« La sobriété est un passage obligé de la décarbonisation »

Romande Energie poursuit son ambition d’être un acteur important de la décarbonisation de la Suisse romande. Parallèlement aux actions de réduction de l’empreinte carbone au niveau du territoire, l’entreprise vise l’exemplarité en intégrant la durabilité au cœur de son organisation. Pour cela, Romande Energie a élaboré une stratégie qui se base sur les trois piliers du développement durable : économique (offre de services à valeur ajoutée innovante), sociétal (leadership conscient au service de l’intelligence collective) et environnemental (intention ambitieuse au service de la transition énergétique). Elle inscrit sa démarche en conformité avec les normes de la Global Reporting Initiative (GRI). Afin d’accompagner cette profonde transformation, Audrey Cauchet a intégré Romande Energie en 2021 en tant que Responsable de la durabilité. Interview.

Vous êtes « Responsable de la durabilité » chez Romande Energie. En quoi consistent vos fonctions ?

Je coordonne l’entier des actions internes liées à la durabilité. Mon rôle est de faire en sorte que les personnes en lien avec cette thématique, que j’appelle des ambassadeurs de la durabilité, soient alignés sur l’ambition de Romande Energie d’être un acteur majeur de la décarbonisation de la Suisse romande. Pour atteindre ce but, la première étape consiste à décarboner les services et les activités de notre propre entreprise. Nous sommes en train de mettre en place un plan d’action pour identifier, mesurer et développer les leviers possibles en matière de réduction d’émissions de gaz à effet de serre liés à nos activités. Mon rôle est de coordonner les différentes impulsions, de mutualiser les forces à disposition, d’assurer une bonne appropriation de la thématique et d’accompagner le changement. C’est une chose d’inscrire la décarbonisation dans une stratégie, mais c’est essentiel que les collaborateurs comprennent les impacts sur leurs activités quotidiennes, tout comme les moyens à leur disposition pour atteindre ce but.

Quelle est votre principale force pour ce poste ?

Au-delà de mes connaissances et de mon expérience passée acquise dans la finance durable, je dirais que j’ai une bonne capacité à fédérer les gens et à les embarquer dans cette formidable aventure.

Comment faut-il comprendre le terme « décarbonisation », en regard de la « transition énergétique » ?

La décarbonisation fait partie de la transition énergétique, qui découle de la Stratégie énergétique 2050 voulue par le Conseil fédéral, soit la sortie du nucléaire, l’amélioration de l’efficience énergétique et l’abandon des énergies fossiles au profit des énergies renouvelables. La décarbonisation est en lien avec ce dernier point, soit les démarches liées à la réduction progressive des émissions de gaz à effet de serre.

Pour construire sa démarche de durabilité, Romande Energie a choisi d’appliquer les standards de la Global Reporting Initiative (GRI). Pourquoi ce choix et quel a été la démarche ?

Choisir d’appliquer ces standards a été une manière d’élaborer une matrice de matérialité, afin d’identifier les enjeux les plus pertinents de l’entreprise et ainsi établir une stratégie de durabilité alignée avec les attentes et besoins. La démarche a été de soumettre un questionnaire aux collaborateurs, à l’entier des membres du Comité de direction et du Conseil d’administration ainsi qu’à certaines de nos parties prenantes-clés externes. En nous basant sur les différents cahiers des standards de la GRI, nous avons répertorié les répercussions économiques, sociétales et environnementales générées par les activités de Romande Energie. Chacune a pu, selon ses connaissances et sa perception, donner son avis sur l’importance, réelle ou potentielle, de ces impacts. Croiser les résultats nous a ensuite permis de ressortir les enjeux matériels les plus significatifs et d’identifier les sujets sur lesquels communiquer. Une trentaine de collègues, représentatifs des différents métiers de l’entreprise, a ensuite été sollicitée pour participer à la rédaction du Rapport de durabilité 2021. Initier un tel document de manière collective est une première pour Romande Energie.

Votre stratégie de durabilité repose sur trois piliers : environnement, économie et société. En quoi les aspects sociétaux sont-ils significatifs en matière de décarbonisation ?

C’est lié à la notion de comportement car la principale difficulté aujourd’hui, au sein de l’entreprise et de manière générale, est d’ancrer des changements d’habitudes. L’être humain est doté d’un certain nombre de biais cognitifs, notamment celui d’être optimiste et de penser soit que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes, soit que la technologie apportera les solutions. Il faut alors faire comprendre qu’il y a urgence à agir car sans changement, on fonce droit dans le mur. La décarbonisation induit le passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables : passer d’une voiture thermique à une voiture électrique ou remplacer sa chaudière à mazout par une pompe à chaleur a un impact direct sur les habitudes des individus. Changer ses comportements, au-delà de la décarbonisation, c’est viser la sobriété et donc être capable de réduire ses besoins. Ce qu’on tente alors de faire au sein de Romande Energie, c’est d’accroître la sensibilité sur ces questions environnementales et de faire comprendre que consommer moins et mieux est une source de bien-être.

Comment sont accueillies vos démarches au sein de l’entreprise ?

La majorité suit la dynamique insufflée. Mais la vraie difficulté avec la décarbonisation est la dimension émotionnelle : on ne peut pas demander à quelqu’un d’adhérer à une stratégie d’entreprise, si elle n’est pas en phase avec son propre mode de vie. Notre approche est alors d’identifier à l’interne les ambassadeurs convaincus de la décarbonisation, puis de capitaliser sur ces forces afin de faire avancer les réflexions des plus sceptiques. Il y a également un vrai besoin de donner du sens, d’expliquer pourquoi on décarbone et d’adapter le discours : une personne qui travaille toute la journée sur un chantier n’aura pas les mêmes besoins que celle qui a un travail de bureau. Il faut un message suffisamment large pour concerner tout le monde, mais suffisamment ciblé pour toucher de manière individuelle.

Avez-vous des exemples de mesures efficaces ou des ressources que les communes et les entreprises peuvent facilement mettre en place en matière de décarbonisation ?

Il y a trois axes principaux sur lesquels nous pouvons et devrions toutes et tous agir : la mobilité, le logement et l’alimentation. Opter pour un véhicule électrique, une solution de chauffage à base d’énergie renouvelable et une réduction de sa consommation de viande serait déjà une grande victoire. Ainsi, les communes et les entreprises peuvent prendre des mesures pour promouvoir la mobilité électrique. Pour une commune, cela passe par des solutions existantes comme Mobility et pour les entreprises, il s’agit par exemple de transformer progressivement leur flotte, ou d’inciter leurs employés à utiliser les transports publics par la prise en charge d’un abonnement. Le diagnostic du parc bâti est aussi un axe essentiel, avec un trop faible taux de rénovation en Suisse. De nombreux bâtiments sont de véritables passoires énergétiques. Depuis 2021, Romande Energie a lancé un nouveau service/conseil, Commune Rénove. Il s’agit d’aider les communes et les grands propriétaires immobiliers à identifier les bâtiments qui mériteraient d’être rénovés en priorité. S’agissant des ressources ou partenaires, je dirais que, de manière générale, il faut savoir s’entourer de professionnels, car il y a beaucoup d’idées reçues. Quand on parle de décarbonisation, ce sont les experts en ACV (Analyse de Cycle de Vie) qui peuvent apporter une aide considérable pour calculer votre empreinte carbone et identifier les axes d’actions prioritaires pour réduire vos émissions.

Quels sont les opportunités et les risques de la décarbonisation pour une entreprise comme Romande Energie, mais aussi pour les investisseurs et les acteurs (industries, entreprises et communes) ?

En termes d’opportunités, je dirais la rénovation du parc bâti évoqué précédemment. Mais on peut également parler des audits CECB (Certificat Énergétique Cantonal des Bâtiments) qui permettent de diagnostiquer une maison en termes d’efficience énergétique, puis de cibler les rénovations prioritaires. Romande Energie réalise ce type de prestations et nous observons une demande croissante depuis plusieurs années. Mais je dirais également que les projets liés aux énergies renouvelables offrent de réelles opportunités aux investisseurs. Avec la prolifération des notations ESG (Environnemental, Social et de Gouvernance) ces dernières années, et malgré l’absence de standard, ils sont aussi mieux informés sur les entreprises dans lesquelles ils souhaitent investir. À ce titre, Romande Energie Holding SA a émis sa première obligation verte le 23 juin 2022 et je pense que ce marché des green bonds (obligations vertes dont les fonds doivent servir à financer des projets à caractère environnemental) devrait se développer dans les prochaines années.

Le revers de la médaille, c’est la sécurité de l’approvisionnement, car vouloir tout électrifier sans baisser notre consommation sera impossible. Même si le terme fait encore grincer des dents, la sobriété est un passage obligé. Le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) l’a encore rappelé dans son dernier rapport : 90 à 95% du chemin vers la neutralité carbone passe par la réduction. Et il est important de rappeler que la Suisse et l’Union Européenne ne sont pas parvenues à trouver un compromis sur l’accord-cadre en électricité, signifiant qu’en cas de pénurie, la Suisse ne serait secourue qu’après tous ses voisins européens.

Joëlle Loretan

Rédactrice

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