zones agricoles protégées, sans oublier les zones forestières, il semble en effet complexe de prévoir la construction de larges parcs photovoltaïques. Quelques beaux projets, réalisés ou en cours de réflexion, s’avèrent cependant encourageants et porteurs, voire même particulièrement innovants et audacieux.

« Développer le photovoltaïque en-dehors des agglomérations fait clairement sens, mais pas si c’est au détriment des terres agricoles utiles ni des surfaces qui contribuent à la sauvegarde de la biodiversité», souligne Laure-Emmanuelle Perret, responsable durant de nombreuses années du développement des technologies solaires au sein de la division photovoltaïque du CSEM et de l’EPFL et également directrice du bureau LMNT, spécialisé dans le conseil et l’accompagnement de projets d’implémentation solaire. Elle estime aussi que la priorité doit être donnée aux surfaces de toitures et façades de nos zones industrielles et de nos villes encore largement sous exploitées. « Nous avons suffisamment de surface de toitures et façades en Suisse pour couvrir jusqu’à 70 TWh d’électricité, un énorme potentiel à exploiter d’urgence et en priorité qui nous fera déjà faire un grand pas en avant. Autrement, les projets qui visent par exemple à implanter des infrastructures solaires sur des lacs de barrages ou en bordures des autoroutes restent très intéressants. En ce qui concerne les terres agricoles, je vois par ailleurs dans l’agrivoltaïsme un potentiel intéressant qui permet de coupler la production d’énergie et de certaines cultures agricoles. »

Lacs alpins, potentiel prometteur

Si la topographie helvétique ne joue pas forcément en faveur de l’implantation de vastes parcs solaires, il reste possible de composer avec sa géographie pour en faire un atout. Ainsi, l’utilisation future du photovoltaïque en milieu alpin pourrait constituer une piste des plus prometteuses, notamment en exploitant les nombreux lacs de haute altitude qui s’y trouvent. En témoigne le parc solaire du lac des Toules. Flottant sur un lac artificiel à 1810 mètres d’altitude dans la commune de Bourg-Saint-Pierre, ce radeau solaire constitue une première mondiale. Un projet des plus innovants qui démontre un potentiel photovoltaïque encore peu exploité à l’heure actuelle, qui plus est sans impact sur l’environnement, le lac étant vidé entièrement chaque année.

Le dispositif initial, composé de 36 structures flottantes qui soutiennent quelques 2240 m2 de cellules photovoltaïques, produit 800 000 kWh par année, soit l’équivalent de la consommation de 227 ménages. Des performances énergétiques supérieures aux panneaux classiques obtenues, notamment grâce à des panneaux bifaciaux, capables de capter tant le rayonnement solaire que l’effet albédo (n.d.l.r. le pouvoir réfléchissant d’une surface, en l’occurrence celui de l’eau du lac et de la neige environnante l’hiver). Mais aussi grâce au rayonnement UV plus important en altitude et à des températures plus fraîches favorisant le fonctionnement des panneaux photovoltaïques. Cette première configuration a donc permis de démontrer la faisabilité technique et l’efficience énergétique de l’innovation.

Dans un avenir proche, le dispositif devrait être élargi pour produire 22 GWh par année, soit l’équivalent de la consommation de 6100 ménages.

Tronçons autoroutiers et surfaces agricoles, pourquoi ne pas optimiser leur usage ?

Autre idée pour étendre les surfaces productrices d’énergie, les autoroutes. Un projet avant-gardiste, imaginé par la start-up alémanique EnergyPier, pourrait bien concrétiser cette vision. Nous avions d’ailleurs consacré à un article à ce projet, dont les avantages s’avèrent multiples, tant en matière de production locale d’énergie durable que d’atouts pratiques, notamment en pouvant minimiser les nuisances liées à la circulation et en préservant le bitume des intempéries. En Suisse, le potentiel de cette nouvelle approche s’avèrerait important en pouvant, selon EnergyPier, égaler les capacités énergétiques actuelles de nos centrales nucléaires en recouvrant près d’un tiers du réseau autoroutier avec ce type d’installations. L’OFROU a par ailleurs lancé un appel d’offres en mettant à disposition des kilomètres de murs antibruit et d’espace le long des routes pour y intégrer des dispositifs solaires.

Cette approche multiple, qui vise à conjuguer production d’énergie et avantages pratiques au sein de la structure ou de la surface sur laquelle les panneaux solaires sont installés, constitue également le socle sur lequel se base l’agrivoltaïsme. Concrètement, l’idée de ce nouveau courant consiste à coupler zones agricoles et infrastructures photovoltaïques pour engendrer un effet doublement positif. D’une part en développant la production locale d’énergie solaire, et d’autre part en utilisant cette installation pour protéger les cultures des intempéries et autres phénomènes météorologiques extrêmes exacerbés par le réchauffement climatique. En somme, il s’agit de remplacer les structures protectrices déjà utilisées pour de nombreuses cultures, telles que les serres par exemple, par des surfaces actives, permettant de produire de l’énergie en plus.

Sur le plan politique, l’agrivoltaïsme a fait l’objet de plusieurs démarches visant à accélérer la concrétisation, dans un avenir proche, de projets s’inscrivant dans cette nouvelle approche. Pour les agriculteurs, dont les cultures sont de plus en plus menacées par des épisodes de canicules prolongées et des dérèglements météorologiques significatifs, de tels projets pourraient s’avérer salvateurs, tout en répondant au besoin de développer une énergie renouvelable locale.

« Le cadre légal bouge en effet rapidement en Suisse puisque la nouvelle loi fédérale, adoptée cet été, permet déjà d’installer des infrastructures agrivoltaïques au sein de surfaces agricoles à des fins de recherche ou s’il est avéré qu’elles apportent un avantage pour les cultures », spécifie David Schuppisser, Chief Commercial Officer chez Insolight, une entreprise lausannoise spécialisée dans la conception et l’implantation de structures agrivoltaïques dynamiques. Des installations qui permettent d’optimiser la lumière sur les cultures au gré des aléas climatiques tout en générant de l’électricité avec l’ensoleillement dont les plantes n’ont pas besoin. «Pour les agriculteurs, la démarche constitue en outre une opportunité : ils peuvent par exemple investir partiellement dans ce nouveau type d’infrastructures de production tout en bénéficiant d’une énergie propre et locale pour couvrir leurs besoins. »

Ces nouvelles installations permettraient de réunir acteurs de l’énergie et agriculteurs dans l’optique de générer un gros impact en termes de production solaire. En Europe, les choses se concrétisent progressivement, et Insolight mène actuellement six projets pilotes, dont deux en Suisse à l’Agroscope de Conthey. Ces projets helvétiques précurseurs rassemblent plusieurs partenaires, dont Romande Energie et ambitionnent de répliquer par la suite le processus à l’échelle industrielle.

 

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

batterie alpine

La batterie alpine au cœur du stockage

 À la faveur des retours de concessions, la « batterie alpine » se consolide en Valais. Avec le concept d’Usine hydroélectrique Valais initié par les Forces Motrices Valaisannes (FMV), ce projet permettra à terme d’augmenter la production et de stocker de l’énergie supplémentaire derrière les murs des barrages, dans une complémentarité entre hydroélectricité et photovoltaïque. Elle participera ainsi à la sécurité d’approvisionnement hivernal de la Suisse et contribuera à la stabilité du réseau dans toute l’Europe.

L’Usine Hydroélectrique Valais est le concept porté par FMV. L’idée ? Fédérer les actrices et les acteurs de l’hydroélectricité. Et en son cœur : la batterie alpine. Cette vision « intégrée » revêt une importance nationale et internationale. D’ici à 2050, le canton du Valais sera le plus important producteur hydroélectrique de Suisse.

Focus sur la batterie alpine

Une batterie stocke de l’électricité pour que celle-ci puisse être utilisée à un moment ultérieur. Avec la batterie alpine, c’est pareil. Sauf qu’elle n’est pas tangible : c’est un concept. Pour Pascal Fauchère, chargé d’information à FMV, « ce que l’on appelle communément une batterie est en fait un ensemble d’accumulateurs reliés entre eux de façon à créer et stocker de l’électricité. Si l’on transpose cette idée à un territoire, on peut imaginer que les lacs d’accumulation (appelés aussi lacs de barrage ou lacs de retenue) en montagne constitueraient, s’ils étaient reliés entre eux, une seule et même batterie. Exploités aujourd’hui comme autant de « petites » piles, les 46 grands aménagements valaisans au fil de l’eau ou à accumulation (de plus de 10 MW) dialogueraient pour fonctionner de manière globale et connectée. » Si la batterie alpine existe aujourd’hui déjà, elle est morcelée, avec des lacs de barrage qui fonctionnent séparément les uns des autres. À partir de 2050, ils fonctionneront de concert.

Les retours des concessions et l’augmentation des capacités

Deux moteurs aident à la réalisation de l’Usine Hydroélectrique Valais « virtuelle », et donc d’une batterie alpine : le retour des concessions et les besoins d’augmenter les capacités hivernales de production électrique.

– Les retours des concessions : aujourd’hui, de nombreux concessionnaires et actionnaires se partagent les différents barrages valaisans (Alpiq et Axpo pour les uns, une commune valaisanne, FMV, BKW et Romande Energie pour les autres, ou encore les CFF, etc.). Mais les principales concessions de droits d’eau arriveront à échéance d’ici à 2055. Dans la loi valaisanne, l’attribution aux communes concédantes de 70% de la force hydraulique et au canton de 30% – à un prix solidaire qui seront ensuite revendus à FMV au prix du marché – pousse chacun à revoir sa copie. Dans ce modèle, FMV sera présente dans chacun des aménagements en Valais. La société possède ainsi une vision d’ensemble qui lui permet une production et une gestion optimisée des installations dans un bassin versant donné.

– L’augmentation des capacités de production : pour augmenter la production de cette énergie très flexible, l’étude du potentiel de FMV pour le compte du Canton identifie le rehaussement des ouvrages existants, la construction de nouveaux ouvrages et l’utilisation des futures retenues naturelles liées au retrait des glaciers. En Valais, huit projets ont déjà été identifiés lors de la table ronde de l’hiver 2021 pilotée par la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga : à eux seuls, ils permettront d’augmenter la production de 1,2 térawattheure.

Mais pour accroître la production, FMV table également sur une meilleure coordination des bassins versants. « Jusqu’à présent, l’histoire centenaire de l’hydroélectricité dans les Alpes se caractérisait notamment par un développement répondant aux besoins locaux de l’économie et de la population », nous apprend le Service de l’énergie et des forces hydrauliques du Canton du Valais. « Chaque centrale hydroélectrique existante était construite sur la base d’un concept technique spécifique. Aujourd’hui, une vue d’ensemble de tous les affluents s’écoulant dans le Rhône est nécessaire pour une utilisation rationnelle et une gestion durable de l’eau. » FMV a donc réalisé un inventaire des bassins versants dans le canton et identifié le potentiel de production hivernale supplémentaire issue du stockage. Avec toutes ces différentes mesures, 2,2 térawattheures supplémentaires (2,2 milliards de kilowattheures) pourraient théoriquement être produits d’ici 2040, soit plus ou moins l’équivalent des objectifs fixés par la Confédération.

Le soleil et l’eau pour une production vertueuse

Si l’énergie solaire excédentaire est aujourd’hui exportée pendant la période estivale, FMV évoque la possibilité de l’utiliser pour contribuer à pomper davantage d’eau dans les lacs de retenue. Autrement dit, de stocker la production photovoltaïque sous forme de mètres cubes d’eau. Un volume de 655 millions de mètres cubes supplémentaires pourrait ainsi être amené dans les lacs de barrages en été, d’une part par la gravité naturelle, mais également par pompage à l’aide de l’énergie photovoltaïque alpine produite à partir de panneaux installés sur les lacs de montagne, les murs des barrages ou en plein champ. Au printemps, les réserves seraient alors plus importantes qu’actuellement. « La réalisation de parcs photovoltaïques alpins est d’autant plus souhaitable que leur production est supérieure aux installations de plaine et que la part d’électricité produite en hiver s’approche régulièrement des 50% » précise FMV.

Ce « transfert énergétique de l’été vers l’hiver » présente deux avantages :

– il contribue à la sécurité de l’approvisionnement de la Suisse, particulièrement en hiver
– il participe à la décarbonisation de la société et à la transition énergétique en faveur du climat

Reste encore à clarifier les questions économiques et environnementales mais, pièce par pièce, la vision de FMV se construit et compte sur le soleil (photovoltaïque) et l’eau (barrage). À l’issue des grands retours de concessions, l’Usine Hydroélectrique Valais sera née, avec en son cœur la batterie alpine « renouvelable », atout de la transition énergétique.

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« J’espère que l’hiver prochain provoquera des déclics au sein de la population »

Stéphane Maret dirige depuis deux ans et demi les Forces Motrices Valaisannes (FMV). L’une des missions actuelles de cette société est, dans le contexte du retour de concessions, de développer l’Usine Hydroélectrique Valais, dont la batterie alpine est le cœur. Quelques questions à cet ingénieur électricien pour qui les ressources eau-soleil forment « la dream team des énergies renouvelables ».

Pourriez-vous nous rappeler brièvement le rôle de la batterie alpine en devenir ?

On développe massivement les nouvelles énergies renouvelables, qui sont des ressources formidables, mais qui viennent quand la nature le veut. Une solution pour pallier cette production intermittente est le stockage. C’est là que les barrages, et donc le projet de batterie alpine, prend une importance capitale, puisqu’ils sont capables de stocker l’énergie (eau) et de la turbiner le moment voulu pour produire de l’électricité et ainsi réguler le réseau.

Le réseau national donc ?

Il n’existe pas de réseau national : le réseau est européen, il est totalement interconnecté. Les Alpes – donc les barrages – joueront ainsi un rôle de batterie et de régulateur pour l’ensemble de l’Europe.

Pourquoi l’Usine Hydroélectrique Valais sera-t-elle majoritairement en mains valaisannes (FMV), alors que le projet revêt une importance nationale, voire internationale ?

Il s’agit de dispositions légales introduites par la loi cantonale sur les forces hydrauliques de 2018. Elle précise qu’au retour des concessions, 60% au minimum des aménagements devront être en mains valaisannes, dont 30% à FMV. Après les derniers retours de concessions prévus en 2055, nous posséderons 30% de toute la force hydraulique en Valais. Les communes valaisannes concédantes auront le solde et elles pourront, si elles le souhaitent, engager des partenariats hors canton.

Le canton du Valais produit 10 milliards de térawattheures sur son territoire et en exporte 7 milliards. Nous produisons donc pour l’ensemble de la Suisse. C’est pour cela que la loi cantonale prévoit que 40% de la force hydraulique pourra être vendue à des partenaires externes. Le Valais a, souhaite et aura des partenaires.

À terme, on évoque des sécheresses plus fréquentes. Comment l’Usine Hydroélectrique Valais intègre-t-elle ce « risque » de manque d’eau dans ses plans ?

C’est une excellente question, qui est au cœur de nos réflexions : la multifonctionnalité de l’eau. Nous pensons qu’en 2050, la force hydraulique ne servira pas uniquement à produire de l’électricité. Certains barrages serviront à certaines périodes à la distribution d’eau potable, à l’irrigation durant les périodes de sécheresse ou encore à la gestion des dangers naturels en stockant l’eau dans les barrages pour éviter qu’elle ne dévale la vallée et ne provoque des dégâts par exemple.

Les études que nous avons menées conjointement avec des hautes écoles en Suisse montrent qu’il n’y aura pas moins de précipitations en 2100, mais qu’elles seront inégalement réparties dans le temps (période) et dans l’espace (lieu). On aura également moins de neige, mais les apports se feront toujours sous forme de précipitations.

La Suisse est le château d’eau de l’Europe aujourd’hui et elle le sera dans 100 ans. Les phénomènes seront plus violents qu’aujourd’hui et, malgré la fonte inéluctable des glaciers, les précipitations permettront de remplir les barrages. Le climat va évoluer et il faudra s’adapter : on aura des problèmes de répartition de la ressource, de dangers naturels et de sécheresse, mais pas de quantité d’eau.

Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui, avec tous ces défis ?

Il y a deux horizons temporels : pour cet hiver, la situation est assez anxiogène. Bien que je ne croie ni à un blackout généralisé, ni au contraire à un hiver « normal », je pense que nous aurons des restrictions et peut-être même des contingentements. Mais les prédictions sont très difficiles, nous en sommes réduits aux conjectures. Je suis en revanche plus positif pour le long terme. J’ai le sentiment que 2022-2023 sera à marquer d’une pierre blanche et que nous allons vraiment prendre en main cette transition énergétique. Mais, quoi qu’il en soit, je suis dans le domaine de l’énergie depuis 30 ans et je n’ai jamais eu à me demander s’il y aura de l’électricité l’hiver prochain. On vit une véritable rupture de paradigme.

Le mot de la fin est pour vous…

L’humanité doit relever l’extraordinaire défi du changement climatique et cesser d’émettre du CO2 à l’horizon 2050, au risque que la planète ne s’emballe. La bonne nouvelle, c’est qu’en Suisse, nous possédons les solutions pour répondre à cet immense problème avec l’eau, le soleil. Mais je crois aussi au fort potentiel du vent et de la géothermie profonde. Selon le GIEC, nous sommes au bord du précipice. Mais nous avons les ressources et la solution. Maintenant, il faut agir. J’espère vraiment que l’hiver prochain, s’il devait être compliqué, provoquera des déclics au sein de la population, pour que chacune et chacun prenne conscience et agisse.

 

Joëlle Loretan

Rédactrice

train de nuit

Trains de nuit : un moyen de transport écologique

Le Transsibérien, l’Orient-Express, le Royal Scotsman. Tous ces noms de trains mythiques nous sont familiers, sans forcément les avoir déjà empruntés. Ils alimentent la plume d’icônes de la littérature depuis des décennies et font partie de l’imaginaire collectif. Ils couvrent des itinéraires vastes, permettant pour certains de relier l’Europe et l’Asie par le rail. Aussi et surtout, le train représente l’un des moyens de transport en commun les plus respectueux de l’environnement.

Pour les personnes les plus patientes, un trajet en train au départ de Lagos (Portugal) permet de se rendre jusqu’à Singapour. L’itinéraire compte au total 19’000 km et représente vraisemblablement le plus long parcours par le rail possible au monde. Moyennant 13 changements et environ 20 jours de voyage, il s’agit d’une véritable aventure en soi ! Il n’est cependant pas nécessaire de parcourir de telles distances pour profiter pleinement de toute la magie qu’un voyage en train peut offrir. De nombreux départs de la Suisse vers tout le continent européen permettent d’ajouter de la saveur, du confort et de la sérénité en voyageant par le rail. Il est possible par exemple de fermer les yeux à Zürich et les rouvrir après une longue nuit dans pas moins de quatre capitales : Budapest (11h39), Prague (13h17), Ljubljana (11h30) et Zagreb (14h09).

Dans le respect de l’environnement

À l’heure de la crise climatique et énergétique que nous traversons, nos choix en matière de transports sont toujours plus décisifs. En effet, en 2018, 25% des émissions de gaz à effet de serre en Europe provenaient des déplacements. Il s’avère donc crucial de prendre de nouvelles habitudes lors de nos déplacements en général et spécialement lorsque nous partons en voyage.

Respectivement, les déplacements en avion représentent 13% des émissions, alors que ceux effectués en train sont responsables d’une part moindre, qui se monte 0.4%. Si cette différence ne paraît pas assez nette, on peut ajouter que, par trajet, l’avion émet en moyenne 1’500 fois plus de dioxyde de carbone qu’un train. En plus du CO2, l’avion répand également de l’ozone (O3), un autre gaz à effet de serre, qui contribue notamment à l’acidification de l’environnement qui perturbe la composition de l’air, des eaux de surface et du sol.

Comment faire le bon choix de moyen de transport pour nos voyages ?

La question du choix qui repose sur les épaules des consommatrices et des consommateurs peut parfois paraître anecdotique mais a toutefois un impact. Aussi, plusieurs outils en ligne permettent de comparer les effets de nos déplacements sur l’environnement en fonction du moyen de transport choisi. La plateforme EcoPassenger (disponible en plusieurs langues) permet notamment de calculer pour un voyage donné les émissions de CO2 des avions, des automobiles et des trains, pour les transports de voyageuses et de voyageurs.

Par exemple, pour un voyage permettant d’aller de Fribourg à Berlin, voici les informations que l’on peut obtenir :

Les différences entre voyage par le rail exclusivement et voyage en avion (incluant les transferts en train et en voiture) sautent littéralement aux yeux. En effet, pour ce trajet précis, les émissions de CO2 passent de 29,1 pour le train à 126,1 pour le voyage en avion.

Le site Carbonfootprint Calculator va un peu plus loin et permet aussi de calculer et de comparer les émissions de trajets en bus et en moto, entre autres.

De nombreux articles traitant de la comparaison entre modes de transport fleurissent depuis quelques années sur le web. L’excellent article du Monde Flexitaérien, mode d’emploi: mérites comparés de l’avion et du train met notamment en lumière un néologisme (flexitaérien) décrivant une personne particulièrement attentive aux émissions liées à ses déplacements et prête à faire en ce sens des compromis en faveur de l’environnement. Ce qui ressort notamment de l’article est que certes, les voyages en avion sont plus rapides que ceux en train, mais les avantages de ces derniers demeurent bien plus nombreux. Et surtout, l’aspect de préservation de l’environnement et des ressources énergétiques penche toujours en faveur du train. Un des éléments qui continue de faire débat dans la lutte opposant les airs aux rails demeure le prix. En effet, voyager en train demeure encore trop coûteux en comparaison de l’avion et peut donc dissuader beaucoup de gens. Concernant cette question, un réel effort doit être désormais fait du côté des politiques ainsi que des prestataires de services. Malheureusement, la période complexe et incertaine que nous vivons concernant l’approvisionnement en énergie ne semble pas encore tendre dans cette direction.

L’ère des compromis et du changement de comportement

Les voyages en train représentent donc un mode de transport pratique, confortable, poétique et respectueux de l’environnement. En cette période où les crises se succèdent, ces caractéristiques permettent une évasion bienvenue. Le compromis ainsi qu’un changement de comportement concernant notre rapport au temps et aux coûts (financiers et environnementaux) sont désormais de mise et nous enjoignent à voyager moins loin, plus lentement, pour finalement voyager mieux.

 

Manon Mariller

Géographe

 

Sources utilisées pour rédiger cet article et autres liens utiles

Carbonfootprint Calculator
CFF – Découvrir l’Europe en train de nuit
EcoPassenger
Flexitaérien mode d’emploi : mérites comparés de l’avion et du train
Géo – Un trajet en avion est 45 fois plus polluant qu’un voyage équivalent en TGV
Interrail – Eurail : 33 pays à portée de train
L’Europe en train – les meilleurs itinéraires depuis la Suisse
EEA Motorised transport: train, plane, road or boat – which is greenest?
Railtour – Train de nuit OEBB NightJet
reddit – The new longest possible train journey in the world
Routard.com – Les trains mythiques en Europe
tcs – Avantages d’un voyage en train de nuit
tcsvoyages.ch – 15 trains mythiques à travers 6 continents
The Guardian – Trains far greener but much more costly than planes, analysis finds

Ville

Rénovation des bâtiments, éclairage public et changements de comportements pour diminuer nos émissions.

Que ce soit en agissant sur l’éclairage public, sur l’état des bâtiments ou encore en accompagnant les citoyennes et citoyens, afin de modifier les habitudes de mobilité et de consommation, les leviers sont nombreux pour diminuer notre bilan énergétique, électrique comme thermique. Et pour réduire de manière significative nos émissions de gaz à effet de serre (GES).

Les solutions technologiques en lien avec le développement des énergies renouvelables et l’efficience énergétique doivent être complétées par des mesures d’accompagnement visant à faire changer nos modes de consommation afin de tendre à une sobriété énergétique durable. Nous présentons dans cet article ces deux aspects par le biais d’exemples de solutions technologiques (chauffage à distance, éclairage dynamique) et un programme de coaching carbone à l’intention des ménages.

Décarboner les bâtiments grâce au chauffage à distance

La rénovation énergétique des bâtiments est un levier majeur sur lequel les communes peuvent agir. Défossiliser le chauffage en se raccordant à un réseau de chauffage à distance (CAD) constitue l’une des mesures qu’elles peuvent mettre en place.

Comment fonctionne le chauffage à distance ? La production de chaleur ou de froid est centralisée pour être ensuite distribuée via de l’eau contenue dans des conduites souterraines et menée jusqu’aux bâtiments et habitations à proximité. Le CAD utilise des sources d’énergie renouvelable (bois, eau de STEP, nappe phréatique, géothermie, etc.) selon les besoins en froid ou chaleur du site. Le réseau de conduites est évolutif : de nouveaux bâtiments peuvent être raccordés en tout temps, tandis que le circuit lui-même peut être densifié pour desservir une zone plus grande. L’énergie est acheminée dans un échangeur ou une pompe à chaleur (PAC) située chez le client. Cette installation, silencieuse et discrète, remplace la chaudière actuelle. L’eau refroidie emprunte ensuite une conduite parallèle pour revenir à la centrale et être à nouveau chauffée.

Les CAD favorisent une énergie renouvelable et locale, garantissent aux propriétaires des bâtiments raccordés un prix stable sur la durée (engagement sur par exemple 30 ans), contribuent à la réduction des émissions de CO2 et de la pollution.

Sur la commune de Puidoux, une installation novatrice est en service depuis 2018 (illustration 1). Cette centrale fonctionne sur le principe de la gazéification du bois humide (plaquettes). Ce procédé, unique en Suisse, consiste à transformer le bois issu des forêts de la région en gaz de synthèse, c’est-à-dire en combustible. Il permet une production électrique extrêmement performante, couvrant l’équivalent des besoins annuels en électricité de 1 500 ménages et une combustion plus propre du bois. Chaque année, un million de litres de mazout sont ainsi économisés. À ce jour, 21 bâtiments sont raccordés et l’extension du réseau en cours permettra de rajouter 20 raccordements à terme pour un total de dix GWh/an d’énergie thermique et quatre GWh d’électricité.

 

Illustration 1 : Centrale de gazéification de bois à Puidoux. (Photo : Romande Energie)

 

Les réseaux de CAD/FAD sont adaptés à tous types de communes, de plaine ou de montagne, petites à grandes. Des projets visant également à valoriser le bois local pour des réseaux de CAD existent — ou sont en cours de développement — à Charmey, Longirod, Avenches ou encore Payerne. Cette dernière commune prévoir également de valoriser la chaleur issue des eaux de STEP. La proximité du lac encourage de nombreuses villes (Genève, Morges ou Montreux, par exemple) à utiliser l’eau du lac pour chauffer ou refroidir les bâtiments. Les eaux géothermales forment une autre source de chaleur qui peut être valorisée par les collectivités publiques. De tels projets de géothermie profonde impliquent souvent différents partenaires (typiquement le service industriel ou le gestionnaire de réseau et de distribution de la zone concernée) dans le développement et la réalisation des centrales et des réseaux (Nyon, Gland ou Lausanne, par exemple) afin de mutualiser les risques et les coûts.

D’autres démarches pour la rénovation énergétique

D’autres démarches sont à portée des communes pour inciter ou accompagner la décarbonisation des bâtiments. Celles-ci peuvent réaliser des audits énergétiques (CECB, CECB Plus) sur leurs bâtiments communaux ou soutenir financièrement les audits énergétiques auprès des propriétaires. En complément des CAD, l’installation de panneaux photovoltaïques (PV) contribue également à augmenter son autonomie énergétique et à réduire les émissions de GES.

Les appels d’offres groupés pour les citoyens propriétaires intéressés à installer PAC ou PV rencontrent aussi un intérêt croissant auprès des communes. La commune d’Épalinges a par exemple réalisé plusieurs opérations visant à inciter les propriétaires à favoriser les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et l’autoconsommation. Les communes peuvent se faire accompagner par un bureau d’ingénieurs qui informe les participants, analyse le potentiel solaire des toitures et lance un appel d’offres groupé auprès d’entreprises d’installation. Ce type d’actions présente les avantages de réduire les coûts et de simplifier les démarches administratives pour les propriétaires.

Afin de permettre aussi aux locataires d’investir dans la transition énergétique, Epalinges a organisé en 2021 une opération de financement participatif pour la réalisation d’une installation solaire sur un complexe scolaire, autrement appelée « crowdlending » sur le site Internet www.epa-ren.ch. D’autres solutions de financement, telles que le contracting , le rachat d’infrastructures ou encore le contrat à la performance énergétique (CPE) sont à disposition des communes afin qu’elles puissent financer leur transition écologique en fonction de leurs besoins.

Un éclairage public dynamique

En Suisse, l’éclairage public consomme environ 410 millions de kWh d’électricité par an, soit 0,7 % de la consommation totale d’électricité. Si ce chiffre peut sembler bas, il peut parfois représenter un coût important pour une commune. Cependant, il est facile d’agir dessus et d’obtenir des économies d’énergie et financière. L’éclairage est toujours en mains publiques et il constitue un levier visible, pour les habitants.

Le remplacement de vieux luminaires par des LED constitue la première étape. Sur le parc d’éclairage public de Romande Energie, plus de la moitié des 35 000 points lumineux n’est pas équipée en LED, il reste donc un large potentiel d’amélioration. De plus, les sources lumineuses utilisant du mercure sont interdites depuis 2015 et d’autres vont être interdites progressivement d’ici 2023 (fluocompacte, notamment).

En plus de remplacer des luminaires obsolètes par de nouveaux luminaires LED, l’arrivée de nouvelles solutions contribue à optimiser les économies d’énergie. La détection, via des capteurs, permet d’éclairer à l’intensité désirée et au bon moment. Cela diminue aussi drastiquement la pollution lumineuse. À un tel éclairage dynamique, on peut ajouter un outil supplémentaire : la télégestion. Comme son nom l’indique, cette solution gère à distance le parc d’éclairage public et les luminaires. Il est ainsi possible de mettre en place des scénarios d’abaissement et de pilotage de l’éclairage (illustration 2) au jour le jour. Ainsi, on peut par exemple : couper l’éclairage pour les feux du 1er août sur la zone concernée ; couper ou abaisser à 10 % l’éclairage dans les zones proches des écoles où il est peut-être inutile d’éclairer pendant les week-ends. En plus de ces scénarios, la télégestion permet la remontée d’information sur l’état des luminaires (détection de panne, maintenance préventive et gestion de la durée de vie restante).

Ces deux solutions sont complémentaires, mais fonctionnent aussi très bien séparément. Les différentes caractéristiques de la commune sont analysées afin de catégoriser les zones (résidentielle, industrielle, etc.) et proposer la solution la plus utile et adaptée à chaque situation.

 

Illustration 2 : Scénarios pour un éclairage dynamique. (Source : Topstreetlight.ch — Guide « Éclairage public efficient »)

 

En 2020, la commune de Noville a fait le choix de passer en 100 % LED et d’installer un système de télégestion et de détection. Testé sur un des quartiers de la commune, le concept a séduit les habitants et a été ensuite déployé sur l’ensemble de la commune. Des économies d’énergie dépassant les 70 % sont ainsi atteintes.

Oser questionner nos modes de vie et changer nos comportements

Au-delà des solutions technologiques, si nous voulons faire face au dérèglement climatique et réussir notre transition écologique, une adaptation de nos modes de vie s’impose. Selon la dernière publication de l’OFS, l’empreinte gaz à effet de serre de la Suisse par personne s’élevait en 2019 à 12,6 tonnes d’équivalent CO2. Si l’on veut atteindre les objectifs 2050 de la Confédération, les citoyennes et citoyens suisses doivent diviser par 10 leurs émissions.

Compte tenu des émissions directes dues aux déplacements en véhicules privés et au chauffage, ainsi que des émissions induites à l’étranger comme au sein de l’économie suisse par leur demande finale, les ménages étaient responsables, en 2019, de l’émission de 73,1 millions de tonnes d’équivalent CO2. Soit d’environ 67 % de l’empreinte gaz à effet de serre de la Suisse.

Il ressort de ces statistiques que les transports sont à l’origine de la majeure partie des gaz à effet de serre des ménages (26 %), suivis par le logement (20 %) et l’alimentation (20 %). Ces trois thématiques représentent donc deux tiers des émissions directes et indirectes des ménages (illustration 3). Force est de constater que notre empreinte carbone est constituée en majeure partie d’émissions indirectes dues aux importations : ces émissions sont générées à l’étranger lors de la production et le transport de biens, et de services, qui sont importés pour être consommés par les ménages en Suisse. C’est particulièrement le cas de l’alimentation où 67 % des émissions sont induites à l’étranger.

 

Illustration 3 : Extrait de la publication « Ménages et climat à la lumière des comptes de l’environnement » (Source : Office fédéral de la statistique, Neuchâtel, 2022)

 

Comment les communes peuvent-elles sensibiliser leurs citoyens et les mobiliser pour réduire leur impact environnemental ?

Dans le cadre de son programme d’efficience énergétique EquiWatt, le Canton de Vaud propose notamment aux communes l’opération « Eco-logement ». Des experts formés se rendent chez les locataires et installent en quelques minutes des appareils (LED, multiprise avec interrupteur, économiseur d’eau, etc.) pour réduire les consommations. Si les écogestes sont déjà bien ancrés en Suisse, un véritable changement de nos comportements reste nécessaire.

Proposé directement par les communes à leurs habitants, « Ma commune et moi » est un programme qui vise à accompagner la population dans la réduction de son empreinte carbone en ciblant les trois thématiques qui ont le plus d’impact dans le bilan d’un ménage : l’habitat, la mobilité et l’alimentation. Sur une durée de trois à six mois, un coach en durabilité dresse un bilan carbone du foyer et lui propose ensuite de tester des alternatives visant à réduire son empreinte. Un suivi quantifié et personnalisé est garanti par le coach. En fin de programme, un bilan met en évidence les objectifs de réduction atteints. Une soirée organisée par la commune permet aux différents participants et participantes de se rencontrer, d’échanger de bonnes pratiques et de créer une communauté autour de la durabilité. Pour la commune, c’est l’occasion de créer du lien avec sa population, de se rendre compte de leurs attentes et de prioriser les mesures à mettre en place.

 

Illustration 4 : Une famille d’Epalinges ayant participé au coaching carbone. (Photo : 24 heures/Patrick Martin)

 

Ce programme de coaching carbone s’inscrit pleinement dans la ligne des besoins de participation citoyenne recherchée par de nombreuses communes. L’objectif est d’accompagner un grand nombre de ménages au sein d’une commune, afin d’opérer un changement de dynamique visible. Les valeurs véhiculées telles que l’économie locale, les circuits courts ou la mobilité douce permettront également d’augmenter collectivement la qualité de vie au sein de la commune.

Dans le cadre d’un projet pilote mené à Epalinges, 30 foyers ont atteint une réduction moyenne de 25 % de leurs émissions de GES (illustration 4). Il s’agit des réductions effectives ainsi que des engagements de changements à plus long terme.

Savoir concilier technologie et sobriété

Éclairage intelligent, rénovation énergétique, promotion des énergies renouvelables, mobilité électrique et multimodale, engagement des citoyens : de nombreuses solutions et services fiables sont à disposition des collectivités pour lutter contre les changements climatiques. Seules, les technologies pour décarboner notre société ne suffiront pas pour y faire face. Changer nos comportements fait pleinement partie de la solution afin de réduire notre consommation d’énergie et nos émissions de gaz à effet de serre.

Les communes ont un rôle clé à jouer, en tant que facilitateur et en tant que déclencheur. Elles ont par ailleurs les moyens d’encourager les acteurs locaux (entreprises, secteur immobilier, ménages) à prendre les bonnes décisions pour accélérer la transition écologique de l’ensemble du territoire.

 

Corboz

Philippe Corboz

Responsable de produits

Article paru dans le magazine de l’ARPEA, arpeamag no. 292, automne 2022.

 

Références

Blog Question d’Énergie, Éclairage public dynamique : la lumière là où il faut et quand il faut

Arpeamag no. 291, dossier spécial Pollution lumineuse, été 2022

OFS, Ménages et climat à la lumière des comptes de l’environnement, 2022

Guide Éclairage public efficient — recommandations aux autorités communales et aux exploitants de réseaux d’éclairage

Chaleur résiduelle

L’exploitation de la chaleur résiduelle

L’idée d’utiliser la chaleur résiduelle (appelée aussi chaleur fatale) pour couvrir les besoins en chauffage et en eau chaude n’est pas nouvelle. En effet, les installations de chauffage à distance jouissaient d’une certaine notoriété dans les années 1960 et 1970, où elles exploitaient des sources de chaleur à haute température. Le développement des pompes à chaleur a permis plus tard d’exploiter la chaleur à plus basse température, ouvrant un potentiel plus grand avec des sources diversifiées. Aujourd’hui, les « chaleurs perdues » ne sont plus une option de la transition énergétique, elles en sont un élément-clé.

La récupération de la chaleur fatale est l’opportunité, pour les entreprises industrielles notamment, de faire des économies et de réduire la facture d’énergie. Les chaleurs perdues peuvent en effet être valorisées soit en interne (pour répondre aux besoins de chaleur de l’entreprise), soit en externe (pour couvrir les besoins d’autres entreprises ou, plus largement, d’un territoire grâce à un système de réseau de chaleur).
Remplacer les énergies fossiles pour le chauffage est sans conteste une question de bon sens. Pourtant, chaque jour, des entreprises et des industries laissent une précieuse source d’énergie thermique s’échapper. Grâce à des mesures ciblées, vous pouvez réaliser d’importantes économies d’énergie et de coûts.

Un potentiel encore grand

Selon SuisseEnergie, le programme d’encouragement de la Confédération en matière d’énergie renouvelable et d’efficacité énergétique, la Suisse dispose de plus d’un millier de réseaux thermiques qui fournissent – selon des indications qui peuvent diverger – entre 6 et 8 TWh de chaleur par an, couvrant ainsi environ 6 à 8% des besoins en chaleur dans notre pays (chiffres 2021). Et selon les « Perspectives Energétiques 2050+ » de l’OFEN, la consommation de chaleur à distance augmentera en particulier dans les ménages privés, où elle triplera pratiquement d’ici à 2050. Elle doublera pratiquement dans le secteur des services pendant la même période alors qu’elle restera à son niveau actuel ans le secteur de l’industrie.
En décembre 2021, le Conseil fédéral a quant à lui adopté le rapport « Potentiel des installations de chauffage et de refroidissement à distance », qui fait suite à un postulat déposé deux ans plus tôt. Il y évoque le potentiel réalisable sur les plans économique et de l’aménagement du territoire pour un approvisionnement en chaleur à distance exempt de CO2 et il est grand : entre 17 et 22 TWh par an. « À l’heure actuelle, ce potentiel n’est, au plus, utilisé qu’à moitié. Le développement des réseaux thermiques doit par conséquent être considérablement renforcé et accéléré. » Le Conseil fédéral recommande en outre aux communes, dans le cadre de leur planification énergétique, d’envisager la désaffectation de conduites de gaz et le développement de réseaux thermiques en collaboration avec les entreprises d’approvisionnement en énergie, afin d’éviter une concurrence entre infrastructures d’approvisionnement en chaleur et des investissements inappropriés. Le Conseil fédéral est désormais chargé d’étudier la situation en collaboration avec les acteurs de la branche, afin de rendre compte des obstacles réglementaires, de clarifier la répartition des tâches (Confédération/canton/communes), d’esquisser les plans d’actions et d’évoquer les améliorations possibles du système actuel.

Où récupérer la chaleur ?

La température d’un rejet de chaleur peut varier de plusieurs centaines de degrés à une température proche de celle de l’environnement. La méthode de valorisation sera donc différente d’une situation à l’autre, pouvant aller d’une turbine à vapeur à une pompe à chaleur en passant par un échangeur de chaleur. Quoi qu’il en soit, les rejets de chaleur sont inévitables, car liés à la physique de certains processus.

Rejets de chaleur des usines de valorisation thermique des déchets

La plupart des usines d’incinération des ordures ménagères de Suisse valorisent déjà leur chaleur en produisant de l’électricité, de la vapeur utilisable par l’industrie et de la chaleur pour le chauffage à distance. C’est le cas de l’usine Tridel à Lausanne, qui soutire la vapeur avant de l’envoyer dans des échangeurs qui produisent de l’eau surchauffée. Plus de 1000 bâtiments lausannois, dont le CHUV, sont ainsi chauffés. Selon energie-environnement.ch, on pourrait encore doubler les possibilités pour le chauffage et multiplier par un facteur encore plus grand les bâtiments raccordés, si tous étaient mieux isolés.

Rejets de chaleur des stations d’épuration

Les STEP représentent à la fois un potentiel d’économie d’énergie électrique et un potentiel de production d’énergie renouvelable. Cela passe par la valorisation des boues d’épuration et de la chaleur des eaux en sortie.
La STEP de Morges montre l’exemple en la matière : si, jusqu’en 2018, les eaux usées épurées étaient rejetées dans le lac Léman, l’installation valorise aujourd’hui cette énergie, qui permet de chauffer le siège de Romande Energie, ainsi que tout le quartier des Résidences du Lac.

Rejets de chaleur des processus industriels

On citera à titre d’exemple Holcim à Éclépens, qui profite des déperditions thermiques de son four rotatif et de son refroidisseur à clinker et utilise cette chaleur fatale en interne (préchauffage et séchage de matières) et en externe (injection dans le réseau de chauffage à distance ou conversion en électricité). Le cimentier alimente ainsi en chaleur quelque 250 bâtiments résidentiels et plusieurs entreprises des environs. La chaleur fournie correspond approximativement à la consommation moyenne de 2000 foyers, précise l’entreprise. En été, l’énergie est utilisée afin de rafraîchir le centre de tri postal.

Rejets de chaleur des bâtiments tertiaires

Commerces, bureaux, hôpitaux, écoles, infrastructures collectives destinées aux sports, aux loisirs, aux transports, hôtels, restaurants, etc. : le potentiel est énorme. Le Prix de l’innovation 2022 dans le domaine des réseaux thermiques a d’ailleurs été décerné au service des bâtiments du canton de Soleure pour le projet « Areal Bürgerspital Solothurn ». La chaleur résiduelle provenant de la stérilisation, des appareils de radiologie ou du centre de calcul de l’hôpital de Soleure alimente aujourd’hui des bâtiments, notamment classés, qui n’auraient pu accéder à un approvisionnement zéro émission sans cette approche.

Rejets de chaleur des applications du froid

Installations de ventilation, frigorifiques ou encore locaux de serveurs informatiques et centres de calcul recèlent un grand potentiel. Puisqu’il faut les refroidir, ils s’en dégagent de la chaleur. Dans le bâtiment NEST, le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche à Dübendorf, un centre de données contribue ainsi au chauffage de l’ensemble du bâtiment. En hiver, la chaleur résiduelle alimente le chauffage du bâtiment et, tout au long de l’année, elle sert de source pour une pompe à chaleur qui fournit l’eau chaude sanitaire.

Rejets de chaleur dans la structure souterraine des bâtiments

Récupérer la chaleur des parkings souterrains via des panneaux muraux pour chauffer les appartements, voilà la solution innovante développée par Enerdrape, une spin-off de l’EPFL. Actuellement en phase de test dans un parking du quartier de Sévelin à Lausanne, ce système pourrait fournir jusqu’à un tiers de l’énergie nécessaire à tempérer l’immeuble d’une soixantaine d’appartements sous lequel il se trouve. L’application de cette technologie est plus large que les parkings souterrains, puisqu’elle est adaptable également pour les tunnels, les gares souterraines ou encore les métros.

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Quelques questions à Laure Deschaintre, directrice d’InfraWatt et ingénieure en énergie et climat

Après avoir travaillé durant sept ans en Allemagne sur la thématique des énergies renouvelables dans les réseaux de chaleur, Laure Deschaintre a rejoint le bureau d’ingénieurs Planair à Yverdon-les-Bains en 2019, où elle est responsable du pôle chaleur dans le secteur énergie renouvelable et innovation. Elle dirige par ailleurs l’association InfraWatt, qui promeut auprès du grand public, des professionnels et au niveau politique, l’utilisation de l’énergie provenant des eaux usées, des déchets, de la chaleur résiduelle et de l’eau potable dans les infrastructures.

La situation actuelle favorise la sortie des énergies fossiles. Le ressentez-vous concrètement ?

Absolument. Depuis quelques mois, le téléphone sonne beaucoup chez nos membres, à savoir les exploitants de réseau – les contracteurs ou les services industriels -, avec des personnes qui souhaitent se raccorder au réseau de chauffage à distance le plus proche. Malheureusement, ce n’est pas si simple, il faut ouvrir la route, poser les conduites, etc. Toutefois, le développement doit se faire rapidement, au risque que chaque personne se tourne vers des solutions individuelles pour son bâtiment. On perdrait alors la densité de consommation énergétique nécessaire à la construction d’un réseau thermique.

Quel est le principal frein, mais également les évolutions que vous percevez lorsqu’on parle de réseaux de récupération de chaleur ?

Les réseaux thermiques entrent en concurrence avec les réseaux de gaz. En effet, les uns et les autres utilisent un réseau de conduites différent pour que leur énergie puisse être distribuée, et dans les deux cas, il faut une densité de consommation énergétique suffisante. Les infrastructures entrent donc en concurrence dans certaines zones. Jusqu’à récemment, il était difficile de planifier des projets de récupération de chaleur à côté de ceux dédiés au gaz. Mais le contexte actuel et la demande grandissante ont changé la donne depuis peu. L’importance des réseaux thermiques a également été reconnue à la mi-août : la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga, les présidents de la Conférence des directeurs cantonaux de l’énergie, de l’Association des communes suisses et de l’Union des villes suisses ont signé une charte qui vise à accélérer le développement de ces réseaux thermiques en Suisse. J’ai la sensation que les acteurs ont pris conscience de l’importance de récupérer l’énergie perdue. Bien qu’il y ait des villes avant-gardistes, comme Bâle et Zurich, qui démantèlent leurs réseaux de gaz pour agrandir des réseaux de chauffage à distance, le potentiel de développement est encore important.

Où se trouve le principal potentiel de récupération de chaleur pour une grande entreprise ou une usine ?

Là où les processus tournent en continu, sans arrêt de production, comme dans les STEP ou les centres de calculs. Le risque que l’entreprise déménage ou cesse ses activités est alors minime. Dans une aciérie, par exemple, la gestion du risque est plus compliquée : le danger est que, si les commandes baissent, la production et la livraison de chaleur baissent également. Avec l’Association suisse du chauffage à distance (ASCAD), nous demandons depuis plusieurs années la création d’un fonds géré par la Confédération pour couvrir ces risques et permettre à ces projets de se développer et ainsi éviter de perdre cette chaleur.

Et pour les plus petites structures, comme les PME, voire les ménages ?

À titre individuel, il est possible de récupérer la chaleur de l’eau chaude de sa douche, en installant un échangeur qu’on trouve dans le commerce. À l’échelle d’un bâtiment ou d’un quartier, il est possible de placer un échangeur sur la récupération des eaux usées, avant qu’elles partent à la STEP. Si le bâtiment est à côté d’une conduite qui rassemble les eaux usées, il est également possible de placer directement dans le tuyau un échangeur de chaleur, même si la technique plus classique consiste à d’abord traiter l’eau dans une STEP, puis à installer un échangeur à la sortie pour récupérer la chaleur. Cette dernière approche présente l’avantage de rejeter de l’eau moins chaude, ce qui est mieux pour l’environnement.

 

Joëlle Loretan

Rédactrice

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Ressources et liens utiles :

– InfraWatt : association pour la récupération d’énergie à partir des eaux usées, des déchets, des rejets de chaleur et des réseaux d’eau potable
– Fondation Klik : obtenir des subventions pour les projets de réseaux de chaleur
– Programme Bâtiments : subventions pour la construction ou l’extension de réseaux de chaleur alimentés avec des énergies renouvelables ou des rejets de chaleur
– Pinch : identifier les potentiels d’exploitation et les économies thermiques réalisables
– Francs Energie : comment obtenir des subventions pour l’énergie et la mobilité (par code postal)
– Association suisse du chauffage à distance
– QM Chauffage à distance propose des aides à la planification, des conseils, des formations et des formations continues

pollution digitale

Pollution digitale: enjeux et solutions

Avec l’essor des services numériques, comme le cloud computing ou encore la vidéo à la demande, les infrastructures et dispositifs digitaux massivement utilisés engendrent une énorme consommation d’énergie. Très peu informés sur l’impact environnemental de leur activité en ligne, les internautes et les entreprises pourraient pourtant changer la donne en adoptant des bonnes pratiques simples. Explications.

On ne la voit pas, ses effets ne peuvent pas s’observer directement et pourtant nous l’engendrons tous au quotidien. La pollution digitale constitue en effet une source de préoccupation environnementale de plus en plus inquiétante. Car pour soutenir nos diverses activités en ligne, les datacenters et serveurs informatiques se multiplient. Des infrastructures très gourmandes en électricité, notamment pour conserver une température basse au sein des vastes espaces dans lesquels nos précieuses données sont hébergées. La consommation énergétique due à nos habitudes digitales commence d’ailleurs à représenter des proportions significatives en égalant, voire dépassant, certains secteurs eux-mêmes très gourmands en énergie tels que le transport ferroviaire ou aérien. En même temps, alors que les services et le contenu en ligne sont disponibles et consommés en continu, il est possible d’adopter des comportements simples pour changer la donne, ou du moins minimiser notre impact environnemental. On remarque par ailleurs que certaines solutions énergétiques émergent, permettant par exemple d’exploiter les rejets de chaleur émis par les datacenters.

En Suisse, alors que le pays semble conforter sa réputation de forteresse digitale sur la scène internationale, cette problématique s’avère des plus préoccupantes. À l’échelle nationale, près de 8% de notre électricité est ainsi utilisée par les infrastructures liées à Internet. À titre comparatif, on peut souligner que le rail en consomme seulement un peu plus de 5%, et moins de 1% en ce qui concerne l’éclairage public.

Quelle empreinte carbone ?

Pour mieux se rendre compte de l’impact environnemental que nous engendrons tous les jours, il est aujourd’hui possible de quantifier l’empreinte carbone des activités digitales. Le fait de mener une simple recherche sur la toile correspond à l’émission d’environ 7 grammes de CO2. Et un peu moins de 20 grammes pour l’envoi d’un e-mail. Avec une équipe de 100 collaborateurs, une entreprise génère donc plus de 130 kg de gaz carbonique par employé chaque année, et cela rien qu’en considérant l’activité liée aux e-mails.

De manière globale, les différentes études menées sur l’impact écologique du digital se rejoignent pour dire qu’à l’échelle planétaire, l’utilisation des outils et services numériques représente 2% des émissions de CO2. Une proportion qui correspond environ à celle du transport aérien. Pour revenir à la Suisse, ses 93 datacenters équivalent à près de 154’000 m2, soit environ 24 terrains de football. À eux seuls, ces datacenters consomment 3,6% de toute l’électricité du pays.

Éducation digitale manquante

Pour Jean-Philippe Trabichet, responsable de la filière informatique à la Haute école de gestion Genève, un des principaux problèmes réside dans l’éducation digitale des utilisateurs. « En observant la manière dont les internautes utilisent leurs ordinateurs et smartphones lorsqu’ils surfent sur le web, la méconnaissance générale de bons comportements à adopter est flagrante. Ce qui s’avère normal finalement, car aujourd’hui très peu de personnes reçoivent une éducation digitale. À mes yeux, un changement généralisé de nos comportements en ligne pourrait déjà faire une grande différence. Pour cela, il faudrait commencer par sensibiliser les internautes sur l’impact énergétique de leurs habitudes numériques. »

Parmi les bons comportements à adopter, on peut déjà mentionner la manière dont on effectue ses recherches sur Internet. Très souvent, un internaute utilise l’outil de recherche de Google pour atteindre une adresse web qu’il connaît pourtant. Rien qu’en la saisissant directement dans la barre d’adresse, on réduit déjà son impact énergétique. Car le fait d’effectuer une recherche Google pour accéder à son site web fait tourner inutilement ses serveurs informatiques. Autre astuce simple : supprimer ses e-mails régulièrement. Car surchargée, une boîte mail nécessite un certain espace de stockage qui, à son tour, repose sur le fonctionnement continu des serveurs de son prestataire de messagerie.

Développement continu des services en ligne, la source du problème

En contexte professionnel, il est également possible d’agir de manière concrète en effectuant des modifications simples. Le plus facile consistant simplement à éteindre ses infrastructures informatiques lorsque leur utilisation n’est pas nécessaire. Cela peut sembler anodin, mais une société pourrait ainsi économiser jusqu’à deux tiers d’énergie. Pourtant, en observant comment travaille un collaborateur au sein d’une entreprise, on peut vite s’apercevoir que le temps d’utilisation des outils numériques ne correspond souvent pas pas à l’entier de sa journée. Le problème réside aussi et surtout dans les directives émises par certaines entreprises en la matière puisqu’il est effet fréquent d’observer chez certains groupes la présence de systèmes empêchant de mettre les infrastructures informatiques en veille, par exemple durant la pause de midi ou la nuit.

« Par rapport aux débuts de l’informatique, il faut bien réaliser le fait que tous les services et contenus digitaux que l’on a pris l’habitude d’utiliser et de consommer au quotidien sont constamment accessibles en ligne, faisant ainsi fonctionner de manière ininterrompue de puissants serveurs informatiques », poursuit Jean-Philippe Trabichet. « Un fait qui peut sembler banal. Mais aux débuts de l’utilisation des techniques numériques, certains types d’informations n’étaient pas accessibles aussi rapidement et facilement. On procédait alors en faisant des demandes spécifiques aux opérateurs qui les détenaient. En se développant, Internet et ses acteurs n’ont pas tenu compte de la consommation d’électricité massive engendrée par la mise à disposition continue d’informations et services en ligne. »

Vidéo énergivore

Parmi les autres pratiques digitales les plus problématiques, la consommation de vidéos s’avère également lourde de conséquences. Une vidéo de 3 Go visionnée en ligne correspond à 1000 ampoules basse consommation allumées pendant une heure. Et de nombreux utilisateurs ont également pris l’habitude d’écouter leur musique par l’intermédiaire de plateformes vidéos, telles que YouTube pour n’en citer qu’une. Ce qui s’avère inutile, surtout en optant pour une très haute résolution, comme la 4K, dont le format n’est d’ailleurs pas encore supporté par tous les smartphones.

« Il y a aussi un sérieux problème de l’offre qui, avec des abonnements illimités à bas prix, incitent bien sûr les utilisateurs à consommer énormément de services et contenus en ligne », ajoute Jean-Philippe Trabichet. « S’il est vrai que l’utilisation massive et incontrôlée du web s’avère inquiétante et mériterait d’être mieux régulée, il faut aussi se rendre compte que les ordinateurs contribuent à l’optimisation énergétique de nombreuses infrastructures. Les technologies de l’information et de la communication engendrent des comportements problématiques mais constituent en même temps des outils uniques et irremplaçables, par exemple pour améliorer le rendement des dispositifs qui produisent notre énergie ou encore pour optimiser l’utilisation de nos ressources. »

Cryptomonnaies, le gouffre énergétique

En plein essor, les cryptomonnaies sont également à considérer attentivement. Leur « minage », soit les opérations informatiques qui permettent de les générer et de valider les transactions qui sont effectuées avec, s’avère des plus énergivores. Selon différentes estimations, la puissance de calcul liée à la seule cryptomonnaie Bitcoin nécessiterait jusqu’à deux fois l’énergie que la Suisse consomme en une année.

Actuellement, l’énergie issue de sources durables consommée par la cryptomonnaie serait par ailleurs minime. La plus grande partie du réseau Bitcoin reposerait actuellement sur la production électrique issue de centrales à charbon situées en Chine.

Datacenters et chauffage à distance

Si le fonctionnement des datacenters engendre une importante consommation d’énergie en continu, il est tout de même possible de tirer parti de ces infrastructures. Car en faisant tourner des systèmes de ventilation et d’air conditionné pour maintenir au frais les serveurs dans lesquels les données sont herbagées, un datacenter émet de la chaleur. Dans ce sens, pourquoi ne pas valoriser ces calories dans l’optique d’alimenter des réseaux de chauffage à distance ?

Différents projets allant dans ce sens voient justement le jour en Suisse. Dans la zone industrielle genevoise de Plan-les-Ouates, plusieurs bâtiments sont ainsi raccordés à un réseau de chauffage à distance lui-même alimenté par les rejets thermiques du datacenter de la société d’hébergement Safe Host. Une stratégie durable qu’Infomaniak, autre acteur helvétique connu dans les services d’hébergement web, projette de développer encore davantage. Autre exemple en Suisse alémanique, où le datacenter d’IBM situé à Uitikon, non loin de Zurich, permet de contribuer au chauffage du bassin d’une piscine située à proximité.

Dans tous les cas, le défi d’alimenter des réseaux de chauffage à distance avec les rejets thermiques de datacenters consiste en la localisation géographique de ces différents éléments. Sur une trop longue distance, un tel réseau va subir des déperditions de chaleur qui obligent donc de rester proche du centre de données. La meilleure stratégie consiste donc à cibler des bureaux et bâtiments situés en zone industrielle, où l’implantation de datacenters s’avère moins problématique qu’au centre des agglomérations.

 

Thomas Pfefferlé

Journaliste innovation

échelle production

Echelles de la production d’électricité: quel potentiel pour la décentralisation ?

Le développement de l’énergie solaire depuis 10 ans amène avec lui une décentralisation de la production d’énergie, qui est appelée à se poursuivre. Qu’implique cette multiplicité d’installations de production locale ? Quels types d’énergies pourraient aussi être décentralisés, et quels sont les potentiels ? Leo-Philipp Heiniger, spécialiste des énergies renouvelables à l’Office fédéral de l’énergie OFEN, nous apporte son éclairage sur ces questions.

Une mutation depuis 10 ans vers une production à l’échelle locale

Historiquement, la production d’électricité en Suisse était liée à une infrastructure centralisée, qui s’est constituée durant le XXe siècle autour d’un nombre limité de grandes installations. Cela correspond notamment aux grands barrages hydroélectriques alpins et aux cinq centrales nucléaires, ainsi que quelques centrales à biomasse et les usines d’incinération des ordures ménagères (UIOM). Depuis 10 ans pourtant, le développement rapide du solaire (photovoltaïque avant tout) a fait entrer la production d’énergie suisse dans une mutation vers un système plus décentralisé. Comme le montrent les graphiques de la statistique de l’énergie solaire, la production issue du photovoltaïque a en effet été multipliée par 100 entre 2007 et 2021, passant de 29 à 2’842 GWh annuels. Sur la seule année 2021, plus de 20’000 installations photovoltaïques de moins de 20 kW ont été installées.

Évolution de la production photovoltaïque en Suisse par année depuis 2002, en GWh par année (OFEN, Statistiques de l’énergie solaire, Année de référence 2021).

Nombre d’installations et puissance installée de production photovoltaïque en 2021 en Suisse, en MW (OFEN, Statistiques de l’énergie solaire, Année de référence 2021)

Le solaire, moteur de la décentralisation

En Suisse, le sol est une ressource particulièrement rare et disputée, ce qui rend la création d’installations de grande surface au sol plus difficile. C’est notamment pour cette raison que l’OFEN a rapidement pris le parti de promouvoir le solaire sur les bâtiments, explique Leo-Philipp Heiniger, spécialiste des énergies renouvelables à l’Office fédéral de l’énergie OFEN. À cela s’ajoute l’intérêt de s’installer sur une infrastructure existante (des bâtiments), et nécessairement raccordée au réseau.

Développements de la puissance installée et du nombre d’installations de production d’énergie pour le photovoltaïque (tiré de la story map de l’OFEN « Installations de production d’électricité en Suisse »).

La Suisse compte ainsi près de 150’000 installations solaires aujourd’hui, pour une puissance solaire installée de 3.6 GW à fin 2021. Et la marge de progression est encore énorme. Leo-Philipp Heiniger parle d’un potentiel de 50 TWh, rien que pour les toitures, soit 13 à 14 fois la capacité de production actuelle. À cela s’ajoutent encore 17 TWh pour les façades, moins productives mais plus intéressantes en hiver en raison de la neige sur les toits. Malgré l’intérêt à réduire les coûts de production avec des installations de grande taille, ce potentiel gigantesque sur le bâti a fait de l’ombre aux installations centralisées.

Puissance installée et nombre d’installations actuelles selon les types d’énergie (tiré de la story map de l’OFEN sur les installations de production d’électricité en Suisse). N.B. : ces données se basent sur le système de garanties d’origine, et peuvent donc être inférieures à d’autres données.

Et pour les autres types d’énergie ?

Le solaire a permis d’ouvrir la brèche de la décentralisation de la production énergétique, mais pour des raisons propres à la technologie et à l’opportunité de s’installer sur le bâti. Pour les autres types d’énergies renouvelables, Leo-Philipp Heiniger nuance le potentiel de la décentralisation. Les scénarios développés dans les Perspectives énergétiques 2050+ de l’OFEN tablent en effet sur un développement massif du potentiel du solaire.

Perspectives 2050 pour la production d’électricité à partir d’énergies renouvelables (scénario zéro – base), tiré de la story map de l’OFEN « Perspectives énergétiques 2050+ : évolution de la production d’électricité ».

Dans le domaine hydroélectrique, les grands barrages et les grandes centrales sur les rivières ont déjà été complétés par des installations de plus ou moins grande taille (notamment sur les dix dernières années), pour atteindre aujourd’hui près de 1’400 installations. Le potentiel supplémentaire est ici conditionné aux bassins versants hydrologiques et aux arbitrages à faire par rapport à d’autres objectifs territoriaux (protection du paysage, biodiversité, etc.). En termes de production à petite échelle, la Suisse compte à ce jour plus de 1’000 petites centrales hydroélectriques (moins de 10 MW de puissance installée), dont la puissance installée est d’environ 760 MW et la production annuelle de 3’400 GWh. Les différentes estimations du potentiel supplémentaire disponible vont de 210 à 2’000 GWh/an (SuisseEnergie, 2020). La marge de progression de la petite hydraulique reste toutefois plus faible que celle de la grande hydraulique, et très loin en dessous de celle du photovoltaïque (basé sur OFEN 2019, PSI 2017, in SuisseEnergie, Les faits sur la petite hydraulique, déc. 2020).

Développements de la puissance installée et du nombre d’installations de production d’énergie pour la force hydraulique (tiré de la story map de l’OFEN « Installations de production d’électricité en Suisse »).

Dans le domaine éolien, le nombre d’installations est encore relativement réduit (c.f. graphique ci-dessous), et concerne surtout de « grandes » éoliennes. Si le potentiel de développement est encore relativement important en Suisse (bien que largement inférieur à celui du solaire), ce type d’énergie présente moins d’intérêt pour la décentralisation et la production à petite échelle. Comme l’explique Leo-Philipp Heiniger, une éolienne de petite taille (quelques kW) aura un rendement jusqu’à 100fois inférieur par rapport à une grande éolienne, alors que le rendement d’un panneau solaire restera le même à ensoleillement égal. Ce facteur d’échelle s’explique par le fait que les vents les plus forts sont en altitude, et que le bâti environnant a tendance à perturber les vents localement. Le rapport coût-bénéfice s’en retrouve beaucoup moins avantageux.

Développements de la puissance installée et du nombre d’installations de production d’énergie pour l’énergie éolienne (tiré de la story map de l’OFEN « Installations de production d’électricité en Suisse »).

Vers une flexibilisation de la production et de la consommation

La décentralisation de la production a amené avec elle de nouvelles opportunités ou enjeux d’ordre technique. En termes de réseau, Leo-Philipp Heiniger explique que la production (solaire) locale a l’avantage de pouvoir être consommée sur place, et de ne pas nécessiter de transformation, étant déjà à tension assez basse pour la consommation. L’autoconsommation du solaire ne permet cependant que ponctuellement de réduire les coûts du réseau (à part la question des pertes du transport). Dans la plupart des cas, une maison « solaire » aura quand même besoin de la même infrastructure pour l’hiver pour répondre au pic de consommation le soir en hiver, quand le solaire ne produit peu ou pas. En revanche, le spécialiste souligne que le fait de produire et consommer au même endroit permet de réfléchir à la flexibilisation du réseau, et à la question de la réduction des pics de consommation (éventuellement couplé à l’utilisation d’une batterie) à l’échelle de quartiers. Le Conseil Fédéral a mis en consultation un projet de loi visant à définir les conditions cadres et instruments nécessaires pour une plus grande flexibilisation du réseau, de la production et de la consommation (plus d’informations ici).

Nouveaux acteurs et évolution des rôles

Finalement, la décentralisation de la production d’énergie amène avec elle un changement au niveau des acteurs. Si la production était historiquement dans les mains de quelques grandes entreprises (elles-mêmes sous contrôle des cantons), on voit aujourd’hui arriver une multitude de producteurs-consommateurs privés. Leo-Philipp Heiniger s’en réjouit, et y voit une opportunité pour que la population prenne une part active dans la transition énergétique. En outre, cela ne concerne pas que les propriétaires privés, mais aussi les locataires, qui peuvent également prendre part à la création de coopératives de production énergétique par exemple. Les grandes entreprises de production et de distribution ont quant à elles adapté leurs activités pour proposer des services aux privés (décomptes et gestion de regroupements pour la consommation propre, etc.) et offrir des solutions de partenariat pour investir dans des centrales solaires sur des bâtiments publics par exemple. Cette décentralisation amène aussi les communes à prendre un rôle plus actif dans la transition énergétique, en encourageant le solaire sur leur territoire par des appels d’offre groupés, des soirées d’information, un soutien financier communal en plus du soutien fédéral, ou des réalisations sur les installations publiques (bâtiments communaux, écoles, etc.).

Pour aller plus loin :

 

Mathieu Pochon

Ingénieur environnemental

Changer son système de chauffage: marche à suivre et pistes “éco”

En Suisse, le chauffage des bâtiments et la production d’eau chaude sanitaire représentent plus de 40% de l’énergie consommée. Les combustibles fossiles alimentent quant à eux encore les trois quarts de nos systèmes de chauffage. Quelques pistes pour aborder un changement de système avec toutes les cartes en main.

En Suisse, le taux d’assainissement énergétique dans le domaine du bâti ne dépasse pas 1% (1 maison sur 100 par an). Un taux bien insuffisant pour atteindre les objectifs de la Stratégie énergétique 2050 en la matière. Voyez plutôt : la consommation d’énergie pour le chauffage, la climatisation et la production d’eau chaude doit diminuer d’environ 40% par rapport à la valeur de 2010 d’ici à 2035, et ce malgré une augmentation prévisionnelle de la population.

Y a de l’eau dans le gaz

Au-delà de la sortie des énergies fossiles pour des raisons écologiques, la question de notre (in)dépendance énergétique n’a jamais été aussi présente. Le conflit qui secoue la Russie et l’Ukraine (et le reste du monde) nous met face à une réalité : nous devons tendre vers une autonomie, une production d’énergie verte et locale. Et ce n’est pas la Municipalité d’Yverdon-les-Bains qui lui donnera tort, elle qui a annoncé une hausse moyenne des tarifs du gaz naturel de 45% au 1er mai 2022. Une hausse entamée depuis fin 2021 déjà, accentuée par la situation géopolitique liée au conflit en Ukraine.

À chaque maison son système

En matière d’installation de chauffage, il n’y a pas de solution unique. À chaque type de logement son système. Ainsi, la situation du bâtiment, la quantité de chaleur à produire, le nombre d’habitants ou encore la demande totale d’eau chaude influenceront les décisions. Les approches seront également différentes selon que l’objet est récent (liberté totale dans les choix) ou ancien (contraintes liées à la place à disposition et à la manière existante de distribuer la chaleur).

Les étapes de la planification d’un nouveau système de chauffage

Quel que soit le changement que vous souhaitez entreprendre au niveau de votre système de chauffage, voici quelques pistes pour vous aider.

1. S’y prendre au bon moment et identifier l’état du système

Prévoir les travaux bien en amont permet de gagner en confort et en argent. Les spécialistes conseillent d’entamer les réflexions lorsqu’un système de chauffage a une dizaine d’années, car la démarche s’inscrit généralement dans des réflexions plus vastes, lorsqu’un changement de système de chauffage dans une maison individuelle s’accompagne d’un changement de génération par exemple. Il est alors judicieux de se demander si on souhaite habiter le lieu jusqu’à la fin, si on prévoit de le louer, le vendre, le rénover ? On peut se questionner également sur la manière dont on souhaite maintenir la valeur du bien. Dans tous les cas, il est important de se pencher sur la situation énergétique globale du bien. Pour cela, le CECB (Certificat énergétique cantonal des bâtiments), apparenté à une étiquette énergétique d’un bâtiment, est un outil très utile.

2. Choisir son énergie renouvelable

Le Modèle de prescriptions énergétiques des cantons (MoPEC) regroupe un ensemble de prescriptions énergétiques élaborées conjointement par les cantons, qui vise à simplifier le travail des maîtres d’ouvrage et des professionnels de la construction. Le MoPEC identifie quelques standards pour atteindre les objectifs de remplacement du chauffage d’une propriété.

  • Opter pour une installation solaire thermique (production d’eau chaude sanitaire et/ou contribution au chauffage). « Une petite surface en toiture (4 à 6 m²) et un petit accumulateur (450 litres) sont suffisants pour réchauffer 70% de l’eau chaude sanitaire consommée par une famille de quatre personnes durant toute l’année », précise Swissolar. La plupart des cantons et un grand nombre de communes soutiennent le solaire thermique via des subventions et des déductions fiscales.
  • Installer un chauffage au bois (à pellets ou à bûches). « Le bois, c’est de l’énergie solaire en conserve », écrivent les services de l’énergie et de l’environnement cantonaux via leur plateforme Énergie-Environnement. En effet, un arbre utilise la lumière du soleil pour combiner le CO2 de l’air avec l’eau et les sels minéraux du sol. Lorsqu’on brûle du bois, l’énergie solaire est libérée et la combustion reforme du CO2, de la vapeur d’eau et des sels minéraux (les cendres). « Une chaudière automatique à pellets qui répond aux normes actuelles émet dans l’air environ 100 fois moins de particules fines qu’une vieille chaudière à bûches », ajoutent-ils.
  • Installer une pompe à chaleur (air, terre, eau) qui utilisera la chaleur des éléments naturels comme source d’énergie pour chauffer et produire de l’eau chaude. L’énergie est donc gratuite et illimitée. En plus d’un fonctionnement peu énergivore, la pompe à chaleur présente un autre avantage : en inversant son fonctionnement en été, vous pourrez refroidir vos pièces.

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  • Se raccorder à un système de chauffage à distance (CAD). La chaleur est ici produite dans de grandes installations (incinération de déchets, chaleur résiduelle des procédés) avant d’être distribuée via un réseau de conduites. Le CAD devrait gagner en importance, en particulier dans les zones et les villes densément bâties.
  • Installer un système de couplage chaleur-force (CCF) pour produire simultanément de la chaleur et de l’électricité. Combiné à des pompes à chaleur, le CCF représente une alternative judicieuse sur le plan écologique et payante sur le plan économique, pour autant que les installations soient minutieusement planifiées et réalisées là où des conditions favorables sont réunies.
  • Installer un chauffe-eau thermodynamique (ballon muni d’une pompe à chaleur) couplé à une installation photovoltaïque peut produire de l’eau chaude avec deux à trois fois moins d’électricité qu’un chauffe-eau électrique classique.
  • Isoler thermiquement votre maison au niveau des murs, du toit, du plancher et des fenêtres. Il est en effet plus logique de rénover d’abord le bâtiment dans son ensemble. « Une modernisation de l’enveloppe réduit souvent la consommation d’énergie des bâtiments anciens de 50 à 60% », selon Lorenz Deppeler, directeur d’EKZ Energy Consulting.
  • Installer un système de chauffage bivalent pour couvrir la production de base avec des énergies renouvelables et la production de pointe avec des énergies fossiles. Ces systèmes disposent de deux sources d’énergie différentes utilisées en parallèle.

3. Comparer les propositions

  • Dans le cadre du programme « Chauffez renouvelable », lancé par SuisseEnergie, les propriétaires et les copropriétaires de bâtiments d’habitation pourront bénéficier d’un conseil gratuit pour mieux connaître les possibilités qui s’offrent à eux en matière de chauffage renouvelable.
  • Sur le site « Chauffez renouvelable » toujours, un calculateur en ligne regroupe les différents types de chauffage. Les propriétaires pourront ainsi comparer les performances des systèmes, connaître leur impact écologique et économique, estimer le prix d’un projet et connaître les potentielles économies énergétiques et financières.
  • Autre outil intéressant, celui proposé par le Service de l’énergie du canton de Fribourg. Ce comparatif, réalisé sur la base d’appels d’offres du marché dans le canton durant l’année 2017 vous donnera, à titre indicatif, le prix de revient (coût par kilowattheure) de la chaleur à la sortie d’un système de chauffage, en tenant compte de l’intégralité des frais et selon les prix actuels du marché.

4. Solliciter les subventions et les aides financières

Dans le cadre du Programme Bâtiments, la plupart des cantons octroient une subvention lors du remplacement d’une chaudière à combustible fossile ou d’un chauffage électrique direct par une pompe à chaleur. Cependant, les montants et les conditions ne sont pas partout les mêmes. En fonction des cantons et des communes, les investissements dans des optimisations énergétiques peuvent aussi générer des avantages fiscaux ou des financements à taux réduit.

Quant aux coûts des travaux d’assainissement énergétique du bâtiment, ils peuvent être déduits des impôts. Quelques liens pour vous aider :

  • Programme Bâtiments : portail d’information commun de la Confédération et des cantons. Il répertorie les programmes de subventions nationaux harmonisés aux niveaux fédéral et cantonal, ainsi que les mesures de soutien de l’État dont vous pouvez bénéficier.
  • Francs Énergie : il énumère les programmes de subvention énergétique en Suisse et comprend les programmes de soutien des cantons, des villes et des communes, mais aussi les campagnes de promotion des entreprises régionales de distribution d’énergie.
  • Prime climat : ce programme d’encouragement de Energie Zukunft Schweiz subventionne le remplacement d’un système de chauffage à combustible fossile par un système renouvelable. Le calculateur de subvention indique si le soutien cantonal est plus attrayant ou non.

La paroisse d’Egg-Maur a pris le virage écolo

Depuis 2019, l’église Saint-François à Ebmatingen (Zurich) est chauffée via une installation solaire thermique et photovoltaïque, ainsi que par une pompe à chaleur géothermique alimentée en électricité solaire. Aujourd’hui, non seulement la paroisse catholique d’Egg-Maur est autonome en électricité et en chaleur toute l’année, mais elle réinjecte dans le réseau environ la moitié de l’électricité produite, soit environ 80 000 kWh par an.

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Le grand toit sud a été équipé de capteurs solaires thermiques et photovoltaïques (chaleur et électricité) modernes, provenant d’une société spin-off de l’EPFZ. Le toit nord, plus petit, intègre une installation photovoltaïque conventionnelle. Des sondes géothermiques ont été ajoutées, un excellent moyen de conserver dans la terre la chaleur des capteurs solaires thermiques produite en été, afin de la réutiliser en hiver. En plus de la rénovation du système de chauffage, la paroisse catholique a également investi dans un assainissement partiel de l’enveloppe du bâtiment, à savoir le toit et les fenêtres.

En 2019, la rénovation énergétique de l’église Saint-François s’est vu décerner le Prix Solaire Suisse, ainsi que le Prix Solaire Européen.

Faits et chiffres

  • Coûts de remplacement du chauffage : CHF 535 624.–
  • Coûts de la rénovation de l’enveloppe du bâtiment : CHF 427 613.–
  • Coûts de l’installation photovoltaïque : CHF 299 362.–
    • Subventions reçues : CHF 89 400.–
    • Subvention du Canton de Zurich (CHF 17 600.–)
    • Pronovo (CHF 35 600.–)
  • Église catholique du canton de Zurich (CHF 36 200.–)
  • Durée du projet : environ 2 ans et demi, de la planification à la mise en service
  • Durée effective des travaux : environ 7 semaines

(Source : Chauffez renouvelable)

 

Joëlle Loretan

Journaliste

énergie suisse

Comment réduire les risques de pénurie d’énergie en Suisse

Depuis la parution du rapport de la commission de l’électricité (ElCom) sur la sécurité d’approvisionnement et suite à l’actualité géopolitique, les mots « pénurie d’électricité » ou « black-out » sont régulièrement évoqués dans le débat public, suscitant inquiétude et questionnement. Cet article a pour objectif de donner quelques éléments de contexte et de faciliter la compréhension de cette problématique complexe.

Pourquoi parle-t-on de risque pénurie d’électricité ?

Selon les chiffres de l’OFEN, en 2021, la Suisse a produit un total de 60 TWh d’énergie électrique. Durant cette même année, la consommation du pays s’est élevée à 62.46 TWh. Ce déficit, équivalent à la consommation d’environ 600’000 ménages, a été comblé par des importations en provenance des pays voisins. Mais cette source pourrait bientôt se tarir. Et ce n’est pas la seule ombre qui plane sur la sécurité d’approvisionnement en Suisse.

Une demande en augmentation

La consommation finale d’électricité augmente lentement mais sûrement. Malgré quelques baisses occasionnelles, principalement dues à des contextes économiques défavorables tels qu’en 2009 ou en 2020, la consommation finale a grimpé de plus de 3.5% entre 2001 et 2020 (statistiques suisse de l’électricité 2020). Et cette augmentation est amenée à se renforcer avec l’électrification de secteurs historiquement dépendant des énergies fossiles.

Le premier de ces secteurs est celui de la mobilité. L’essor actuel des voitures électriques s’accompagne mécaniquement d’une augmentation de la consommation d’électricité. Si la part de véhicules électriques reste encore faible aujourd’hui (1.5% du parc automobile en 2021), les dernières prévisions de la branche table sur une proportion de près de 30% à l’horizon 2030. En comptant une stabilisation du parc automobile à 4.7 millions de voitures, un kilométrage annuel moyen de 13’500 km et une consommation moyenne de 18 kWh pour 100 km, cette transition vers l’électromobilité représente une consommation supplémentaire de près de 3.75 TWh d’ici 8 ans. Cette valeur représente environ 6% de la consommation totale en 2021.

 

recharge-voiture-electrique

 

La seconde cause majeure de l’augmentation de la consommation électrique est l’électrification du chauffage des bâtiments. Portée par un programme d’encouragement d’une certaine efficacité (le programme bâtiment de la Confédération), la transition des chaudières à gaz et à mazout vers des pompes à chaleur est en cours depuis quelques années déjà. En 1990, seuls 2% des bâtiments d’habitation étaient équipés de pompes à chaleur. Cette proportion s’élevait à 4.4% en 2000 et presque 18% en 2017. Selon les chiffres de la branche, quelques 600’000 pompes à chaleur devraient être en service en 2030, contre environ 300’000 aujourd’hui. Si ces prévisions se réalisent, l’augmentation de la consommation d’électricité avoisinera 3% de la consommation totale actuelle.

Une forte saisonnalité

Mais contrairement à l’augmentation de consommation liée à l’électrification du parc automobile, qui se répartira uniformément sur l’année, celle engendrée par les pompes à chaleur se concentrera principalement sur la saison d’hiver. Or, c’est justement à cette saison que le risque de pénurie est le plus marqué. En effet, c’est en hiver que la Suisse importe le plus de courant. Sur le premier et le dernier trimestre 2021, ces importations se sont élevées à près de 6 TWh. Et ce chiffre est bien plus représentatif du sérieux de la problématique à laquelle est confrontée la Suisse que le bilan annuel évoqué au début de cet article. En effet, celui-ci prend en compte des exportations estivales importantes.

Cette forte différence saisonnière est en partie due à une consommation plus importante en hiver, mais également à une production plus faible. La Suisse s’appuie en grande partie sur ses barrages alpins et leur production hydraulique. Or, si ceux-ci se remplissent à partir du milieu du printemps avec la fonte des neiges pour atteindre un niveau maximum en automne, ils se vident progressivement à partir du mois d’octobre et atteignent leur niveau le plus bas aux alentours de mars. Ils ne peuvent donc plus jouer pleinement leur rôle de réserve stratégique lorsque l’hiver se termine et que la consommation est encore élevée.

Une stratégie d’approvisionnement remise en question

En plus d’une consommation en hausse et d’une saisonnalité marquée, aussi bien en termes de production que de consommation, la Suisse fait également face à une remise en question de sa stratégie d’approvisionnement. Si l’hydraulique représente le premier pilier de la production d’électricité avec une part d’un peu moins de 60% en 2020, le nucléaire occupe une solide deuxième place avec une contribution de près d’un tiers de la production. Or, la mise hors service de ces centrales nucléaires restantes (Mühleberg ayant été arrêtée fin 2019) est prévue pour 2034 au plus tard selon la Stratégie énergétique 2050 votée en 2017.

Cette baisse de production devait être compensée par un déploiement massif des énergies renouvelables. Or, si le nombre de panneaux solaires installés ne cesse d’augmenter, il est encore loin d’être suffisant pour compenser une sortie du nucléaire. En 2020, plus de 476 MW ont été installés, soit 50% de plus que l’année précédente. Néanmoins, bien que particulièrement encourageante, cette progression représente moins de 1% de la consommation totale annuelle. Quant à l’énergie éolienne, son poids dans le mix électrique Suisse s’élevait à 0.2% en 2020. Bien que les récents succès devant les tribunaux de différents parcs en projet, et notamment celui de Sainte-Croix, permettent d’entrevoir une accélération du déploiement de cette forme d’énergie à forte composante hivernale, il semble peu probable qu’elle puisse jouer un rôle prépondérant d’ici une dizaine d’années.

 

eoliennes

 

Finalement, avec l’abandon en 2021 des négociations avec l’Union Européenne sur un accord cadre institutionnel, l’accord sur l’électricité a également été abandonné. Celui-ci permettait à la Suisse un accès facilité au marché européen et de contribuer ainsi activement au système électrique européen. Sans accord sur l’électricité, la Suisse ne perdra pas totalement son accès à ce marché mais se verra confrontée à des difficultés supplémentaires, aussi bien pour ses importations que ses exportations. De plus, même en dehors de la conclusion de ces accords, il n’est pas certain que les pays voisins puissent continuer à approvisionner la Suisse durant l’hiver. En effet, ces derniers sont également en phase de transition énergétique et pourraient également faire face à des problèmes d’approvisionnement. Dans un tel cas, il n’est pas improbable qu’ils favorisent leurs besoins intérieurs.

Que risque-t-on en cas de pénurie d’électricité

Une pénurie d’électricité comporte plusieurs risques. L’électricité étant un bien (presque) comme un autre, une pénurie aurait nécessairement un impact sur son prix. Si les conséquences directes pèseront sur le budget des ménages, elles seront encore plus grandes pour les entreprises. En effet, pour certaines d’entre elles, l’électricité peut être une charge particulièrement importante. Ces effets pourraient être d’autant plus marqués que l’élasticité de la demande en électricité vis-à-vis de son prix n’est pas aussi grande que celle d’autres biens.

En plus d’une hausse des coûts, la menace d’un black-out est souvent évoquée dans les médias. Si ce risque, par définition, ne saurait être nul, il est nécessaire d’apporter ici plusieurs précisions et de différencier « coupures d’électricité » et « black-outs ». Premièrement, un black-out est un phénomène incontrôlé. Il peut survenir suite à une panne technique telle que le défaut d’une centrale de production ou l’interruption d’une ligne de transport de grande importance. Néanmoins, il faut normalement plus d’une seule panne pour conduire à un black-out. C’est en effet une conjonction d’événements rapprochés et imprévisibles qui conduit à une panne d’une telle ampleur. À ce titre, l’exemple du black-out italien de 2003 est particulièrement parlant.

Mais toutes les pannes ne conduisent pas à des black-outs. Les gestionnaires de réseau surveillent attentivement les flux de puissance et l’équilibre permanent entre la consommation et la production. En cas de pics de surconsommation, ils peuvent activer des centrales de réserve pour augmenter la production. Ils peuvent également, en dernier recours, effectuer des délestages. Ceux-ci se définissent par des coupures ciblées et momentanées, mais néanmoins contrôlées, afin de rétablir l’équilibre entre production et consommation. Une fois le pic de surconsommation passé, les consommateurs privés d’électricité peuvent être à nouveau approvisionnés.

Ainsi, une pénurie d’électricité ne rime pas nécessairement avec une coupure généralisée et incontrôlée touchant une large partie du territoire. Il est néanmoins exact qu’un phénomène de pénurie augmente le risque en limitant les réserves disponibles et réduisant ainsi la marge de manœuvre des gestionnaires de réseaux.

Comment limiter ces risques

Les leviers permettant de réduire le risque de pénurie sont naturellement les mêmes que ceux évoqués plus haut : la consommation et la production d’électricité. En ce qui concerne cette dernière, il est absolument primordial de renforcer les capacités en Suisse. Car seule une production locale permet une réelle autonomie énergétique et la garantie de pouvoir assurer l’approvisionnement sans dépendre de nos voisins. De ce point de vue, en Suisse, seules les énergies renouvelables telles que le solaire, l’éolien, l’hydraulique ou encore la géothermie, peuvent être qualifiées de réellement locales. En effet, autant le nucléaire que les énergies fossiles reposent sur des combustibles dont la Suisse ne dispose pas sur son sol. Dans ce contexte, l’éolien ou le photovoltaïque alpins, avec leur production hivernale, sont des éléments particulièrement intéressants.

 

Parc solaire flottant des Toules © Romande Energie

 

Il est à noter que les énergies renouvelables, en plus de leur caractère local, possèdent un autre avantage sur le nucléaire, également parfois évoqué comme une solution non émettrice de carbone : la décentralisation. Par nature, les énergies renouvelables sont intégrées au réseau sous la forme de petites unités, de quelques centaines de kW pour le photovoltaïque à quelques dizaines de MW pour l’éolien. En comparaison, une centrale nucléaire présente une puissance nominale exprimée en GW, soit 1000 fois supérieure. Or, afin de pouvoir garantir le maintien de l’équilibre, il est nécessaire de garder en réserve une capacité de production au moins égale à celle de la plus grande unité actuellement en activité, ceci de manière à pouvoir combler une éventuelle avarie. Ainsi, combler le déficit de production à l’aide d’une nouvelle centrale nucléaire nécessiterait le déploiement parallèle de capacités de production au moins équivalentes. À l’opposé, s’appuyer sur des unités de production non seulement renouvelables mais également de taille plus modeste permettrait de réduire les besoins en capacité de réserve, la probabilité d’une panne simultanée de nombreuses petites unités de production étant réduite.

Le stockage à long terme de l’énergie est également une solution. De ce point de vue, la Suisse possède en ses nombreux barrages un atout de taille. Avec une capacité totale de près de 9 TWh, ceux-ci pourraient constituer une immense réserve stratégique. En maintenant suffisamment d’eau dans les barrages durant la période hivernale, la Suisse pourrait significativement améliorer sa situation. Bien sûr, cela impliquerait de ne pas turbiner cette eau durant les périodes de pointes, comme actuellement, et réduirait les performances économiques des centrales hydrauliques. Il serait alors nécessaire de rétribuer les exploitants de barrages non plus pour l’énergie qu’ils produisent mais pour l’énergie qu’ils garderaient en réserve. Cette idée a été récemment évoquée par Simonetta Sommaruga, Conseillère Fédérale en charge de l’énergie, comme une mesure pouvant être appliquée à très court terme.

 

Barrage de l’Hongrin © Romande Energie

 

Toujours du point de vue des sources d’approvisionnement, malgré l’échec des premières négociations, consolider l’accès au marché européen reste une solution envisageable au sens où elle ne rencontre pas de difficultés techniques. De plus, elle pourrait être mise en application en un temps relativement restreint, du moins en comparaison du temps nécessaire à la construction d’une nouvelle centrale nucléaire. La Suisse pourrait ainsi pleinement réaliser le potentiel que lui donne sa situation idéale en plein cœur de l’Europe.

Finalement, il est également particulièrement important de rappeler qu’il est possible d’agir sur la consommation. L’efficacité énergétique, qui consiste à réduire la consommation d’énergie sans impacts négatifs sur le confort ou la production de biens, est d’ailleurs un axe important de la Stratégie énergétique 2050. Investir dans des installations moins gourmandes en énergie peut s’avérer rentable à long terme, ceci d’autant plus que de nombreux programmes d’accompagnement et d’encouragement existent.

Conclusion

Même s’il a pu être quelque peu amplifié sous la loupe médiatique, le risque de pénurie d’électricité en Suisse à moyen, voire court terme, est bien réel. Néanmoins, des solutions existent. Les technologies capables de produire une énergie renouvelable et locale sont déjà sur le marché. Elles ont atteint leur pleine maturité et n’attendent que leur déploiement à plus large échelle. En ce sens, miser sur l’innovation, comme on peut l’entendre parfois, n’est pas une solution adaptée à une problématique aussi actuelle.

La solution relève donc plus de la politique et du choix de société que de la technique. Dans l’optique de réduire le risque de pénurie et de garantir la sécurité d’approvisionnement, il est ainsi indispensable d’accélérer le développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétiques en encourageant les investissements et en levant les barrières institutionnelles et légales existantes. Dans cette optique, la proposition de Mme Sommaruga de réduire les voies d’opposition aux parcs éoliens et hydrauliques va dans la bonne direction.

Finalement, les risques de pénurie, bien que réels, ne doivent pas freiner l’électrification de la mobilité ou de la production de chaleur des bâtiments. Car, comme mentionné plus haut, outre son faible bilan carbone, l’électricité renouvelable est, en Suisse, la seule forme d’énergie pouvant être produite localement et permettant de s’affranchir autant que possible des importations. Comme l’a tristement montré l’actualité internationale récente, maintenir notre dépendance aux énergies fossiles étrangères ne nous mettra pas à l’abri des pénuries et maintiendra nos coûts d’approvisionnement à la merci des aléas du marché, avec tous les risques que cela comporte.

 

Christian Rod

Expert indépendant