Petite pédagogie du confinement à l’usage des parents

Comment, au temps du coronavirus, gérer à la fois votre travail à domicile, les apprentissages de vos enfants, leur temps d’écrans et leur épanouissement, en plus des tâches ménagères ? Quelques pistes pour gagner en efficacité et en sérénité.

La version courte de ce texte a été publiée dans les pages Opinions du Temps.

Enseigner, ce n’est pas « faire son cours » mais « faire apprendre » ses élèves. En tant que parents qui, en cette période de confinement forcé, vous retrouvez plus que jamais partie prenante de la scolarisation de vos enfants puisqu’elle s’effectue désormais sous votre toit, votre rôle est donc d’autant moins de faire cours à la place des enseignants. Le véritable enjeu est de mettre en place, dans la mesure du possible, les conditions qui permettront à vos enfants d’apprendre et de développer de nouvelles compétences. Et peut-être même de conserver quelques nouvelles bonnes habitudes une fois la crise passée ?

Principes généraux

Depuis la mise en place des dispositions décidées par les autorités pour restreindre la propagation du Covid-19, de multiples ressources et conseils aux parents fleurissent partout sur le web et les réseaux sociaux, au point qu’on ne sait parfois plus où donner de la tête. Après s’être demandé ce qu’on allait pouvoir faire faire à nos enfants, le problème principal devient celui de savoir ce qu’on ne va pas leur faire faire parmi cette déferlante d’idées.

Sur quels critères fonder ses choix ? Comment faire le tri sans y passer ses soirées ? Peut-être simplement en commençant par clarifier le rôle que nous, parents, devons jouer durant cette période atypique et inédite. En essayant de prendre un peu de recul sur ce dont nos enfants auront réellement besoin durant les semaines à venir.

Aussi présentons-nous ici quelques principes pédagogiques généraux destinés à guider les parents dans l’organisation des apprentissages de leurs enfants. Des parents stressés par des inquiétudes professionnelles, face à la suspension brutale de leur activité, des parents qui doivent travailler dans des conditions dégradées, pour certains, à distance, pour d’autres, en première ligne. Des parents qui doivent en même temps assumer des charges domestiques plus lourdes qu’à l’accoutumée.

Répartir les tâches et les rôles

Avant toute chose, pour éviter que la cohabitation ne se transforme en promiscuité et la proximité en agacement permanent, mais aussi que l’intégralité de la charge mentale ne retombe sur une seule personne, vous pourriez commencer par effectuer la liste de l’ensemble des tâches domestiques quotidiennes.

De l’accompagnement des enfants à la gestion des poubelles, des actes administratifs à l’arrosage des plantes, des lessives à la préparation des repas, procédez à un partage rigoureux en attribuant des tâches et des rôles à chacun, sans bien sûr oublier les enfants. N’est-ce pas là l’occasion, quel que soit leur âge, de leur confier quelques responsabilités nouvelles ?

Partage des tâches dans une famille type.

Si vous êtes une famille de 4 personnes et préparez 10 repas sur 14 avec votre conjoint à raison de 5 chacun, vos 2 enfants pourront probablement préparer les 4 autres. Selon leur âge, vous pourrez leur demander de casser des œufs et de mettre la table, ou de prévoir plusieurs jours à l’avance les denrées à commander avant de prendre en charge l’intégralité du repas.

Quant au ménage et aux rangements, chacun sera responsable de sa chambre, les autres pièces étant réparties en fonction du degré de difficulté du maintien de leur état d’ordre et de propreté. Mais il vaudra parfois mieux répartir des rôles que des tâches : faire en sorte que le salon reste rangé plutôt que de demander à ce qu’il soit rangé 3 fois par semaine sera à la fois plus efficace et plus responsabilisant. Pensez également à échanger régulièrement sur vos emplois du temps respectifs pour plus de fluidité dans l’organisation familiale !

Partage de l’organisation des repas dans une famille-type. Les prénoms ont été modifiés.

Guider plutôt qu’enseigner

Ce qu’il faudra rapidement réaliser ensuite, c’est l’importance de ne pas se transformer en enseignant·e. L’enseignement est un métier en soi : si vous décidez de l’endosser, vous ne pourrez simplement plus faire le vôtre. Vous départir de ce paradigme spontané de la transposition de l’école à la maison vous permettra de commencer à vous déculpabiliser du temps que vous passerez à vous occuper de vous.

Si vos enfants sont suivis par leurs professeurs à distance, laissez ces derniers se charger des contenus. Essayez simplement de soulager leurs difficultés et aidez-les à comprendre ce qui est attendu d’eux, à configurer leur espace d’étude et leurs outils de communication en ligne, à améliorer leurs méthodologies de travail.

S’ils sont jeunes, consacrez plutôt vos efforts à leur bien-être et à leur épanouissement en structurant leurs rythmes et en leur proposant des activités diversifiées, courtes et systématiquement choisies en fonction de leur état de fatigue. Vous pouvez imaginer des créneaux de 30 ou 45 minutes qu’ils passeront alternativement avec vous ou tous seuls. Et après 30 minutes de lecture individuelle, ne manquez pas l’occasion de passer les suivantes à leur demander de vous raconter ce qu’ils ont lu !

N’hésitez pas non plus à leur proposer des activités solitaires de temps à autres en leur expliquant que vous avez besoin de temps pour vous.

Viser la sérénité et la bonne humeur avant la performance scolaire. Crédits : shocky.

Pas plus que vous ne devez vous transformer en enseignant·e, ne devriez-vous du reste chercher à transformer votre maison en école. L’école, qu’elle soit primaire ou secondaire, est organisée autour d’une dialectique entre d’une part, les apprentissages définis par les programmes et, d’autre part, les conditions et modalités d’enseignement, sous-tendues par une architecture, des équipements, une organisation spatiale et temporelle, des règlements régissant la vie et le rythme des professeurs et des élèves.

Ces conditions précises n’étant pas réunies à la maison, il est illusoire de chercher à y développer les mêmes apprentissages qu’à l’école. Personne ne chercherait à reproduire des travaux pratiques de chimie organique dans sa salle de bain, n’est-ce pas ?

Il est à cet égard important d’anticiper l’objection qui consisterait à rappeler que pourtant, les enfants au bénéfice de « l’école à la maison » sont soumis aux mêmes programmes et attentes que les enfants scolarisés. Certes. Mais non seulement leurs parents endossent-ils alors, seuls ou à plusieurs, l’équivalent d’une charge d’enseignement complète, mais les enfants ne sont en outre jamais confinés, une multitude d’installations extra-scolaires leur permettant de compenser l’absence d’infrastructures scolaires à leur domicile.


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Ne pas s’inquiéter et responsabiliser

Alors oui. Coronavirus oblige, votre enfant risque de moins apprendre pendant quelques semaines ou quelques mois. Et alors ? Tel sera de toute façon le cas de tous les jeunes de son âge. Que sont ces quelques mois, dans une vie entière faite d’expériences et d’apprentissages ? L’école est une course d’endurance, pas une course de vitesse. Il n’y a donc aucune raison de vous inquiéter tant que votre enfant vit la situation sereinement et positivement.

Peut-être est-ce plutôt cette préoccupation qu’il vous faudra principalement avoir ces prochaines semaines. Avant celle du fameux « temps d’écran », sur lequel il faudra probablement d’autant plus lâcher que leurs cours et leurs interactions sociales ne passeront presque plus que par là. Dès lors, peut-être pourriez-vous leur demander un peu plus précisément comment ils aimeraient s’organiser ? A quoi ils aimeraient jouer ? Quelles vidéos ils aimeraient regarder ? Combien de temps ils aimeraient consacrer aux échanges avec leurs amis ?

Une fois cette recension effectuée, plutôt que de les brider et de les contrôler, imaginez des compromis : pas plus de 60 minutes de jeu en ligne par jour ; un épisode de C’est pas sorcier pour trois vidéos de Squeezie (oui, je sais, c’est dur…) ; pas d’écrans avant 11:00 ou après 21:00, mais pas de contrôle entre les deux pour peu que les devoirs, la musique et les tâches ménagères soient effectuées à la fin de la journée… Le champ des possibles est infini mais il est conseillé de négocier avec vos enfants les décisions finales, une règle ajustée aux besoins ayant bien plus de chances d’être respectée.

Exemple de grille réflexive négociée avec un ado désireux de gérer son temps lui-même sur la semaine. L’organisation est libre mais, selon les activités, il existe des temps hebdomadaires minimum ou maximum à respecter.

Ne serait-ce d’ailleurs pas là l’occasion de tester une nouvelle approche et de leur laisser un peu plus de liberté que d’habitude ? Non sans contrôle, mais en leur demandant par exemple, le soir venu, s’ils ont réussi à gérer leur temps d’écran et à diversifier les usages qu’ils en ont fait. Et si tel n’est pas le cas, en leur demandant comment ils pourraient faire le lendemain pour mieux y parvenir.

Peut-être à cause du coronavirus passeront-ils moins de temps que prévu à étudier. Mais s’ils apprennent dans le même temps à se responsabiliser et à s’organiser, ce sera assurément autant de gagné lorsqu’ils retourneront à l’école.


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Développer de nouvelles compétences

On n’apprend pas de la même manière dans une salle de classe ou derrière son écran. Si un cours frontal d’une heure peut être suivi dans la première configuration, il est rapidement insupportable dans la seconde. La question n’est dès lors plus « Comment faire apprendre à mon enfant ce qu’il aurait dû apprendre à l’école ? », mais « Quels apprentissages aider mon enfant à réaliser, qui soient en accord avec la situation et les circonstances actuelles ? ».

Vous réaliserez alors peut-être que rester à la maison ne signifie pas nécessairement moins d’apprentissages mais « d’autres », voire « plus » d’apprentissages dans certains cas. Car cette crise sanitaire est assurément l’occasion de développer de nouvelles compétences chez nos enfants.

Il y a d’abord ces compétences très pratiques qui correspondent à des tâches que l’on réalise souvent pour eux, parce que c’est plus rapide, parce que “ça pourrait être dangereux”, parce qu’on ne pense pas à leur proposer. Savent-ils allumer une allumette sans se brûler ou casser le bout enflammé ? Utiliser un couteau de cuisine ? Changer une ampoule ? Dénuder un fil électrique ? Accrocher un cadre sur un mur en béton ? Battre des œufs en neige ? Démonter et nettoyer le mécanisme de la chasse d’eau ? Arroser les plantes sans faire déborder le pot ? Sélectionner le bon programme du lave-linge ? Repasser une chemise ? Repriser une chaussette ? Réparer une chambre à air ? Recharger les piles de la télécommande ?

Et puis il y a toutes ces compétences qui vont leur permettre (et vous permettre) de mieux vivre cette même période : compétences numériques pour être capables de suivre leurs enseignements à distance, compétences organisationnelles pour vous assister dans la gestion collective du quotidien. Et pour joindre l’utile à l’agréable, pourquoi ne pas leur proposer de composer une mélodie sur Garage Band ? De démarrer leur propre chaîne YouTube ?

Enfin et surtout, vous pouvez les aider à développer ces compétences fondamentales liées à l’autonomie de penser et d’agir.

Exemple de chaîne artisanale développée par un Youtubeur en herbe.

 

Accompagner la prise d’autonomie

Certaines recherches le montrent : les résultats scolaires sont partiellement corrélés à l’autonomie des enfants. Or nous pensons résolument qu’être un parent responsable, ce n’est pas faire à la place de ses enfants, c’est leur apprendre à faire seuls !

C’est les préparer au jour où vous ne serez plus à leurs côtés pour leur rappeler leur rendez-vous médical, contrôler leur temps d’écran, planifier leurs repas et, finalement, organiser leur vie à leur place. Ce n’est pas les empêcher de tomber mais éviter qu’ils se fassent mal lorsqu’ils tombent.

Ce n’est surtout pas les empêcher de se tromper (s’ils ne le font pas en sécurité avec vous, dans quelles conditions hasardeuses le feront-ils ?) mais les aider à tirer profit de leurs erreurs pour apprendre, éviter que les conséquences n’en soient sérieuses ou qu’elles ne les démobilisent. Aidez-les donc à s’organiser seuls plutôt que de les enfermer dans un rythme que vous aurez pensé indépendamment d’eux.

Que l’on soit enseignant ou parent, on sous-estime souvent autant l’impact incroyablement positif de la responsabilisation et de la confiance accordée aux enfants et aux adolescents que l’impact extrêmement négatif du contrôle et de la déresponsabilisation.

Quel que soit l’âge de vos enfants, pourquoi alors ne pas discuter de l’organisation de leurs journées avec eux, puis les laisser faire en vous assurant de temps en temps qu’ils n’ont pas besoin d’aide ? A l’issue de chaque demi-journée, demandez-leur alors comment cela s’est passé, s’ils estiment avoir été efficaces, de quelle humeur ils sont, comment ils pensent organiser la suite. Rappelez-leur l’importance de faire des pauses, de bouger, de s’amuser, de contacter leurs amis. Ils le savent mais vous légitimerez ces besoins fondamentaux plutôt que de les culpabiliser.

Tableau dans une cuisine familiale. Avant chaque repas, chacun y note, entre -2 et +2, son humeur et son « impression d’efficacité ». Les auto-évaluations inférieures à 1 sont discutées, en vue de les améliorer la fois suivante.

Renforcer votre résilience familiale

La crise du Covid-19 finira bien par se terminer. Mais ensuite ? De l’effondrement de la biodiversité aux ravages du changement climatique, du déplacement des métiers par l’intelligence artificielle à la montée des nationalismes, quelle sera la prochaine crise ?

Ces circonstances exceptionnelles gravissimes nous invitent à réfléchir non seulement au sens de notre existence mais également à notre capacité à préserver ce qui nous tient à cœur dans nos actuels modes de vie.

Nous vivons un âge d’or technologique, mais le nouveau coronavirus fait vaciller nos certitudes… Et si notre confort et nos acquis n’étaient pas garantis à vie ? Profitons de ce temps long pour y penser : que ferions-nous bien de changer dans l’organisation de nos existences individuelles pour garantir la meilleure résilience possible à nos enfants ? Et parmi ces différentes crises à venir, comment affronterons-nous collectivement les inégalités sociales que cette crise sanitaire, en renforçant le rôle des parents dans les apprentissages des enfants, risque de creuser plus encore ?

Or dès que l’on commence à réfléchir en termes de compétences à acquérir, ou à réacquérir pour rester adapté à un monde qui serait simplement un peu moins confortable qu’aujourd’hui, on ouvre un espace de possibles éducatifs dont il est peu probable que nous ayons le temps de l’explorer avant la fin de la période de confinement initiée par le Covid-19.

Alors… si nous en profitions pour conserver ces réflexions et ces bonnes habitudes une fois cette crise passée ?

 

Quelques ressources utiles

 

Une première version de cet article est parue sur le site The Conversation sous licence Creative Commons (lire l’article original).

Richard-Emmanuel Eastes

Richard-Emmanuel Eastes

Responsable du Service d'Appui et de Développement Académique et Professionnel (SADAP) de la Haute Ecole spécialisée de Suisse Occidentale (HES-SO, Delémont)   //   Membre associé du Laboratoire d'Etude des Sciences et des Techniques (STS Lab) de la Faculté des Sciences Sociales et Politiques de l'Université de Lausanne (UNIL)   //   Consultant en Communication scientifique & Ingénierie cognitive, CEO de la société SEGALLIS (Sorvilier)   //   Partenaire académique de la société Creaholic (Bienne)   //   Président de l'association de médiation culturelle musicale Usinesonore (Tavannes)

7 réponses à “Petite pédagogie du confinement à l’usage des parents

  1. Je m’interroge sur cette nécessité de structurer le temps. Se perdrait-il sinon en méandres bourbeux ou en bifurcations infinies? Sérieusement le droit de jouer figure dans les droits de l’enfant. je crois savoir qu’un enfant devrait avoir au moins deux ou trois heures pour jouer librement, et avoir ses propres idées de jeu, de constructions, de dessins, etc, et que cela aide à concevoir des projets indépendants à l’âge adulte. Même l’école, vers dix ans, peut-être une suite de fiches avec des ‘s’ d’accord à ajouter (100 x 10 secondes), un texte français à écrire (un projet d’une heure) ou un projet totalement indépendant d’une semaine ou plus comme c’est le cas en Finlande. Pour le moment, l’école ici est assez orientée vers des les détails, des moments de liberté à la maison sont bénéfiques aussi.

    1. Bonjour et merci pour votre commentaire. Vous avez raison mais il s’agissait ici de voir comment organiser de manière optimale le temps de l’ensemble des membres de la famille, et pas d’imaginer ce qui était idéal pour l’enfant. Ceci dit, si les enfants peuvent rester seuls sans accompagnement sur des plages de quelques heures, et s’occuper autant qu’apprendre à s’ennuyer, c’est évidemment une très bonne chose. Les jeux vidéos des enfants et les téléphones portables des parents ont finalement conduit tout le monde à ne plus savoir s’ennuyer. Or des interstices de l’ennui naissent souvent les idées nouvelles, les réflexions personnelles, un être au monde plus conscient. Alain Damasio ne dit-il pas que ce que nous appelons “temps morts” sont en réalité des “temps de vie” que nous tuons avec nos téléphones ?

  2. J’ai encore envie de dire que, d’une part, j’ai quelques kits de chimie très amusants à la maison, et d’autre part je peux très bien expliquer un nouveau point de théorie à mon enfant. J’ai visité les écoles internationales de la région classées parmi les meilleures du monde: les enfants y travaillent souvent par petits groupes, deux, quatre, et l’enseignant, bien sûr professionnel , peut prêter attention à chaque élève et s’assurer que chacun a compris. C’est une grande partie de leur succès. Si le parent explique à son enfant, il s’adapte à lui et voit si l’enfant a compris ou pas, l’enfant avance à son rythme, je dirais que cette façon de travailler, sans stress ni distractions, est plus efficace qu’une classe où tout le monde n’est pas forcément attentif.

    1. Oui, bien sûr. Mais je me dois ici de vous faire remarquer que tous les parents ne peuvent pas “tout” expliquer à leurs enfants… C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la crise Covid accroît tant les inégalités sociales.

  3. Et le bricolage? Sauf, peut-être, à expliquer comment fixer un tableau sur un mur de béton ou changer une ampoule, il ne figure nulle part dans votre programme, par ailleurs si riche par les pistes innombrables qu’il ouvre (et je n’ai encore lu que sa version courte). Pourtant, qui n’a pas été attiré depuis l’enfance par ce genre de loisir – faire “avec ce qu’on a”? Un bout de bois ou de ficelle, quelques punaises ou pinces à linge, des élastiques, un canif, du papier de verre, un tube de colle et des ciseaux ne suffisent-ils pas parfois à produire des petits chefs-d’oeuvre? Comme ces prisonniers qui taillaient autrefois, avec des bris de verre, un bateau miniature dans les os récupérés chez le cuisinier de leur prison – oeuvres qu’on peut admirer aujourd’hui dans de prestigieux musées de la marine.

    De loisir (forcé ou non), celui-ci peut vite devenir hobby puis se transformer plus tard en véritable passion, qui ne diminue pas avec l’âge mais n’a pas moins sa source dans le penchant au bricolage, qui se manifeste dès l’enfance. A son stade parmi les plus avancés et perfectionnés, celui du modélisme naval, dit d’arsenal, qui ne requiert pourtant que des moyens élémentaires et peu coûteux, on trouve toutes sortes d’adeptes, dont pas mal de retraités, qui renouent avec leurs passions d’enfant. C’est donc en gardant sans cesse à l’esprit ce penchant inné de l’enfance pour la recherche de la perfection que, comme plusieurs maîtres confirmés du modélisme (voir une brève liste ci-après), Jean Boudriot, fondateur de l’archéologie navale contemporaine, en préface au livre de Bernard Fröhlich, “L’art du modélisme” (Editions de l’A.N.C.R.E. 2002, écrit: “Le modèle peut jouer un rôle pédagogique, son auteur devant être à même grâce à ses connaissances, de le situer dans un contexte réel, lui donnant sa vraie dimension, bref il doit savoir “le faire parler”.

    A l’évidence la pratique du modélisme nécessite une grande habileté manuelle associée à la sûreté du goût, si cela n’est pas inné cela s’acquiert. Le modélisme […] nécessite un lent et persévérant travail dans un “recueillement actif”, l’esprit accompagnant la main dans de délicats travaux, cela m’apparaît salutaire à notre époque.

    L’exécution d’un modèle procure la grande satisfaction de créer, en affirmant par ses choix et son style sa personnalité.”

    “Qui sont donc les modélistes?” demande pour sa part Bernard Fröhlich (op. cit., page 12) “Aussi surprenant que cela paraisse, il n’y a pas de profession type. A travers tous les milieux sociaux culturels, on trouve de tout: menuisiers, ingénieurs, médecins, aviateurs, dentistes, employés, mécaniciens, instructeurs, commerçants, leur seul point commun est leur passion. Ce sont tous des amateurs, qui ont souvent un métier qui les prend énormément, mais ils consacrent une bonne part de leurs loisirs à leur passion, sans mesurer leur temps (même s’ils le comptent). Et c’est justement ce caractère d’amateur, au sens noble du terme (celui qui aime) qui fait la qualité des modèles réduits. Loin de tout souci de “rentabilité”, seule l’exigence de qualité et de perfection du résultat les guide, et la confrontation amicale avec les meilleurs fixe le but recherché: Le chef-d’oeuvre.”

    […]

    “Une telle pratique du modélisme requiert une polyvalence très complète. En effet, il faudra maîtriser de nombreuses techniques, pour ne pas dire plusieurs métiers: travailler le bois, le métal, ajuster, scier, tourner, souder, coller, fabriquer des cordages, percer, meuler, tailler les voiles, coudre, teinter, peindre, des dizaines de gestes, de techniques, de tours de main. Il faudra être charpentier, sculpteur, chaudronnier, poulieur, gréeur, voilier, peintre. Et inventer sans cesse de nouveaux trucs, de nouveaux outils, de nouvelles façons de faire, pour adapter la main aux exigences de l’esprit.” (Ibid.)

    Bien sûr, ce n’est pas en quelques semaines de vacances forcées qu’un enfant va devenir, de bricoleur modéliste chevronné. Ces derniers s’accordent pourtant tous sur un point: c’est dès l’enfance que les qualités requises d’un futur modéliste, qu’elle soient innées ou acquises, se développent, tout comme le goût pour les langues ou les mathématiques.

    “Le bricolage est la méthode la plus efficace pour explorer le champ des possibles », dit l’astronome et physicien Hubert Reeves. Pourquoi l’école n’encouragerait-elle pas à développer de telles aptitudes, en particulier en période d’auto-isolation? “si le modéliste travaille seul (et il est difficile d’envisager d’autres pratiques), écrit Bernard Fröhlich (ibid.), il a intérêt à communiquer avec ses semblables – il faut voir à quel point la rencontre peut-être fructueuse, et quelle économie de temps et d’imagination peut-être réalisée par l’échange de “tuyaux”, trucs, recettes, méthodes, inventées par l’un et utilisables par l’autre.” Aujourd’hui, en particulier en période d’auto-isolation, les réseaux sociaux permettent cet échange entre bricoleurs et modélistes, qu’ils soient débutants ou chevronnés. Malheureusement, il existe très peu de sites pour bricoleurs en Suisse romande, en dehors des sites commerciaux et de “Do It Yourself” et les sites pour modélistes sont tenus pour la plupart par des maîtres du genre. Toutefois, ceux-ci proposent souvent d’excellentes initiations aux amateurs et aux débutants (voir liste ci-dessous).

    Pourquoi ne pas mettre à profit de outils tels que Moodle, Claroline ou des MOOC déjà largement utilisés pour l’enseignement à distance, sans qu’il soit question, pour une fois, d’examens à préparer, de fiches à remplir, de résultats à obtenir ni d’objectifs à atteindre – bref, de “rentabilité”?

    Quelques sites de modélistes – Pour celles et ceux qui s’intéressent au modélisme d’arsenal, sans doute l’une des formes les plus exigeantes et achevées de l’art du modélisme et pourtant accessible à tous, quel que soit leur âge, voici quelques adresses de sites de maîtres modélistes, dont plusieurs offrent de nombreux conseils aux débutants:

    ‘http://gerard.delacroix.pagesperso-orange.fr/sommaire.htm’
    ‘http://b.rimlinger.free.fr/sommaire.htm’
    ‘http://modelisme.arsenal.free.fr/jacquesmailliere/index.html’

    Le site de Bernard Fröhlich, où il présente son oeuvre:

    ‘http://modelisme.arsenal.free.fr/artdumodelisme/’
    ‘http://www.amarsenal.be/fr/’

    On ne saurait manquer de citer enfin deux revues qui font autorité dans le domaine du modélisme naval:

    * “Neptunia”, publiée par l’Association des Amis du Musée de la Marine (AAMM) – ‘https://www.aamm.fr/neptunia/derniers_numeros’
    * “Nautical Research Journal” (en anglais) publié par la Nautical Research Guild, association américaine qui considère le modélisme naval comme activité de recherche – ‘https://thenrg.org/the-journal.php’.

    1. Bonjour et merci pour votre excellent commentaire ! Tout à fait. Il y aurait sûrement un article entier à écrire sur le sujet pour assister les parents dans cette tâche. Car à moins d’être bricoleur soi-même, il n’est pas évident de rassembler autour de l’enfant à la fois les idées, les techniques, les outils et la pédagogie nécessaire pour l’entraîner avec soi dans cette aventure. Sans compter la concurrence déloyale que vous livre les applications de son smartphone, tellement plus efficace pour “construire” (que l’on pense à Minecraft). Mais l’un n’empêche pas l’autre et, en tant que parent, j’ai souvent organisé des activités de bricolage, de créativité technique, de modélisme, d’électronique et de robotique avec mes enfants. Ayant par ailleurs développé les ateliers de “tinkering” de l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes à Paris : https://www.espgg.org/Ateliers-de-creativite-technique

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