L’écologie sera sociale ou ne sera pas

La perception que l’écologie conduit à des restrictions et nous fait revenir en arrière est encore très ancrée dans les esprits. Mais c’est le contraire qui est vrai. D’ailleurs, ceux qui se disent conservateurs et qui devraient conserver ce qui nous fait vivre conservent en réalité un mode de vie destructeur et une vision conventionnelle, pharisienne et hypocrite du vivre ensemble (la famille unie et dans une définition normative, une religiosité avant tout formaliste, un nationalisme réducteur et exclusif). Et ceux qui se soucient des équilibres écologiques désespèrent de ramener les humains à la raison: changer nos modes de vie pour sauvegarder l’essentiel des acquis du progrès, conserver ce que nous avons de plus précieux : les fonctionnalités et les merveilles de cette Planète que nous sommes en train de ravager.

En réalité, il n’y a que deux façons de se sortir de la dynamique perverse dominée par le toujours plus et les promesses non tenables : organiser la réduction de l’empreinte écologique et retrouver une autonomie locale, ou subir cette réduction dans un désordre qui peut marquer la fin du vivre ensemble et des valeurs d’humanité. A nouveau, les uns se soucient des budgets publics et les autres du fonctionnement de la nature et du fait qu’on vit depuis une bonne génération au-dessus de nos moyens. Oui, l’humanité danse sur un volcan. Et en élisant de plus en plus des dirigeants dénigrant la concertation internationale et mettant en avant le seul intérêt national (ou plutôt la vision qu’ils en propagent), on s’éloigne à chaque fois plus de la solution et légitime la loi du plus fort.

Comment expliquer ce refus de corriger la trajectoire, cette course à l’abîme ? Le développement durable consiste à mobiliser ensemble les facteurs écologiques, économiques et sociaux. Cette trilogie a longtemps été mal comprise, Mais elle est fondamentale.

Le modèle économique dominant nous vient tout droit de la révolution industrielle et son horizon est celui des conquérants du 18e et 19e siècle. A cette époque, bien qu’on sache déjà exterminer des espèces entières (le bison a failli y passer), la nature pouvait paraître immense à échelle humaine et sa résilience également. Après deux siècles de prédation, de transformation du carbone fossile en gaz carbonique, de pollution des milieux naturels, les grands équilibres sont touchés : cycle de l’eau, de l’azote, du phosphore, du climat… La capacité de renouvellement des espèces, des sols, des forêts, des océans est atteinte et les ressources non renouvelables peu à peu dissipées. Le modèle économique ne se soucie pas des limites des capacités de la nature à nous fournir en ressources et à digérer nos rejets !

Le changement a besoin d’un nouveau modèle d’affaires où le résultat positif financier corresponde à un résultat positif écologique et social ; des pratiques comme l’économie circulaire et de la fonctionnalité, le commerce équitable, l’économie sociale et solidaire montrent l’exemple. Mais sans intégrer aux calculs économiques la valeur des services rendus par la nature (les services écosystémiques), sans internalisation des externalités dont une activité charge autrui, la rentabilité dépend exclusivement du bon vouloir des consommateurs à payer le juste prix. Cela donne au mieux un marché segmenté, 10 à 15 % de la population faisant le choix d’une consommation responsable, la grande majorité répondant aux offres existantes et promues en toute légalité. Pourquoi se priver si tout le monde consomme « comme moi »?

Le changement a aussi besoin d’un nouveau référentiel. Il est irresponsable de continuer à s’en tenir au PIB comme seule mesure de la réalité ; cela fait un demi-siècle que l’on dénonce ses lacunes criantes. Et il a besoin d’une garantie d’équité. En France, le mouvement social des gilets jaunes, jacquerie des temps modernes, exprime un rejet virulent d’élites sans empathie ni proximité, symbolisées aux yeux de beaucoup par la figure lisse du « sunny boy mondialisé Macron ».
Mais n’a-t-on vraiment que le choix entre Macron et Trump ?

Sans nouveau contrat de social pas de salut
Sans nouveau contrat social, pas chemin vers l’écologie, cela est désormais évident. Un des principes internationalement retenus dans la synthèse entre environnement et développement conclue au Sommet de la Terre de 1992 a été celui des responsabilités communes mais différenciées des Etats, selon leur part dans la charge environnementale mondiale. Ce principe vaut aussi au sein des Etats, pour la population de ceux-ci. Augmenter le prix de l’essence alors que bien des déplacements sont imposés par le fait que le travail se trouve à 50 km du domicile et que les dessertes ferroviaires locales ont fermé depuis des lustres ne peut être vécu que comme une inégalité de plus.

Les chiffres sont clairs : aucune politique de redistribution n’a accompagné la fin du modèle des 30 Glorieuses avec son plein-emploi et son ascenseur social. Les augmentations impressionnantes de productivité n’ont pas réduit le coût de la vie et le gros de la population s’appauvrit ou du moins connaît, à l’inverse d’une promesse de progrès, un souci accru du lendemain. Car, dans un mouvement désespéré de faire repartir le modèle grippé, on a allégé les charges des grandes fortunes, des investisseurs, de la finance – sans que cela ne fasse redémarrer le moins du monde le moteur social. Au contraire, on a, au bilan, une diminution sensible des revenus des ménages, une augmentation constante des inégalités, de vastes territoires réduits au rôle de friches industrielles ou agricoles, un sentiment profond d’impuissance et de partialité des décideurs.

La terrible expression de François Hollande des « sans dents » résonne encore dans les oreilles, lourde de mépris pour ces nombreuses personnes qui ne peuvent plus se payer les soins dentaires. Face à la nécessité de changer de trajectoire, Nicolas Hulot a excellemment résumé la situation : concilier les fins de mois de la Planète et ceux de la population. La question est cruciale et décidera du sort du vivre ensemble sur cette Terre : comment garantir l’équité sociale et l’égalité des chances en phase de décroissance nécessaire de l’empreinte écologique ?

L’écologie sera économique ou ne sera pas ; elle sera sociale ou ne sera pas – en toute logique, l’on retrouve là la trilogie de la durabilité.

René Longet

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.

4 réponses à “L’écologie sera sociale ou ne sera pas

  1. Bravo pour cette synthèse. En pleine COP24, la France renonce à rééquilibrer les taxes sur le diesel, carburant destructeur pour la planète et surtout pour la santé.
    Exercice délicat des gouvernements des démocraties : concilier grogne sociale avec équilibre budgétaire, en évitant la destruction de la planète tout en maintenant une justice sociale et fiscale .
    Le mérite des soubresauts chez notre voisin est de poser véritablement le débat sur ces sujets .

  2. On a vu l’écologie sociale: Taxe sur l’essence en France, qui frappe essentiellement les pauvres qui ont besoin de leur auto pour aller travailler.

    Résultat : les gilets jaunes.

    ll faudra trouver autre chose.

    1. C’est précisément l’objet de ma note, oui il faut trouver d’autres choses et j’en parle dans mon texte. Redéployer des moyens de transport public, recréer de l’emploi proche de l’habitat, revitaliser le monde rural et les petites villes, relancer l’économie locale par un secteur primaire redynamisé et des activités liées à la transition énergétique car ce n’est ni le nucléaire ni le pétrole qui vont assurer notre avenir… Bref relisez ma note et bien d’autres, je parle de tout cela. Taxer l’essence alors qu’il n’y a pas d’alternative à ce stade à la voiture c’est en effet charger ceux qui sont déjà trop chargés.

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