Répondre aux enjeux d’une énergie durable

L’électrification croissante dans les domaines du transport (véhicules) et du chauffage (pompes à chaleur) entraînera une hausse de la consommation d’électricité durant le semestre d’hiver principalement. Il va nous falloir redoubler d’efforts pour concilier production durable et indigène, intérêts économiques et adhésion populaire, solutions techniques et cadre législatif.

En 2050, notre approvisionnement énergétique devra être sûr, propre et économiquement abordable, le tout en restant intégré dans le marché électrique européen. Mais alors qu’aujourd’hui la production d’électricité en Suisse est déjà insuffisante pour couvrir la demande nationale durant les mois plus froids, les Perspectives énergétiques 2050+ de la Confédération évoquent une dépendance bien présente en 2035, avec des besoins en importation qui pourraient se monter jusqu’à 40% de la demande. L’autonomie énergétique n’y est pas et le contexte actuel donne des sueurs froides aux acteurs du monde de l’énergie : l’accord-cadre avec l’Union européenne a été écarté, la loi sur le CO2 (première version) a été refusée, le Covid-19 a secoué nos sociétés et pendant que nous avançons vers une sortie du nucléaire, nos voisins entament leur propre transition vers le «durable». Ajoutez à cela un drame à quelques frontières, qui nous met face à notre dépendance «fossile» et aggrave une situation déjà délicate. «L’hiver dernier déjà (…) nous avions assisté à des fortes fluctuations, explique Simonetta Sommaruga dans une interview donnée au Temps le 30 avril 2022. J’ai alors mis sur pied une task force qui s’occupe de la sécurité d’approvisionnement. Depuis l’éclatement de la guerre, la situation s’est encore aggravée, comme jamais dans l’histoire.» Le Conseil fédéral s’attend à une explosion des prix et s’active pour éviter pénurie et black out, dès cet hiver.
La situation est plus que tendue. Michael Frank, directeur de l’Association des entreprises électriques suisses (AES) évoque une crise climatique doublée d’une catastrophe géopolitique, qui ajoute de l’urgence à ce qui pressait déjà. «Nous devons faire avancer massivement le développement de toutes les énergies renouvelables, écrit-il. C’est ainsi que nous protégerons durablement le climat et que nous réduirons la dépendance aux énergies fossiles.» Les défis sont costauds, mais l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) reste confiant dans son rapport sur les perspectives énergétiques 2050 : «La Suisse est en mesure de transformer son approvisionnement énergétique de manière à atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050. (…) L’approvisionnement énergétique sera composé presque exclusivement d’énergies renouvelables produites en Suisse.» On espère. Y a plus qu’à…

Les chemins pour y parvenir

Diversifier les sources d’énergies renouvelables, exploiter le potentiel de la géothermie, de la biomasse, de l’hydrogène (vert), des rejets thermiques, poser des panneaux solaires sur les toits, les façades, les barrages, les lacs, les bords d’autoroutes, développer les solutions de stockage, utiliser les technologies existantes et émergentes, augmenter l’efficacité énergétique, favoriser les synergies et les collaborations… Pour atteindre l’autonomie énergétique, tous les moyens sont bons. Mais si les différents acteurs visent un même but, tous ne sont pas d’accord sur les manières d’y parvenir. Petit tour d’horizon des questions qui occupent…

– le solaire en manque de main-d’œuvre
De toutes les énergies, c’est le photovoltaïque qui possède le potentiel de développement le plus important. Reste à suivre le rythme. Interviewé par la RTS en mars dernier, l’ingénieur et fondateur de la société Impact Living, Marc Muller, avançait des chiffres déroutants. «Aujourd’hui, il y a entre 5000 et 8000 personnes qui travaillent dans le domaine solaire; il en faudrait entre 50 000 et 80 000.» C’est encourageant pour ceux qui pensent à se reconvertir, mais ça l’est moins lorsqu’on évoque notre difficulté à assumer la cadence de pose des quelque 200 000 panneaux solaires installés en Suisse pour le seul mois de février 2022. D’autant que, niveau formation, les apprentissages spécifiques n’existent pas (encore). Pour Christian Petit, directeur général de Romande Energie, le fait que la Suisse ne forme pas assez dans les métiers de terrain (réseau et services énergétiques) et que les jeunes rechignent à s’y engager pourrait bien devenir le facteur le plus limitant pour l’atteinte de la transition énergétique de notre pays.

barrage-hongrin

– la force hydraulique sur la table
Dans le scénario ZÉRO des Perspectives énergétiques 2050, la production électrique de la Suisse repose à long terme presque complètement sur la production hydroélectrique (53%) et sur les autres énergies renouvelables (46%). Ainsi, l’eau était, est et restera notre atout majeur. Entre août 2020 et décembre 2021, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga lui a consacré une table ronde. Confédération, cantons, producteurs d’énergie et associations écologiques se sont ainsi réunis à trois reprises et ont identifié quinze projets hydroélectriques. Si leur réalisation permettrait d’atteindre une production saisonnière de 2000 millions de kilowattheures (kWh) d’électricité supplémentaire pendant les mois d’hiver d’ici à 2040 (de quoi alimenter près de 1,8 million de ménages suisses pendant trois mois), la table ronde a abouti à une déclaration, toutefois non contraignante, comme le mentionne l’AES: «La déclaration commune adoptée n’est qu’une déclaration d’intention. De plus, les cantons restent indépendants dans l’évaluation des différents projets qui, quant à eux, feront certainement encore et toujours l’objet de recours.»

– trouver des terrains d’entente
«Tout le monde veut du renouvelable, mais personne ne veut des éoliennes dans son jardin», une allégorie qui revient dans la bouche de Nicolas Wüthrich, porte-parole de Pro Natura, comme dans celle de Marianne Zünd, cheffe médias et politique à l’OFEN. «L’un des freins récurrents au développement d’installations de production durable concerne les oppositions» explique cette dernière. Ainsi, les éoliennes seraient mal acceptées par la population et les projets hydrauliques souvent freinés par les organisations de protection de l’environnement et du paysage. Pour Nicolas Wüthrich, outre des oppositions assumées sur des projets mal ficelés, les tensions viennent également des intérêts divergents sur un terrain commun. «Les promoteurs visent une rentabilité économique et énergétique, alors que nous défendons les intérêts de la nature. Nous avons des priorités différentes, mais occupons le même espace. On se retrouve alors souvent dans l’opposition, plutôt que de construire dans un esprit de collaboration. L’énergie et la nature sont au centre de crises qu’il faut résoudre ensemble.»

– accélérer les procédures d’approbation
«Accélérer les procédures ne doit pas engendrer une réduction des droits de recours, prévient Nicolas Wüthrich, porte-parole de Pro Natura. L’idée est bonne, mais il faut faire attention à ne pas empêcher la société civile de s’exprimer.» Une mise en garde qui fait référence à la consultation lancée par le Conseil fédéral en février dernier, qui vise entre autres à accélérer les procédures de planification et d’autorisation nécessaires à la construction, l’extension ou la transformation de projets éoliens et hydrauliques. Car pour les installations de grande envergure, il peut parfois s’écouler plus de vingt ans entre la conception du projet et sa réalisation. L’idée est donc d’éviter qu’un projet soit subdivisé en une succession d’étapes, dont chacune d’elles puisse faire l’objet d’un recours qui ralentirait encore le processus. Il ne devra plus y avoir qu’une seule voie de recours, par laquelle seront traitées toutes les questions juridiques, explique le Conseil fédéral. Les cantons se sont toutefois positionnés contre cette modification de loi, estimant qu’elle ne résolvait pas le problème. «Nous ne sommes pas certains que les propositions faites par le Conseil fédéral permettent vraiment d’accélérer les choses, explique Jan Flückiger, secrétaire général de la Conférence des directeurs cantonaux de l’énergie. Plusieurs cantons ont déjà des processus concentrés, concertés et coordonnés. Pourquoi ne pas évaluer les procédures existantes et établir un guide des bonnes pratiques?». Des nouvelles propositions élaborées par les cantons ont été soumises au Conseil fédéral en avril dernier.

haute-tension

– adapter le réseau
Comme le rappelle l’AES, la transformation profonde du système énergétique nécessite une infrastructure de réseau qui réponde aux nouvelles exigences en mutation (production décentralisée, bornes de recharge pour l’électromobilité, flux de courant aller-retour, intermittence de production et lissage des pics d’injection). Maintenir le réseau ne suffit pas : il doit s’adapter, se moderniser et s’étendre, en s’appuyant sur la digitalisation. L’AES prévient : «Les gestionnaires de réseau consacrent quelque 1,2 milliard de francs chaque année pour maintenir le réseau en bon état (…), alors que la grande transformation indispensable pour la décarbonisation n’a pas encore véritablement démarré.» L’Association précise toutefois que «l’opération» quant à l’avenir énergétique est déjà engagée côté production et qu’il reste maintenant au réseau à établir les conditions qui permettront de faire fonctionner le nouvel organisme énergétique. Une étape qui passe par davantage d’intelligence et une participation plus active des clients.

– repenser les financements et améliorer les conditions-cadres
La Feuille de route établie par l’AES propose une vue d’ensemble des mesures nécessaires pour assurer notre sécurité d’approvisionnement. Elle parle en outre d’instruments de marché à optimiser, afin qu’ils contribuent davantage à la sécurité d’approvisionnement. Toujours selon l’AES, gestionnaires de réseau et clients ont également besoin d’une plus grande marge de manœuvre et de moins de réglementation détaillée au niveau des lois et des ordonnances. L’association propose d’adapter les prix du réseau en proportion: si la sollicitation du réseau augmente, les prix augmentent; si la sollicitation du réseau baisse, les prix font de même. L’association économique swisscleantech propose quant à elle, en plus de huit mesures pour sécuriser notre approvisionnement électrique, de vendre la production hivernale aux enchères, «une proposition de solution équitable, proche du marché et ouverte à la technologie, (…) qui encourage particulièrement la production d’électricité en hiver et permet en même temps d’attribuer des subventions indépendamment de la technologie».

– mener des projets pilotes dans les communes
«Les communes, propriétaires de bâtiments et de toits, ont un potentiel énorme en termes de production d’énergie solaire, précise Nicolas Wüthrich, porte-parole de Pro Natura. Il faut prendre des initiatives et accélérer les projets solaires à petite et grande échelles. Les communes ont un grand rôle à jouer.» Entreprendre, oser, montrer l’exemple… Et cette question de production solaire sur des infrastructures existantes occupe également les cantons. Jan Flückiger, secrétaire général de la Conférence des directeurs cantonaux de l’énergie, évoque un besoin en énergie multiple. «Au niveau des cantons et des communes, il faut accélérer avec toutes les technologies: hydraulique, éolien, solaire, chaleur à distance, biogaz, géothermie. On est sur le bon chemin, mais il faut engager encore plus d’argent et d’efforts. Je crois qu’aujourd’hui beaucoup de gens ont compris les enjeux. On ne veut plus être dépendants, ni aux énergies fossiles, ni à des Etats autoritaires.»

– la sobriété volontaire
Durant la conférence «Sécurité d’approvisionnement en énergie» qui s’est déroulée au Salon Energissima (Bulle) en avril 2022 et qui a réuni gestionnaire de réseau, fournisseurs d’énergie, chercheur et politicien, un message est revenu en boucle: chaque kilowattheure compte! Car si les acteurs du monde électrique s’activent pour trouver des solutions, la population a elle aussi le pouvoir au bout des doigts, dans ses choix du quotidien.

Le mot de la fin…
… revient à Michael Frank, directeur de l’AES: «Nous sommes à la croisée des chemins. Les mesures sont connues. J’espère que nous nous rendrons à la raison et que nous comprendrons qu’un approvisionnement énergétique sûr et stable ne doit pas être le jouet de luttes politiques larvées. Au contraire : garantir un approvisionnement énergétique sûr et stable signifie prendre ses responsabilités envers le climat, la société et l’économie, et envers notre indépendance.»

 

Joëlle Loretan

Rédactrice

Une réponse à “Répondre aux enjeux d’une énergie durable

  1. Concernant le but prévu en 2050 ne serait-ce que pour l’éolien en Suisse dans les “Perspectives énergétiques 2050+”, permettez-moi d’être très dubitatif.
    Ces 4,3 TWh représentent assez exactement les pertes actuelles du réseau électrique suisse avec une consommation de 61 TWh. En 2050, avec une consommation qui aura crû à au moins 85 TWh, du fait des véhicules électriques et des pompes à chaleur pour remplacer la consommation de pétrole et de gaz, ces pertes de réseau seront de 6 TWh. Cela pour permettre une comparaison sensible.

    J’ajouterais un autre aspect de mon scepticisme sur l’éolien : avec un facteur de charge moyen, optimiste, de 20%, il faudra avoir installé 2,45 GWp d’éolien, soit l’équivalent d’environ 409 grandes machines de 6 MWp. Dans les 28 années qui nous séparent du but, cela ferait une inauguration tous les 25 jours…

    Et je ne parle pas du photovoltaïque… Il a fallu 30 ans depuis les années 90 pour arriver à 3 GWp installés en Suisse, et l’on vise maintenant 32 GWp en 28 ans, soit 160 km2, soit 3,1 MWp ou 15’645 m2, à installer tous les jours pour y arriver, je dis bien tous les jours…

    Finalement, et on l’oublie dans toutes les considérations sur les perspectives énergétiques, il y a le but, certes, mais il y a surtout le dur chemin à parcourir pour y parvenir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *